Poète de tréteaux et comédien
de sa propre comédie, Raymond Devos s'est éteint
le 15 juin, à l'âge de 83 ans, dans sa maison de
Saint-Rémy-lès-Chevreuse. Depuis plus de cinquante
ans, il occupait la scène, clown grave et jongleur de mots
qui aimait les lumières, le cirque, le music-hall. Conteur
intarissable, il cultivait la logique de l'absurde en faisant
rire, seul moyen " d'oublier les choses pesantes, d'oublier
la mort ".
Cela commence à Biarritz en 1956. Raymond Devos était
en tournée avec la compagnie de Jacques Fabbri. Il voulait
voir la mer. " Vous ne pouvez pas, elle est démontée
", lui répondit-on. " Vous la remontez quand
? " rétorqua Raymond Devos. Tout est parti de là.
Un déclic pour La Mer démontée, le premier
sketch de Raymond Devos, un des plus célèbres, en
tête des anthologies, daté de 1956. Il avait trente-quatre
ans. Il y a quelques années, il précisait même
: " Je ne me suis jamais cherché. " Et il ajoutait
: " Je savais ce que je voulais faire mais j'ai eu une existence
très dure. "
Dans la vie de Raymond Devos bien des choses ont tardé.
Naissance à Mouscron, en Belgique, le 22 novembre 1922.
La famille s'installe à Tourcoing quand il a deux ans.
Père industriel du textile, famille harmonieuse. Il y a
quelques grands émerveillements, dans cette enfance. Les
clowns, d'abord. " Mon père nous emmenait souvent
au cirque. C'est comme ça que j'ai vu le clown Pipo, le
plus grand des clowns blancs. Des années plus tard, j'ai
fait un numéro avec lui au Gala de l'Union des artistes.
Il m'a appris en quarante-huit heures ce que faisait son partenaire,
Rom. Une génération de clowns partis des roulottes...
" Le petit Devos fait du trapèze, devient même
champion de barres parallèles.
Mais le père fait faillite. La famille Devos passe de l'aisance
bourgeoise aux colis du bureau d'aide sociale. Raymond se rêvait
comédien, artiste ; à treize ans, il court les petits
boulots pour survivre. Quand il approche du théâtre,
survient la guerre. Le STO l'envoie en Allemagne. " Quand
plus tard j'ai écrit Les Sens interdits, je pensais au
camp d'où j'étais sorti. Cette place dont toutes
les rues qui partent sont des sens interdits, c'est l'image de
l'univers concentrationnaire. Je rentre quelque part, je veux
en sortir ; on me dit : "Là, non ; là, non
; là, non." Je ne peux pas sortir. Comme c'est sur
une place, avec des voitures, ça met de la légèreté
: le personnage n'a qu'à abandonner sa voiture sur la place
et il retrouve sa liberté ! Alors, je suis allé
au bout, avec le type qui était dans l'ambulance et qui
maintenant est dans le corbillard. "
À la Libération, il reprend les cours de théâtre,
chez Tania Balachova notamment. Et pendant deux ans, il apprend
le mime chez Étienne Decroux. De ses années d'apprentissage,
il retiendra bien les rebuffades. " Un jour, j'improvisais
pendant le cours et Decroux dit : " Regardez tous Devos,
regardez ce talent d'improvisateur ! " Et il ajoute : "
Quel dommage que ce ne soit pas un mime. "
Il débute dans les cabarets. Avec Pierre Verbecke, il constitue
le duo des Pinsons. Ils sont habillés en cow-boys, chemise
à carreaux et chapeau large, massacrent le folklore américain
(" Il avait l'dédain des dons/C'était un dindon
digne/Il avait l'dédain des dons/C'était un digne
dindon " sur l'air de Yankee Doodle). C'est dans les coulisses
des Trois Baudets et de quelques autres cabarets qu'il devient
l'ami de Jacques Brel ou de Georges Brassens.
Il entre dans la compagnie de Jacques Fabbri, qui sillonne la
France. " J'ai fait de la comédie : il faut chaque
fois retrouver la silhouette, les états d'âme du
personnage. Un vrai comédien ne s'amuse pas, il jubile.
Il jubile avec l'angoisse perpétuelle de ne pas être
dans le ton. Moi, je ne suis pas un vrai comédien ; je
suis comédien de ma comédie. "
Comédien de sa propre comédie, il décide
de l'être complètement après le dîner
de Biarritz. À La Mer démontée succèdent
d'autres textes tissés d'incompréhensions : "
Pour où ? ...Pour Caen ", une histoire de briques
qui coûtent quinze briques, un cocu qui joue l'étude
de Sor à la guitare... Cela pourrait être affreusement
triste mais le public chavire de rire. Il dit ouvertement chercher
" des choses amusantes parce que je pense que la condition
humaine est très difficile ". Il connaît bien
les douleurs de l'âme. Il les fréquente assidûment,
avec une sérénité un peu bravache. "
La dépression, il faut s'en sortir. Le lendemain, il faut
repartir. Sinon on va où ? On finit sous le Pont-Neuf,
avec un litron. "
En 1957, Devos est lancé. En quelques années, il
va accaparer une place centrale dans le paysage du rire. Il est
un des premiers à oser ce qui, même dans la chanson,
est encore une exception : le spectacle seul en scène pendant
une heure et demie. Pour sortir du carcan des courtes apparitions
que l'on pratique au music-hall, il va retrouver l'éthique
du clown et ajouter le geste au mot. " C'est Robert Lamoureux
qui me l'a fait comprendre. Il était la grande vedette
comique et il ne dépassait pas trente à trente-cinq
minutes. Au-delà, les gens se lassaient, surtout à
ce rythme d'un rire à chaque phrase. Moi, en allant au
piano, au concertina, au violon, c'est comme si je changeais de
pièce. L'essentiel, c'est quand même le texte. "
Mais il donne à voir des instants visuels aussi novateurs
dans l'époque que son approche des mots, comme son numéro
avec le trombone que lui a offert Georges Brassens ou Poète
et paysan, dans lequel il arrive sur scène au volant d'un
motoculteur qui tracte, au lieu d'une herse... une harpe. Comme
les clowns des roulottes, il passe des centaines d'heures à
apprendre le piano, la flûte, le concertina, la scie musicale,
le tambour, la harpe. " Je suis comme eux, j'apprends les
instruments dans les chambres d'hôtel. " Sa vie est
régulière : écriture, rentrée parisienne,
tournée, puis écriture, rentrée parisienne
et tournée. Après des années de travail patient,
il ajoute un accessoire, un instrument - des événements
que ne perçoit pas forcément le public dans ce qu'ils
exigent de travail et
de patience... Devenu comédien de lui-même, il ne
retournera plus au théâtre. Le cinéma ? "
Je n'y ai jamais trouvé ma place. On m'a proposé
des grands rôles, mais je n'étais pas libre. Ou on
me proposait des rôles de patron de bistro. Quel plaisir
y aurais-je trouvé, à part celui de faire du cinéma
et de m'en vanter ? " François Reichenbach le fait
tourner dans La Raison du plus fou, un road-movie réalisé
sans scénario et sans plan de tournage. Un quiproquo absolu
: Reichenbach croit rencontrer un improvisateur fantasque, Devos
n'a besoin de rien autant que de précision, de méticulosité,
de lenteur.
Il aurait pu revenir au cinéma. En 1974, quand meurt le
chanteur Giani Esposito, ils sont en train de travailler à
un scénario. De l'amitié du comédien hors
norme et du chanteur inclassable, il reste une chanson, Les Clowns,
que Devos aimait interpréter sur scène, en jouant
du violon. " Un jour, il est venu me voir et il m'a dit :
" Cette chanson, elle est pour toi. " Il s'accompagnait
avec un bongo, avec son accent italien, c'était pathétique.
" La chanson lui ressemble bien, avec son histoire triste
et pourtant l'émerveillement du spectacle : " S'accompagnant
d'un doigt/ou quelques doigts, le clown se meurt/Sur un petit
violon et pour quelques spectateurs (...) Ouvrez donc les lumières/Puisque
le clown est mort/Et vous applaudissez/Admirez son effort. "
Donc, les lumières s'ouvrent.
Bibliographie de Raymond Devos
Il avait tellement le sens des mots, que des éditeurs
se l'arrachaient. Les textes de ses sketches ont été
publiés mais il a aussi écrit des sortes de fantaisies
romanesques.
- Ça n'a pas de sens, Denoël,1968
- Sans dessus dessous, Stock, 1976
- À plus d'un titre, Olivier Orban, 1989
- Matière à rire, Plon, 1993
- Un jour sans moi, Plon, 1996
- Les 40 es délirants, le Cherche Midi, 2002
- Une chenille nommée Vanessa, Le Cherche Midi, 2003
- Sans titre de noblesse, le Cherche Midi, 2005
Enfin, 80 sketches sélectionnés par Raymond Devos
lui-même sont disponibles dans un coffret réunissant
3 DVD (Universal).
VERBATIMS
Une histoire vraie : question des douaniers suisses : "
Qu'est-ce que vous venez faire en Suisse, M. Devos ? " -
" Mon numéro. " - " Dans quelle banque ?
" C'est fantastique,
non ?
La mort
Un monde inconnu peut être sans paroles, sans rien ou avec
Dieu, qui sait ? On ne sait pas. Je ne dis pas que c'est inquiétant,
je dis simplement au moment de l'échéance : oh là,
là, là...
Artiste
On dit : " C'est le plus beau métier du monde ",
je dirais plutôt le plus angoissant.
Votre enfance
Heureuse à Aulnay-sous-Bois, malgré la pauvreté.
Pas un sou. Famille nombreuse sans soutien. Et puis obligé
de travailler à 13 ans et demi, 14 ans. J'ai mon certificat
d'études. J'ose pas trop le dire. Mon père avait
une grosse situation en Belgique, puis la faillite, la rupture
et du jour au lendemain, plus rien, zéro...
Les limites du rire
Je n'ai pas de leçons à donner. Et, s'il faut distraire
les gens, je crois qu'il ne faut pas se moquer d'eux nommément.
C'est pas bien parce que c'est facile. Je sais bien que Guignol,
ça existe, mais ce n'est pas du tout mon style. Simplement,
il faut se moquer de nous et faire rire avec nos travers sans
que ce soit offensant.
Autodidacte
Oui, c'est vrai. Je n'en parle pas. On n'oublie jamais ça,
surtout lorsque l'on se retrouve en pleine lumière face
à des gens qui ont le savoir et vous acceptent malgré
tout. Mais j'ai une espèce d'instruction qui est celle
de Molière et de Racine. Ce n'est pas rien.
Rêver
Je n'arrête pas de m'échapper. Je n'arrête
pas de faire ma valise et de m'en aller, moralement.
Le choix des mots
C'est du travail de précision que j'aime faire, qui m'intéresse
beaucoup et qui est tout de même assez mystérieux.
Dès les deux-trois premières phrases, les gens doivent
entrer tout de suite dans votre euphorie, sinon ils décrochent.
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