France-Amérique

INFOS - SOCIETE


- International
- Politique
- Economie
- Société
- Sports
- Culture
- Magazine
- Sciences
- Multimedia

- Dossiers
- Forum
 
 

- Guide USA
- Education
-
Gastronomie

- Tourisme
- Info Service

 

- Agenda
- Télévision
- Livres

 

- Le courrier français des Etats-Unis
- Circonscriptions consulaires

 

 

 

 

 

URBANISME C'est dans cette ville qu'a surgi
le premier grand ensemble de banlieue
À 50 ans, Sarcelles rêve
d'une nouvelle jeunesse

Sur le toit d'un immeuble de onze étages, François Pupponi, maire de Sarcelles, embrassant sa ville du regard, le confesse à ses visiteurs : " Les problèmes sont moins liés à l'urbanisme qu'à la crise sociale et à une immigration non contrôlée. " Alors que l'édile socialiste tente de redorer l'image de sa cité, écornée par plusieurs agressions antisémites, et engage une vaste opération de rénovation urbaine, cette profession de foi surprend. Elle marque, à tout le moins, les limites de l'exercice assigné aujourd'hui aux architectes : le vivre ensemble ne dépend pas uniquement de la taille des immeubles, de la présence d'espaces verts ou de commerces.


Le " grand ensemble ", tel est justement le nom du premier programme immobilier lancé dans une banlieue française. C'était ici, il y a 50 ans, onze étages de béton plus bas. L'hiver précédent, l'abbé Pierre avait déclenché un formidable élan de solidarité envers les sans-abri. À onze kilomètres de Paris, Sarcelles n'était encore qu'une bourgade rurale de quelque 8 000 âmes, quand la Caisse des dépôts achèta les champs, en laissant le soin à l'architecte Henri Labourdette d'imaginer " la ville de l'an 2000 ".
Robert Cornet, qui habitait à l'époque le village de Sarcelles, se souvient que " les paysans du coin ont vendu leurs terres sans trop de regret ". Ces affaires faites, les travaux commencent en octobre 1955. D'abord 440 logements. Puis, 1 180 autres en 1956, puis d'autres encore, chaque année, jusqu'à ce qu'en 1960 soit défini un projet d'ensemble. L'architecte en profite pour corriger un oubli, en donnant des noms aux immeubles. Sarcelles I devient les " Sablons ", Sarcelles II, les " Lochères ", Sarcelles III, les " Hirondelles " - on ira ensuite chercher l'inspiration chez les musiciens et les écrivains.
Sur le toit de l'immeuble de onze étages, on distingue bien les premières constructions des années 50 : elles sont plus petites et donnent toutes sur des parcs boisés. De plus près, alors que la visite du maire se poursuit, apparaît la pierre de taille de ces lotissements de quatre étages, qui ont fort bien résisté au temps.
" Quand on s'est installé, c'était le paradis ", témoigne Pierre Nicolas. Avec sa femme et ses trois jeunes enfants, il quittait son studio-kitchenette parisien, pour un appartement avec trois chambres, cuisine, salle de bains et sanitaires. Avec lui, les Parisiens qui fuyaient leurs masures ont découvert le confort moderne. Un luxe qui faisait oublier les ennuis de chauffage, le manque de commerce et la boue d'une ville perpétuellement en chantier. " De la boue, on en avait jusqu'aux genoux ", se souvient Pierre Nicolas.
À l'époque, les Sarcellois qui travaillent dans la capitale se repèrent à leurs sacs plastiques. Ceux-ci contiennent les bottes indispensables aux trajets entre le domicile et la gare. Handicap autrement plus lourd, la " sarcellite ", ce mal des grands ensembles, naîtra plus tard (lire ci-après).
Surgi au milieu des années 60, encore contrôlé dans les années 70, alors que le béton et les tours poussent comme des champignons, ce mal plonge les nouvelles villes de banlieues dans la déprime et la violence, à compter des années 80. On en revient à l'analyse, énoncée plus haut par François Pupponi. C'est la crise économique qui a placé les quartiers difficiles au cœur d'une tourmente sociale d'autant plus dure qu'inexorablement se sont succédé des vagues d'immigrés.
À Sarcelles, les premiers bâtiments construits à la va-vite accueillent les rapatriés d'Algérie. Parmi eux, nombre de juifs sont venus s'installer dans une ville où les avaient précédés leurs coreligionnaires fuyant le Maghreb. La communauté antillaise s'est, elle, structurée autour des immeubles dédiés aux fonctionnaires de la Poste, des douanes, de la police. Les familles venues d'Afrique noire ont choisi de vastes appartements. Puis chaque communauté s'est regroupée par immeubles, dans des barres de plus en plus hautes et laides. Aujourd'hui, les quelque 59 000 Sarcellois, appartenant à plus de 90 nationalités, se croisent et se toisent. Et les agressions, comme partout dans les quartiers difficiles, ne cessent d'augmenter.
Regrettant que " la mixité sociale n'existe plus " dans les cités, François Pupponi rêve, avec son plan de rénovation, de la recréer. Les plus méritants devraient pouvoir passer d'un quartier à l'autre, jusqu'à parvenir au village.
Cette ascension sociale existait encore dans les années 60-70. Lui-même en a profité. Ce projet, " les classes moyennes le compren-
nent ", assure-t-il, au milieu du village de Sarcelles, devant l'établissement catholique " Saint-Rosaire ", où se pressent des enfants méritants de toutes couleurs et de toutes confessions.

Thierry PORTES

Quand sévissait la " sarcellite "

Linda Bendali, dans son livre sur Sarcelles (1), rappelle qu'en 1959, Pierre Sudreau, ministre de la Construction, s'était étranglé : " Je n'aurais jamais pu penser que dans un pays comme le nôtre, réputé pendant des siècles pour son goût, son sens de la mesure et de l'harmonie, les paysages et les habitudes puissent être saccagés par le gigantisme excessif de certaines constructions. " La presse n'est pas en reste. En 1960, Le Figaro vilipende " ce silo à hommes, cet univers concentrationnaire dans lequel les gens ne chantent plus ". Pierre Tchernia, en reportage pour " Cinq colonnes à la Une ", détaille " une ville sans usine, sans bureau, sans atelier, sans fumée, sans bruit, sans circulation. Une ville réduite aux femmes et aux enfants. Aucune boutique ne va perturber l'ordre des rues. Les principaux commerces sont regroupés en un lieu choisi ".
Dès 1961, la nouvelle ville donne son nom à la maladie des grands ensembles : la " sarcellite ". Un suicide, une gamine mourant de sa chute sur un chantier, un autre qui se noie dans une fosse pas encore comblée, une station thermique qui explose... les tragédies et les reportages se succèdent. La presse en vient à dépeindre Sarcelles comme " une fabrique de blousons noirs ", " l'école de la violence ", " l'un des pires fléaux que notre société ait jamais inventé ". Et puis la " sarcellite " peu à peu disparaît, laissant place à d'autres ensembles, beaucoup plus grands et verticaux, et à la " crise des banlieues ".

T. P.

(1) Sarcelles, une utopie réussie ? de Linda Bendali, Gulf Stream éditeur.

IMPRIMER
Copyright (c) FA. 2000.

Pour en savoir plus : l'édition papier de France-Amérique qui paraît en kiosque chaque jeudi.
ABONNEZ VOUS