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PRESSE Le cofondateur du journal, créé en 1973, était en conflit depuis plusieurs mois avec l'actionnaire
" Libération " tourne la page Serge July

Le 13 juin, au 11 rue Béranger à Paris, siège de Libération, les salariés étaient à la fois atterrés et inquiets. " C'est le saut dans le vide ", soupire un grand reporter du service étranger. Après plusieurs jours d'incertitude où la rédaction a fonctionné au ralenti, le couperet est tombé. Face à ses troupes, Serge July, le patron fondateur du journal, a annoncé son départ. " Serge July nous a dit qu'Édouard de Rothschild lui avait demandé, à lui et à Louis (Dreyfus, directeur général), de quitter le journal, raconte le reporter Olivier Costemalle. Ses déclarations ont été accueillies dans un grand silence. Cela a eu l'effet d'une bombe même si l'on savait que les relations avec l'actionnaire étaient très dégradées. Cela a fait un choc de l'entendre dire. "


Pour le journal qui a été fondé et est toujours dirigé par Serge July, son éviction brutale est un tournant historique. La Société civile des personnels de Libération (SCPL), qui est le deuxième actionnaire du journal, estime que le quotidien est arrivé à " un moment charnière " après la décision de l'actionnaire de référence, Édouard de Rothschild, de demander le départ de son PDG. Les avocats des deux parties négocient désormais le montant des indemnités de Serge July. Le fondateur de Libération se fonde sur la convention collective des journalistes. Présent depuis trente-trois ans dans le journal, il réclame donc 33 mois d'indemnités de départ.
Grand homme de médias, chroniqueur, auteur de plusieurs best-sellers, intervenant aussi bien à la radio (Europe 1) qu'à la télévision (LCI, France 3), Serge July, 63 ans, est plus qu'un patron de presse : avec sa voix de stentor, " Citizen July " incarne l'âme de Libé pendant trois décennies. Partisan d'une certaine transparence, son bureau vitré est installé au cœur de la rédaction. Serge July est aussi connu pour afficher son salaire (10 320 euros brut mensuel) une fois par an sur les murs des couloirs en colimaçon du journal. Patron charismatique, il n'a pas hésité à se déplacer à Bagdad pour voler au secours de Florence Aubenas, lorsque celle-ci avait été prise en otage, ce que la rédaction avait particulièrement ap-
précié.
Malheureusement pour Libération, ce patron emblématique n'a jamais été un vrai gestionnaire. Dans les années 80, il avait réussi à faire de Libé le quotidien de référence d'une gauche rompant avec ses vieux tabous idéologiques et devenant libérale. En 1994, voulant passer à la vitesse supérieure, il lance sa nouvelle formule baptisée Libé III. C'est un échec. Serge July n'a pas les moyens financiers et humains pour tenir dans la durée et créer de nouvelles habitudes auprès des lecteurs qu'il tente de séduire.
C'est un premier choc. Le journal redémarre avec le retour de Laurent Joffrin comme directeur de la rédaction. L'aventure va durer huit ans. Après 2000, Libération, comme les autres quotidiens, subit de plein fouet la concurrence des gratuits et d'Internet et doit affronter la chute des recettes publicitaires.
Face à cette crise générale, le journal s'enfonce. Il va même faire appel au fonds d'investissement britannique 3i pour entrer dans son capital. C'est un choc culturel de plus. Libération souffre de ne jamais avoir eu comme actionnaire de référence un partenaire industriel capable de déployer une stratégie de développement. L'indépendance économique du titre, qui a longtemps été présentée comme l'une des racines fondatrices du journal, se révèle un handicap en période de ralentissement économique.
Depuis plusieurs mois, une partie de la rédaction reprochait à Serge July d'être responsable du plan de départs volontaires engagé fin 2005.
Le 13 juin, tandis que la Société civile des personnels de Libération rencontrait Édouard de Rothschild, la rédaction était inquiète de savoir ce qu'allait devenir le journal sans July. " Dans un univers de médias chaque jour un peu plus sous influence, Serge July a permis jusqu'à présent à Libération de porter sa propre voix, dans un esprit de résistance aux intérêts politiques, économiques et financiers ", rappelle la SCPL. La balle est désormais dans le camp d'Édouard de Rothschild, resté très discret au cours de ces derniers jours.

Lena LUTAUD

 

Les raisons d'un divorce

Serge July s'était battu pour faire accepter par sa rédaction la venue d'Édouard de Rothschild au capital de Libération. À coup d'argumentaires, le patron du quotidien était parvenu à faire voter à une large majorité, le 20 janvier 2005, l'entrée du banquier. Un peu plus d'un an plus tard, le divorce est consommé. Et, depuis, Serge July et Édouard de Rothschild se parlent par avocats interposés.


Plusieurs éléments permettent d'expliquer cette rupture.
Il y a d'abord la situation financière et comptable du journal. L'année 2005 s'est terminée dans le rouge avec un résultat d'exploitation déficitaire à hauteur de 7 millions d'euros contre 2,3 millions l'année précédente. Sans compter les pertes cumulées qui, en raison du plan social de l'hiver dernier, s'élèvent à 14,5 millions d'euros. Chaque mois qui passe est pire que le précédent. Mais, au-delà des chiffres, Édouard de Rothschild, depuis qu'il est entré au capital du journal, a le sentiment d'être systématiquement écarté des processus de décision. D'être traité en " sleeping partner " à qui on aurait même refusé de rencontrer les salariés. " Édouard de Rothschild a une conception de sa participation au capital beaucoup plus interventionniste que Jérôme Seydoux " (autre actionnaire du journal), indique un proche du dossier.
Au printemps, les tensions sont devenues plus palpables. Édouard de Rothschild découvre " tardivement " les projets éditoriaux du week-end et notamment le supplément Écrans.
Surtout, il s'insurge contre le fait que le prix de vente du journal ne soit pas augmenté avant septembre alors que le quotidien a déjà investi près de 500 000 euros. Au conseil d'administration du 31 mai dernier, l'ambiance est glaciale. Les chiffres des quatre premiers mois de l'année sont mauvais.
En avril, le journal perd trois fois plus d'argent que prévu. La situation financière nécessite une nouvelle recapitalisation. Édouard de Rothschild mandate Louis Dreyfus, Serge July, Lionel Zinzou, associé gérant de Rothschild, et Eduardo Malone, représentant de Pathé, pour trouver de nouveaux financements. Édouard de Rothschild s'inquiète alors des positions du patron de Libération qui défendrait l'entrée d'un industriel de la presse. La crainte d'une dilution de sa part
dans le capital aurait ajouté à la défiance manifeste des deux parties.

Thiébault DROMARD

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