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TABAC La Journée mondiale sans tabac a été l'occasion pour le gouvernement d'affirmer qu'il n'enterrait pas le dossier. Et qu'il trancherait avant la fin de l'année.

Vers l'interdiction du tabac dans les lieux public

On croyait le dossier tabac refermé, pour cause de crise du CPE. Mais le débat sur l'interdiction de fumer dans les lieux publics a repris, hier, à l'occasion de la Journée mondiale sans tabac. Une " décision sera prise avant la fin de l'année ", a de nouveau promis, dès le matin, le ministre de la Santé Xavier Bertrand, sur France Info. Pour prouver sa détermination, le ministre a passé douze heures d'affilée à occuper le terrain : lancement d'une consultation des Français sur Internet (www.forum. gouv.fr), visite de l'entreprise " non fumeuse " (Havas), remise d'un prix à des collégiens " antitabac ", animation d'un chat, puis dialogue avec des étudiants de l'Essec ont ainsi rythmé sa journée du 31 mai


Les " esprits ont évolué ", a assuré Xavier Bertrand, et ce n'est " plus le principe de l'interdiction qui est en jeu, mais les modalités de son application ". De son côté, le ministre des relations avec le Parlement, Henri Cuq, a indiqué qu'un décret serait pris " après un débat à l'intérieur du groupe UMP "
Le 12 avril dernier, Xavier Bertrand avait eu un rendez-vous avec Dominique de Villepin, qui sortait de la crise du CPE. Soucieux de ne pas prendre de risques politiques supplémentaires et ne pas accroître le fossé avec la jeunesse, il avait alors demandé au ministre de la Santé de mener une " grande consultation " sur plusieurs mois. Chacun avait cru comprendre que le grand chantier de santé publique était mort-né, à la grande satisfaction des députés de la majorité, qui craignaient un tollé des restaurateurs et des buralistes.
Mais au fil du temps, Matignon a semblé regretter son manque d'empressement. " Après réflexion, interdire le tabac, comme toute l'Europe le fait, est apparu aux yeux de Villepin comme un moyen de prouver que le gouvernement pouvait encore faire preuve de courage politique ", affirme un conseiller ministériel. Les lettres de protestation envoyées aux parlementaires et au premier ministre, ainsi que l'indignation des associations de lutte contre le tabagisme ont fait le reste. Aujourd'hui, Matignon est donc prêt à aller de l'avant sur ce dossier, et Dominique de Villepin n'a cessé d'en parler lors de ses déplacements. A Bergerac, vendredi dernier, le premier ministre a même prédit la fin définitive du tabac dans les lieux publics (cafés, hôtels, restaurants, discothèques) " avant la fin de l'année ". Le groupe Flo (Hippopotamus, Bistro Romain...) a déjà annoncé qu'il commencait progressivement à interdire la cigarette dans ses établissements.
Une mission parlementaire a été nommée, avec à sa tête l'ancien ministre socialiste de la Santé, Claude Evin, à l'origine de l'actuelle loi antitabac. Elle rendra son rapport en septembre. Son président a prévenu qu'il serait inflexible sur le principe de l'interdiction, la mission se chargeant d'en recommander les simples modalités. Le président de la République, qui a fait de la lutte contre le cancer une de ses priorités, devrait à son tour évoquer le sujet lors de sa traditionnelle interview du 14 juillet. Ancien fumeur lui-même, Jacques Chirac soutiendrait une interdiction totale dans les lieux publics, quitte à l'organiser de façon progressive et à aider les buralistes à se reconvertir.

Claire BOMMELAER


Les Québécois ont écrasé leur dernière cigarette


La " Belle Province " a adopté l'une des lois antitabac les plus contraignantes au monde. Depuis le 31 mai, il est interdit de fumer dans tous les lieux publics du Québec. Les tavernes, les bars et les restaurants de Montréal ont célébré chacun à leur manière dernière cigarette et volute de fumée.

" Messieurs, Mesdames, je dois ramasser les cendriers, c'est la loi. D'ici à une semaine, nous mettrons en place des bacs à cigarettes à l'extérieur de notre établissement. " Le garçon du Blanc, restaurant branché du boulevard Saint-Laurent à Montréal, sourit, inquiet de la réaction des clients fumeurs. " J'offre le champagne, c'est un jour historique ", lance l'un d'eux, alors que l'orchestre entame une version salsa de La Vie en rose. Il est minuit et deux minutes mercredi 31 mai. Partout au Québec, les serveurs des bars et des restaurants accomplissent le même rituel. La cigarette est bannie de tous les lieux publics - y compris aux alentours.
Pendant les heures qui ont précédé l'entrée en vigueur de la loi sur le tabac, l'une des plus contraignantes au monde, les fumeurs se sont précipités chez les " dépanneurs ", ces épiciers de quartier, pour acheter un dernier paquet, tels des condamnés en attente de l'exécution de leur verdict.
Dans les brasseries, l'ambiance est bon enfant. Les rires fusent. Les fumeurs montréalais envahissent les bars de la métropole québécoise pour vivre ce que beaucoup considèrent comme " un moment magique ". Les flashs des appareils photo crépitent pour immortaliser l'instant. " Cette fois, c'est vraiment la fin de la boucane (NDLR : de la fumée) dans les bars. Je vais en profiter pour arrêter de fumer ", assure une jeune Québécoise à la sortie de la taverne le Quai des brumes.
Dans les cafés de la rue Prince-Arthur, quelques rebelles grillent une dernière cigarette. La loi sur le tabac est particulièrement contraignante. La fumée est interdite dans tous les lieux publics de la province. Les fumeurs devront allumer leurs cigarettes à au moins neuf mètres d'un édifice public. Les contrevenants s'exposent à des amendes comprises entre 100 dollars et 10 000 dollars canadiens ! De petites affiches invitent les consommateurs à dénoncer les récalcitrants.
Le ministre de la Santé du Québec, Philippe Couillard, a créé une brigade d'inspecteurs chargés de faire respecter la loi et a déclaré, mercredi matin, un brin provocateur : " Aujourd'hui, le Québec respire mieux. " Déjà, des Québécois promettent d'aller fumer dans les tavernes des réserves indiennes, là où la police québécoise n'a ni le droit, ni l'envie s'aventurer.

Ludovic HIRTZMANN


Comment les tribunaux vont imposer l'interdiction totale de fumer dans les lieux publics ?

L'interdiction totale de fumer dans les lieux publics est inéluctable et interviendra vite. Le harcèlement procédurier contre les employeurs et éventuellement contre l'État annoncé le 31 mai par les associations, à l'occasion de la journée mondiale contre le tabac, déjà initié, devrait s'y employer.

Plus rien aujourd'hui ne justifie l'enfumage des non-fumeurs. Les tribunaux commencent à le comprendre. L'Etat pourrait en faire les frais, s'il retarde une interdiction législative, car pourrait lui être adressé ce reproche sur le tabagisme passif : "Vous saviez, vous n'avez pas agi en conséquence. " Un peu d'histoire. Dans les années 50, le fumeur est roi et on moque presque l'abstinent. Dans les années 60-70, les méfaits du tabac, pourtant clairement établis, sont étouffés dans un déni assourdissant, jusqu'à la loi Veil instaurant l'interdiction de la publicité en 1976. Dans les années 80, les dangers du tabagisme passif émergent malgré le doute entretenu par l'industrie du tabac. Dans les années 90, les non-fumeurs, sous l'effet de la loi Evin qui vise à les protéger commencent à relever la tête.
En 2000, les premiers procès pour défendre le droit à ne pas être pollué par le tabac des autres sont lancés en France contre des employeurs tandis que d'anciens fumeurs, atteints de cancer, s'adressent à la justice parce qu'ils s'estiment avoir été mal informés. Il aura fallu près de cinquante ans pour que le vent tourne : le fumeur cow-boy viril galopant dans la pampa s'est métamorphosé au XXI e siècle en empoisonneur à isoler. Mais la législation, elle, n'a pas bougé depuis la loi Evin de 1991. Si celle-ci organise la séparation des fumeurs et non-fumeurs dans les lieux publics, des dizaines de milliers de salariés sont partout encore victimes de tabagisme passif. Tout particulièrement les professionnels de la restauration, ceux oeuvrant dans des bars ou des boîtes de nuit.
Depuis 1981, des travaux ont établi que la fumée de cigarettes des autres augmente le risque de cancer du poumon, suivi d'une série de travaux dévoilant que cette fumée éphémère accroît le risque d'infarctus, de bronchites chroniques et d'irritation oculaire. Pourtant, en France, les premières plaintes contre le tabagisme passif, dans les années 90, sont jugées saugrenues, les plaignants vertement rembarrés. Progressivement, la sensibilité des magistrats va évoluer avec celle de la société - malgré l'absence d'apport scientifique nouveau - jusqu'aux condamnations actuelles, impensables il y a dix ans encore. Rappelons-nous le 16 mars 2004, jour historique où pour la première fois, la cour d'appel de Rennes a donné raison à un barman en procès contre son employeur qui l'avait licencié parce qu'il refusait de travailler dans les effluves de tabac du bowling où il était salarié.
Tout récemment, le 29 juin 2005, une décision de la Cour de cassation a renforcé cette jurisprudence. Sur plainte d'une employée d'un bar qui demandait un droit de retrait pour se protéger du tabac, la Cour de cassation a décidé que l'employeur avait une obligation non seulement de moyens, mais aussi de résultats. En clair, une séparation fumeurs/non fumeurs est insuffisante : le personnel doit échapper à la fumée effectivement... C'est ce jugement qui rend difficilement contournable une législation interdisant le tabac dans tous les lieux publics. L'exemple américain a sans doute renforcé la conviction des juges français. Près de 60 000 hôtesses de l'air et Stewards américains ont lancé une " class action " - action en nom collectif - contre les fabricants de tabac pour avoir été exposés au tabagisme passif. Ils ont touché 300 millions de dollars de dédommagement.
Si les tribunaux français font preuve d'une sévérité accrue nouvelle contre l'enfumage passif, tendance qui contraindra rapidement à une loi, les ex-fumeurs victimes de cancer du poumon n'ont pas encore réussi à émouvoir les magistrats. Certes aux Etats-Unis, trois malades cancéreux ont réussi à être indemnisés par les marchands de tabac, après avoir fait valoir à la fois un défaut d'information et l'adjonction dans les cigarettes américaines d'un produit accentuant la dépendance. L'idée prévaut tout de même encore partout que le tabagisme actif relève avant tout de la responsabilité individuelle. En France, Francis Caballero, avocat au barreau de Paris, chevalier de cette cause ardue, a gagné en première instance contre l'industrie du tabac qu'il avait attaquée au nom de Richard Gourlain, mort à 50 ans d'un cancer du poumon. Il a perdu en cassation en 2003 mais ne désespère pas.
Rien ne dit en effet que cette notion de responsabilité individuelle ne soit pas interprétée autrement à l'avenir. Les magistrats admettront peut-être un jour que cette responsabilité ne peut s'exercer qu'à condition d'être bien informé et si le produit en cause n'entraîne pas de dépendance altérant le libre arbitre. La sensibilité à ces questions de responsabilité individuelle est en évolution constante et dépasse le cadre du tabac. Un buveur de bière français a porté plainte contre Kronembourg, pour dépendance à ce breuvage qu'il s'inflige 20 à 30 fois par jour, sans avoir été averti de ce risque fait-il valoir... Un américain obèse est parti en croisade judiciaire contre Burger King et McDonald's : leur publicité vante les hamburgers " 100 % viande " mais omet de préciser qu'en dévorer plus d'une dizaine par jour fera exploser votre poids. Un magistrat allemand devenu diabétique s'est porté partie civile il y a quelques années contre le groupe Mars qu'il accuse de ne pas mentionner sur les barres chocolatées dont il se gavait entre deux jugements, que cette manie finirait par le rendre obèse et diabétique. Ces affaires paraissent abracadabrantes, mais pas plus que ne le semblaient celles du tabagisme passif il y a quelques années. Le dossier tabac ne sera pas clos, même avec une nouvelle loi. Les cigarettiers ne sont pas sortis de l'auberge.

Martine PEREZ
Adjointe au chef de service Sciences Médecine du " Figaro "

 

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