|
Le 13 juin, au 11 rue Béranger à
Paris, siège de Libération, les salariés
étaient à la fois atterrés et inquiets. "
C'est le saut dans le vide ", soupire un grand reporter du
service étranger. Après plusieurs jours d'incertitude
où la rédaction a fonctionné au ralenti,
le couperet est tombé. Face à ses troupes, Serge
July, le patron fondateur du journal, a annoncé son départ.
" Serge July nous a dit qu'Édouard de Rothschild lui
avait demandé, à lui et à Louis (Dreyfus,
directeur général), de quitter le journal, raconte
le reporter Olivier Costemalle. Ses déclarations ont été
accueillies dans un grand silence. Cela a eu l'effet d'une bombe
même si l'on savait que les relations avec l'actionnaire
étaient très dégradées. Cela a fait
un choc de l'entendre dire. "
Pour le journal qui a été fondé et est toujours
dirigé par Serge July, son éviction brutale est
un tournant historique. La Société civile des personnels
de Libération (SCPL), qui est le deuxième actionnaire
du journal, estime que le quotidien est arrivé à
" un moment charnière " après la décision
de l'actionnaire de référence, Édouard de
Rothschild, de demander le départ de son PDG. Les avocats
des deux parties négocient désormais le montant
des indemnités de Serge July. Le fondateur de Libération
se fonde sur la convention collective des journalistes. Présent
depuis trente-trois ans dans le journal, il réclame donc
33 mois d'indemnités de départ.
Grand homme de médias, chroniqueur, auteur de plusieurs
best-sellers, intervenant aussi bien à la radio (Europe
1) qu'à la télévision (LCI, France 3), Serge
July, 63 ans, est plus qu'un patron de presse : avec sa voix de
stentor, " Citizen July " incarne l'âme de Libé
pendant trois décennies. Partisan d'une certaine transparence,
son bureau vitré est installé au cur de la
rédaction. Serge July est aussi connu pour afficher son
salaire (10 320 euros brut mensuel) une fois par an sur les murs
des couloirs en colimaçon du journal. Patron charismatique,
il n'a pas hésité à se déplacer à
Bagdad pour voler au secours de Florence Aubenas, lorsque celle-ci
avait été prise en otage, ce que la rédaction
avait particulièrement ap-
précié.
Malheureusement pour Libération, ce patron emblématique
n'a jamais été un vrai gestionnaire. Dans les années
80, il avait réussi à faire de Libé le quotidien
de référence d'une gauche rompant avec ses vieux
tabous idéologiques et devenant libérale. En 1994,
voulant passer à la vitesse supérieure, il lance
sa nouvelle formule baptisée Libé III. C'est un
échec. Serge July n'a pas les moyens financiers et humains
pour tenir dans la durée et créer de nouvelles habitudes
auprès des lecteurs qu'il tente de séduire.
C'est un premier choc. Le journal redémarre avec le retour
de Laurent Joffrin comme directeur de la rédaction. L'aventure
va durer huit ans. Après 2000, Libération, comme
les autres quotidiens, subit de plein fouet la concurrence des
gratuits et d'Internet et doit affronter la chute des recettes
publicitaires.
Face à cette crise générale, le journal s'enfonce.
Il va même faire appel au fonds d'investissement britannique
3i pour entrer dans son capital. C'est un choc culturel de plus.
Libération souffre de ne jamais avoir eu comme actionnaire
de référence un partenaire industriel capable de
déployer une stratégie de développement.
L'indépendance économique du titre, qui a longtemps
été présentée comme l'une des racines
fondatrices du journal, se révèle un handicap en
période de ralentissement économique.
Depuis plusieurs mois, une partie de la rédaction reprochait
à Serge July d'être responsable du plan de départs
volontaires engagé fin 2005.
Le 13 juin, tandis que la Société civile des personnels
de Libération rencontrait Édouard de Rothschild,
la rédaction était inquiète de savoir ce
qu'allait devenir le journal sans July. " Dans un univers
de médias chaque jour un peu plus sous influence, Serge
July a permis jusqu'à présent à Libération
de porter sa propre voix, dans un esprit de résistance
aux intérêts politiques, économiques et financiers
", rappelle la SCPL. La balle est désormais dans le
camp d'Édouard de Rothschild, resté très
discret au cours de ces derniers jours.
Lena LUTAUD
Les raisons d'un divorce
Serge July s'était battu pour faire accepter par sa
rédaction la venue d'Édouard de Rothschild au capital
de Libération. À coup d'argumentaires, le patron
du quotidien était parvenu à faire voter à
une large majorité, le 20 janvier 2005, l'entrée
du banquier. Un peu plus d'un an plus tard, le divorce est consommé.
Et, depuis, Serge July et Édouard de Rothschild se parlent
par avocats interposés.
Plusieurs éléments permettent d'expliquer cette
rupture.
Il y a d'abord la situation financière et comptable du
journal. L'année 2005 s'est terminée dans le rouge
avec un résultat d'exploitation déficitaire à
hauteur de 7 millions d'euros contre 2,3 millions l'année
précédente. Sans compter les pertes cumulées
qui, en raison du plan social de l'hiver dernier, s'élèvent
à 14,5 millions d'euros. Chaque mois qui passe est pire
que le précédent. Mais, au-delà des chiffres,
Édouard de Rothschild, depuis qu'il est entré au
capital du journal, a le sentiment d'être systématiquement
écarté des processus de décision. D'être
traité en " sleeping partner " à qui on
aurait même refusé de rencontrer les salariés.
" Édouard de Rothschild a une conception de sa participation
au capital beaucoup plus interventionniste que Jérôme
Seydoux " (autre actionnaire du journal), indique un proche
du dossier.
Au printemps, les tensions sont devenues plus palpables. Édouard
de Rothschild découvre " tardivement " les projets
éditoriaux du week-end et notamment le supplément
Écrans.
Surtout, il s'insurge contre le fait que le prix de vente du journal
ne soit pas augmenté avant septembre alors que le quotidien
a déjà investi près de 500 000 euros. Au
conseil d'administration du 31 mai dernier, l'ambiance est glaciale.
Les chiffres des quatre premiers mois de l'année sont mauvais.
En avril, le journal perd trois fois plus d'argent que prévu.
La situation financière nécessite une nouvelle recapitalisation.
Édouard de Rothschild mandate Louis Dreyfus, Serge July,
Lionel Zinzou, associé gérant de Rothschild, et
Eduardo Malone, représentant de Pathé, pour trouver
de nouveaux financements. Édouard de Rothschild s'inquiète
alors des positions du patron de Libération qui défendrait
l'entrée d'un industriel de la presse. La crainte d'une
dilution de sa part
dans le capital aurait ajouté à la défiance
manifeste des deux parties.
Thiébault DROMARD
|