France-Amérique

INFOS - CULTURE


- International
- Politique
- Economie
- Société
- Sports
- Culture
- Magazine
- Sciences
- Multimedia

- Dossiers
- Forum
 
 

- Guide USA
- Education
-
Gastronomie

- Tourisme
- Info Service

 

- Agenda
- Télévision
- Livres

 

- Le courrier français des Etats-Unis
- Circonscriptions consulaires

 

 

 

 

DISPARITION L'humoriste s'est éteint le 15 juin à l'âge de 83 ans dans sa maison de la région parisienne

Raymond Devos, dernier salut


Poète de tréteaux et comédien de sa propre comédie, Raymond Devos s'est éteint le 15 juin, à l'âge de 83 ans, dans sa maison de Saint-Rémy-lès-Chevreuse. Depuis plus de cinquante ans, il occupait la scène, clown grave et jongleur de mots qui aimait les lumières, le cirque, le music-hall. Conteur intarissable, il cultivait la logique de l'absurde en faisant rire, seul moyen " d'oublier les choses pesantes, d'oublier la mort ".

Cela commence à Biarritz en 1956. Raymond Devos était en tournée avec la compagnie de Jacques Fabbri. Il voulait voir la mer. " Vous ne pouvez pas, elle est démontée ", lui répondit-on. " Vous la remontez quand ? " rétorqua Raymond Devos. Tout est parti de là. Un déclic pour La Mer démontée, le premier sketch de Raymond Devos, un des plus célèbres, en tête des anthologies, daté de 1956. Il avait trente-quatre ans. Il y a quelques années, il précisait même : " Je ne me suis jamais cherché. " Et il ajoutait : " Je savais ce que je voulais faire mais j'ai eu une existence très dure. "
Dans la vie de Raymond Devos bien des choses ont tardé. Naissance à Mouscron, en Belgique, le 22 novembre 1922. La famille s'installe à Tourcoing quand il a deux ans. Père industriel du textile, famille harmonieuse. Il y a quelques grands émerveillements, dans cette enfance. Les clowns, d'abord. " Mon père nous emmenait souvent au cirque. C'est comme ça que j'ai vu le clown Pipo, le plus grand des clowns blancs. Des années plus tard, j'ai fait un numéro avec lui au Gala de l'Union des artistes. Il m'a appris en quarante-huit heures ce que faisait son partenaire, Rom. Une génération de clowns partis des roulottes... " Le petit Devos fait du trapèze, devient même champion de barres parallèles.
Mais le père fait faillite. La famille Devos passe de l'aisance bourgeoise aux colis du bureau d'aide sociale. Raymond se rêvait comédien, artiste ; à treize ans, il court les petits boulots pour survivre. Quand il approche du théâtre, survient la guerre. Le STO l'envoie en Allemagne. " Quand plus tard j'ai écrit Les Sens interdits, je pensais au camp d'où j'étais sorti. Cette place dont toutes les rues qui partent sont des sens interdits, c'est l'image de l'univers concentrationnaire. Je rentre quelque part, je veux en sortir ; on me dit : "Là, non ; là, non ; là, non." Je ne peux pas sortir. Comme c'est sur une place, avec des voitures, ça met de la légèreté : le personnage n'a qu'à abandonner sa voiture sur la place et il retrouve sa liberté ! Alors, je suis allé au bout, avec le type qui était dans l'ambulance et qui maintenant est dans le corbillard. "
À la Libération, il reprend les cours de théâtre, chez Tania Balachova notamment. Et pendant deux ans, il apprend le mime chez Étienne Decroux. De ses années d'apprentissage, il retiendra bien les rebuffades. " Un jour, j'improvisais pendant le cours et Decroux dit : " Regardez tous Devos, regardez ce talent d'improvisateur ! " Et il ajoute : " Quel dommage que ce ne soit pas un mime. "
Il débute dans les cabarets. Avec Pierre Verbecke, il constitue le duo des Pinsons. Ils sont habillés en cow-boys, chemise à carreaux et chapeau large, massacrent le folklore américain (" Il avait l'dédain des dons/C'était un dindon digne/Il avait l'dédain des dons/C'était un digne dindon " sur l'air de Yankee Doodle). C'est dans les coulisses des Trois Baudets et de quelques autres cabarets qu'il devient l'ami de Jacques Brel ou de Georges Brassens.
Il entre dans la compagnie de Jacques Fabbri, qui sillonne la France. " J'ai fait de la comédie : il faut chaque fois retrouver la silhouette, les états d'âme du personnage. Un vrai comédien ne s'amuse pas, il jubile. Il jubile avec l'angoisse perpétuelle de ne pas être dans le ton. Moi, je ne suis pas un vrai comédien ; je suis comédien de ma comédie. "
Comédien de sa propre comédie, il décide de l'être complètement après le dîner de Biarritz. À La Mer démontée succèdent d'autres textes tissés d'incompréhensions : " Pour où ? ...Pour Caen ", une histoire de briques qui coûtent quinze briques, un cocu qui joue l'étude de Sor à la guitare... Cela pourrait être affreusement triste mais le public chavire de rire. Il dit ouvertement chercher " des choses amusantes parce que je pense que la condition humaine est très difficile ". Il connaît bien les douleurs de l'âme. Il les fréquente assidûment, avec une sérénité un peu bravache. " La dépression, il faut s'en sortir. Le lendemain, il faut repartir. Sinon on va où ? On finit sous le Pont-Neuf, avec un litron. "
En 1957, Devos est lancé. En quelques années, il va accaparer une place centrale dans le paysage du rire. Il est un des premiers à oser ce qui, même dans la chanson, est encore une exception : le spectacle seul en scène pendant une heure et demie. Pour sortir du carcan des courtes apparitions que l'on pratique au music-hall, il va retrouver l'éthique du clown et ajouter le geste au mot. " C'est Robert Lamoureux qui me l'a fait comprendre. Il était la grande vedette comique et il ne dépassait pas trente à trente-cinq minutes. Au-delà, les gens se lassaient, surtout à ce rythme d'un rire à chaque phrase. Moi, en allant au piano, au concertina, au violon, c'est comme si je changeais de pièce. L'essentiel, c'est quand même le texte. "
Mais il donne à voir des instants visuels aussi novateurs dans l'époque que son approche des mots, comme son numéro avec le trombone que lui a offert Georges Brassens ou Poète et paysan, dans lequel il arrive sur scène au volant d'un motoculteur qui tracte, au lieu d'une herse... une harpe. Comme les clowns des roulottes, il passe des centaines d'heures à apprendre le piano, la flûte, le concertina, la scie musicale, le tambour, la harpe. " Je suis comme eux, j'apprends les instruments dans les chambres d'hôtel. " Sa vie est régulière : écriture, rentrée parisienne, tournée, puis écriture, rentrée parisienne et tournée. Après des années de travail patient, il ajoute un accessoire, un instrument - des événements que ne perçoit pas forcément le public dans ce qu'ils exigent de travail et
de patience... Devenu comédien de lui-même, il ne retournera plus au théâtre. Le cinéma ? " Je n'y ai jamais trouvé ma place. On m'a proposé des grands rôles, mais je n'étais pas libre. Ou on me proposait des rôles de patron de bistro. Quel plaisir y aurais-je trouvé, à part celui de faire du cinéma et de m'en vanter ? " François Reichenbach le fait tourner dans La Raison du plus fou, un road-movie réalisé sans scénario et sans plan de tournage. Un quiproquo absolu : Reichenbach croit rencontrer un improvisateur fantasque, Devos n'a besoin de rien autant que de précision, de méticulosité, de lenteur.
Il aurait pu revenir au cinéma. En 1974, quand meurt le chanteur Giani Esposito, ils sont en train de travailler à un scénario. De l'amitié du comédien hors norme et du chanteur inclassable, il reste une chanson, Les Clowns, que Devos aimait interpréter sur scène, en jouant du violon. " Un jour, il est venu me voir et il m'a dit : " Cette chanson, elle est pour toi. " Il s'accompagnait avec un bongo, avec son accent italien, c'était pathétique. " La chanson lui ressemble bien, avec son histoire triste et pourtant l'émerveillement du spectacle : " S'accompagnant d'un doigt/ou quelques doigts, le clown se meurt/Sur un petit violon et pour quelques spectateurs (...) Ouvrez donc les lumières/Puisque le clown est mort/Et vous applaudissez/Admirez son effort. " Donc, les lumières s'ouvrent.

 

Bibliographie de Raymond Devos

Il avait tellement le sens des mots, que des éditeurs se l'arrachaient. Les textes de ses sketches ont été publiés mais il a aussi écrit des sortes de fantaisies romanesques.
- Ça n'a pas de sens, Denoël,1968
- Sans dessus dessous, Stock, 1976
- À plus d'un titre, Olivier Orban, 1989
- Matière à rire, Plon, 1993
- Un jour sans moi, Plon, 1996
- Les 40 es délirants, le Cherche Midi, 2002
- Une chenille nommée Vanessa, Le Cherche Midi, 2003
- Sans titre de noblesse, le Cherche Midi, 2005
Enfin, 80 sketches sélectionnés par Raymond Devos lui-même sont disponibles dans un coffret réunissant 3 DVD (Universal).

 

VERBATIMS

Une histoire vraie : question des douaniers suisses : " Qu'est-ce que vous venez faire en Suisse, M. Devos ? " - " Mon numéro. " - " Dans quelle banque ? " C'est fantastique,
non ?
La mort
Un monde inconnu peut être sans paroles, sans rien ou avec Dieu, qui sait ? On ne sait pas. Je ne dis pas que c'est inquiétant, je dis simplement au moment de l'échéance : oh là, là, là...
Artiste
On dit : " C'est le plus beau métier du monde ", je dirais plutôt le plus angoissant.
Votre enfance
Heureuse à Aulnay-sous-Bois, malgré la pauvreté. Pas un sou. Famille nombreuse sans soutien. Et puis obligé de travailler à 13 ans et demi, 14 ans. J'ai mon certificat d'études. J'ose pas trop le dire. Mon père avait une grosse situation en Belgique, puis la faillite, la rupture et du jour au lendemain, plus rien, zéro...
Les limites du rire
Je n'ai pas de leçons à donner. Et, s'il faut distraire les gens, je crois qu'il ne faut pas se moquer d'eux nommément. C'est pas bien parce que c'est facile. Je sais bien que Guignol, ça existe, mais ce n'est pas du tout mon style. Simplement, il faut se moquer de nous et faire rire avec nos travers sans que ce soit offensant.
Autodidacte
Oui, c'est vrai. Je n'en parle pas. On n'oublie jamais ça, surtout lorsque l'on se retrouve en pleine lumière face à des gens qui ont le savoir et vous acceptent malgré tout. Mais j'ai une espèce d'instruction qui est celle de Molière et de Racine. Ce n'est pas rien.
Rêver
Je n'arrête pas de m'échapper. Je n'arrête pas de faire ma valise et de m'en aller, moralement.
Le choix des mots
C'est du travail de précision que j'aime faire, qui m'intéresse beaucoup et qui est tout de même assez mystérieux. Dès les deux-trois premières phrases, les gens doivent entrer tout de suite dans votre euphorie, sinon ils décrochent.

.

 
IMPRIMER
Copyright (c) FA. 2000.

Pour en savoir plus : l'édition papier de France-Amérique qui paraît en kiosque chaque jeudi.
ABONNEZ VOUS