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Depuis le 11 septembre 2001,
les terrains de désaccord se sont creusés entre les Etats-Unis et
l’Europe, plus particulièrement entre les Etats-Unis et la France. Il
est tentant d’opposer à la montée des mouvements populistes qui
caractérise les sociétés européennes, la détermination américaine face à
la nouvelle menace totalitaire.
Fin mai, la visite du
président George W. Bush en Europe a donné l’occasion d’assister à une
nouvelle illustration du paradoxe familier à tous ceux qui connaissent
l’histoire des relations entre les deux continents : de même que le
dollar se trouve invariablement mis en accusation par les Européens
quelle que soit sa tendance, à la baisse ou à la hausse, les censeurs de
la politique étrangère des Etats-Unis qui reprochaient au nouveau
président de s’enfermer dans un splendide isolement avant le 11
septembre, se sont inquiétés, après cette date, de le voir intervenir
sur le terrain extérieur avec arrogance.
La politique
américaine au Moyen-Orient a été, contre toute évidence, jugée trop
favorable à l’Etat d’Israël, alors que la défense des conditions de
survie de cet Etat menacé est devenue indispensable aussi bien aux
Etats-Unis qu’à l’Europe.
Tandis que les Etats-Unis
dénonçaient avec sévérité le regain des attentats antisémites sur le sol
français, le mythe de « l’hyperpuissance » américaine, lancé par
l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, a refait
surface pour dénoncer l’absence de concertation du gendarme du monde
avec ses partenaires de l’OTAN.
Cette analyse, vraie
dans l’ensemble, ne recouvre pourtant qu’une apparence. Depuis les
événements survenus le 21 avril 2002 en France, elle appelle des
corrections importantes.
Ce jour-là,
l’accession du candidat d’extrême-droite Jean-Marie Le Pen au second
tour de l’élection présidentielle a fait sentir à toute l’Europe le vent
du boulet. Face à un péril sur lequel les intellectuels dissertaient
depuis longtemps, mais qui devenait tangible, l’opinion publique
française s’est ressaisie.
Comme l’opinion
publique américaine après le 11 septembre, elle a resserré les rangs
autour du chef de l’Etat, renoué avec ses institutions et réaffirmé,
pour répondre à la menace intégriste, l’universalisme qui est au
principe de sa culture politique.
Dans les deux cas, on relève
un avant et un après. Certes, les termes de cette prise de conscience ne
sont pas les mêmes de part et d’autre de l’Atlantique.
Mais ils convergent, dans
des conditions favorables à une Europe qui se redécouvre comme projet. A
défaut d’en avoir le leadership, celle –ci pourrait trouvait un rôle
inspirateur dans le combat mené par les démocraties contre les nouvelles
formes de totalitarisme.
Après le 11 septembre,
l’Amérique s’est ralliée à la « croisade » de George W. Bush et a
retrouvé l’inspiration des pères fondateurs. L’Union, fédératrice d’une
nouvelle croisade planétaire contre le fanatisme, s’est de nouveau
perçue comme la Nouvelle Jérusalem élue pour faire avancer le progrès et
éclairer le monde.
Autour de l’enceinte sacrée
des Twin Towers, le credo américain, que l’on croyait en voie
d’extinction, a soudain rejailli de ses cendres.
« Aucune autre nation
dans l’Histoire n’a aussi explicitement forgé son identité sa
Constitution, ses textes fondateurs et même sa propre perception de soi
sur la base des valeurs humaines universelles » : ces lignes ne sont pas
du juge Brandeis ou de Lincoln ; elles ont été signées, au bas d’une «
lettre d’Amérique » diffusée en février dernier sous l’égide de
l’Institute for American values, par des intellectuels républicains et
démocrates aussi divers que Michael Walzer, le philosophe des guerres
justes, Michael Novak, le doctrinaire de l’éthique catholique du
néocapitalisme, Francis Fukuyama, l’homme de la fin de l’histoire et
Samuel Huntington, le théoricien du choc des civilisations : ces deux
derniers noms avaient été jusqu’ici, bien à tort, opposés l’un à
l’autre.
Bref, depuis le 11
septembre 2001, la « Manifest Destiny » semble avoir été relancée, aux
Etats-Unis, par la « nouvelle frontière » de la guerre antitotalitaire.
La confiance des Américains
dans l’économie libérale paraît, de même, avoir retrouvé, sous le choc,
sa dimension religieuse initiale : la thèse de la main invisible qui
harmonise le marché et contribue au miracle du développement dans
l’intérêt de tous a renoué, face à l’obscurantisme, avec les sources qui
inscrivaient celle-ci dans les desseins de la divine providence. Vue de
l’autre côté de l’Atlantique, cette représentation idéale suscite, non
sans raison, la méfiance de ceux qui redoutent l’hégémonie de la
République impériale.
En regard de
l’Amérique, il est incontestable que la France n’a pas opéré la mutation
conservatrice qui a suivi le choc du 21 avril 2002 dans l’enthousiasme.
Elle s’est trop laissée
gagner, durant la décennie précédente, par des forces qui nient sa
civilisation et qui touchent des franges de plus en plus larges à partir
des positions extrêmes de la droite et de la gauche.
D’un côté, on a vu
s’élever un nationalisme très différent du patriotisme américain, dans
la mesure où celui-ci s’appuie sur des critères ethniques en totale
contradiction avec les illusions, sinon avec les réalités du
melting-pot. Ce nationalisme, apeuré par l’insécurité intérieure et
extérieure, est celui qui, précisément, s’est fait entendre lors du
premier tour de l’élection présidentielle, le 21 avril.
D’un autre côté, on a
assisté trop longtemps à une remise en cause violente du capitalisme
libéral, décrit comme une pieuvre dont les tentacules ne cessent de
s’étendre et de transformer tout ce qu’elles touchent en marchandise ;
cette thèse, développée, entre autres, par le groupe Attac, association
militante de lutte contre la mondialisation, décrit l’attentat du 11
septembre comme la première salve tirée contre l’Occident par les cinq
milliards d’êtres humains réduits au sous-développement par l’égoïsme de
la finance internationale, triomphante aux Etats-Unis et soutenue par
les pays qui ont su s’adapter.
Cette interprétation
du 11 septembre, qui n’est pas absente aux Etats-Unis, a séduit une
partie croissante de la gauche, voire au-delà, dans la mesure où elle
renoue avec la doctrine volontariste des classes révolutionnaires propre
au marxisme-léninisme, tout en se séparant de ce dernier dans deux
domaines : du marxisme, elle rejette le matérialisme historique ; du
léninisme, elle s’éloigne en récusant l’utopie du dépérissement de
l’Etat et en marquant sa confiance dans la conquête démocratique du
pouvoir.
Ce courant et ses
annexes ont été écrasés lors des élections législatives de mai-juin. Ils
n’ont pas résisté à la vague qui a suivi le 26 avril. Mais il suffirait
d’un retournement de conjoncture pour que leur discours révolutionnaire
reconverti dans le spiritualisme et le réformisme, rencontre de nouveau
une forte audience.
En attendant, le Parti
socialiste, vaincu à la fois à l’Elysée et à l’Assemblée nationale,
reforge contre le parti conservateur triomphant et rassemblé en une
seule formation politique, les bases d’une formation sociale-démocrate
inspirée des modèles de l’Europe du Nord.
A droite, tout
plaidait, jusqu’au 21 avril, pour confirmer le processus rapprochant le
système politique français du modèle américain.
Tandis que le pouvoir
judiciaire s’inspirait de plus en plus de la philosophie
d’outre-Atlantique, on a pu longtemps penser que l’Union pour la
majorité présidentielle, qui vient de se créer, tendrait à ressembler à
la « machine » du parti républicain, dans un paysage politique voué à
devenir bipartisan. Il ne manquait pas, d’autre part, depuis des années,
de professeurs de droit pour suggérer que la Constitution française soit
révisée dans un sens franchement présidentiel.
Bref, selon une
tradition bien établie, la France lisait dans l’Amérique la projection
de son propre avenir. A la suite du 21 avril, le second tour de
l’élection présidentielle, conforté par les élections législatives, a
sensiblement modifié cette perspective.
Tout
s’est passé comme si, par peur du risque, le corps politique français
s’abritait spontanément derrière les institutions forgées par de Gaulle,
et se retrempait dans sa culture républicaine, étatiste, laïque et
fortement attachée, contre les dérives des discriminations positives, au
principe de l’égalité de droit.
Loin de signifier l’abandon
des thèmes républicains classiques, très présents dans la campagne de
Jacques Chirac, l’échec du candidat républicain de gauche, Jean-Pierre
Chevènement, a signifié que, pour reconstruire le modèle de la France
républicaine, une majorité de Français faisait plutôt confiance à la
droite qu’à la gauche.
Si donc elle se
rapproche, partiellement, de l’Amérique, la France, depuis le 21 avril,
s’est surtout réconciliée avec elle-même. Or de leur côté, les
Américains ont beau le nier, les lignes de force qui travaillent leur
société les rapprochent de plus en plus des problèmes européens. De
cette convergence, l’irruption de la menace de guerre sur le sol
américain est un signe évident.
Il en est d’autres :
jusqu’à la présidence Johnson, le melting-pot était, certes, un mythe.
Sous la pression des immigrés venus de l’autre côté des frontières, ce
mythe fonctionne de plus en plus mal. Les communautarismes tendent à
s’opposer entre eux.
La fragmentation du
lien social oblige à faire avancer la protection d’un Etat providence à
l’européenne. Même l’idée contractualiste du droit dit par le juge est
remise en cause par des abus procéduriers qui conduisent les Américains
à douter de leur système à travers son point nodal, qui est la Cour
suprême.
Peut-être ne s’agit-il
là que d’accidents de parcours. Mais ils durent. Le « politiquement
correct » imposé par les minorités ethniques, religieuses et surtout
sexuelles ne cesse de s’aggraver. La chasse aux sorcières inouïe qui,
aux Etats-Unis, poursuit actuellement les catholiques, à la suite de la
mise en cause du clergé américain dans des affaires de pédophilie, est
un stalinisme sans le nom. Il ne tue peut-être pas.
Mais il brise des vies et
généralise le soupçon, selon un processus bien connu des pays
totalitaires et dont la France a découvert, depuis peu, le goût amer.
Bref, l’« hyperpuissance » est dévorée par le doute : le récent livre de
Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie et ancien conseiller de Bill
Clinton en porte témoignage : sa critique de la globalisation n’est pas
éloignée de celle d’Attac (1).
Quant à l’Europe, sous
les coups de boutoir du populisme, elle semble comprendre, en rejetant
les compromis sociaux démocrates, que gouverner, c’est prévoir. Menacée
en son sein par les communautarismes de tous bords, elle ose désigner
ses adversaires : le nationalisme, d’un côté, l’intolérance religieuse
de l’autre.
Elle comprend surtout
qu’elle possède des réponses au défi totalitaire qui lui sont propres,
qui lui viennent des Lumières, et dont deux siècles d’idéologie
menaçaient de la détourner.
Ce projet
individualiste, laïque et universaliste est en conflit avec la tentation
identitaire. Toute la question est de savoir lequel des deux
l’emportera. Son sort se joue en ce moment en France, comme il se jouera
bientôt aux Etats-Unis.
Alain Gérard SLAMA
(1) La grande désillusion, Fayard.
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