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" Il faut se méfier des réponses, elles
ne sont jamais celles qu'on veut qu'elles soient, ne croyez-vous
pas ? " proclame Destinat, l'un des personnages des Âmes
grises. C'est armé de ce conseil que nous avons rencontré
son auteur, Philippe Claudel. Ce dernier était au French
Institute/Alliance Française de New York pour la présentation
de l'édition américaine du livre, By A Slow River.
France-Amérique. - Quel effet cela fait de voir l'un
de ses livres publié aux États-Unis ?
Philippe CLAUDEL. - Je suis à la fois heureux et étonné
parce que c'est quelque chose de rarissime : très peu de
livres français sont traduits ici. Les États-Unis
ne sont malheureusement pas très ouverts sur les autres
cultures. Et en même temps, j'ai été très
surpris parce que les droits du livre ont très vite été
achetés par les Américains, bien avant le succès
des Âmes grises en France et le Prix Renaudot. C'est une
chance incroyable.
Pourquoi avoir changé le titre, Les âmes grises
devenant By A Slow River ?
Knopf est le seul éditeur étranger à avoir
modifié le titre. Je ne vous cache pas que c'est un titre
impossible en français, Par une rivière lente ?
ça ne veut rien dire, ça ne décrit pas la
vérité profonde de l'histoire, alors que le titre
français est romantique. Mais dans ces cas-là, j'ai
plutôt tendance à faire confiance à l'éditeur
: il sait mieux que moi ce qui convient à son lectorat.
Je sais que ce n'est pas un caprice de sa part. Et puis c'est
vrai qu'en anglais, The Grey Souls, ça n'aurait pas eu
le même effet poétique. Pour Knopf, ça ressemblait
même à un nom de poisson !
Le roman est très ancré dans une histoire franco-française.
Pensezvous qu'il puisse avoir le même impact ici, à
des milliers de kilomètres du front de la Première
Guerre mondiale ?
Bien malin celui qui peut prédire comment le livre sera
perçu ici. C'est vrai qu'il y a un référent
très net à l'histoire française avec la guerre
de 14-18, les tranchées
Et pourtant, Les âmes
grises ont très bien été accueillies dans
d'autres pays, parce qu'elles renvoient, je crois, à des
thèmes universels. À Tokyo par exemple, un homme
m'a dit : " l'ouvrier que vous décrivez à l'usine,
c'est moi ! " Il y a donc un pittoresque géographique
et historique très français mais le roman est plutôt
bien perçu à l'étranger. Ici, je ne ferais
pas le même pari.
Dans quel contexte avez-vous écrit Les âmes grises
?
Le livre parle d'une guerre toute proche mais cachée par
une colline. Dans le roman, il s'agit de la Première Guerre
mondiale. Je suis né en Lorraine, une région traumatisée
par le conflit. Les Lorrains doivent d'ailleurs avoir une mémoire
génétique de la " Grande Guerre ". C'est
l'événement fondateur de la modernité de
l'horreur : pour la première fois dans l'histoire de l'Humanité,
la technologie a été utilisée dans une volonté
destructrice.
Mais malgré mes origines, le véritable " background
" des Âmes grises, c'est la guerre enYougoslavie. En
Europe, comme les personnages du roman, on " savait "
la guerre, on l'entendait, mais on ne la voyait pas. Comme dans
le livre, de l'autre côté de la colline, des hommes
s'entretuaient pendant que nous étions à l'abri.
Cette lâcheté m'a beaucoup marqué. Et c'est
toujours pareil aujourd'hui : Bagdad est aussi de l'autre côté
de la colline.
Quel type d'écrivain êtes-vous ?
Je suis un explorateur, j'aime découvrir de nouveaux paysages.
Aujourd'hui, la seule terre encore inexplorée, c'est l'humain.
Il n'y a que ça qui m'intéresse. Je trouve mon plaisir
en explorant de nouveaux personnages.
Vous explorez mais vous ne jugez pas. C'est d'ailleurs l'une
des leçons des Âmes grises : votre monde n'est pas
manichéen, avec les bons d'un côté et les
méchants de l'autre.
Non, je ne juge pas, parce que ce n'est pas dans ma nature. L'écriture
est un moyen d'explorer l'espèce humaine sans oublier que
j'en fais partie. C'est pourquoi tous mes récits sont autobiographiques.
Comme disait Montaigne, " je suis moi-même la matière
de mon livre ". Que ce soit dans Les âmes grises ou
dans d'autres livres, je ne parle que de moi et de ma vision du
monde.
Malgré la tragédie qui accompagne souvent vos
histoires, cette vision du monde est donc optimiste ?
Oui, parce que j'ai foi en l'homme, malgré ses erreurs,
ses défauts, ses faiblesses...
Vous citez souvent Giono et Simenon comme référence.
Quels sont vos influences littéraires ?
C'est vrai que j'apprécie beaucoup Giono et Simenon. J'admire
énormément ce dernier parce qu'il a le pouvoir de
créer des mondes avec des mots très simples. Mais
les journalistes ne retiennent que ces deux auteurs alors qu'en
vérité, tous les livres que je lis me marquent d'une
certaine façon, en bien ou en mal. Celui qui m'a le plus
marqué est certainement Voyage au bout de la nuit de Céline.
J'aime aussi beaucoup Bret Easton Ellis, même si j'ai trouvé
son dernier roman, Lunar Park, un peu moins bien que les autres.
En revanche, son recueil de nouvelles, Zombies, est extraordinaire.
Pourquoi avoir attendu la fin des années 90 pour enfin
faire publier votre premier roman, Meuse l'oubli ?
En fait, j'écris depuis longtemps, depuis que j'ai 20 ans
environ. Mais c'était très mauvais. Je n'ai rien
gardé de cette époque, j'ai tout détruit.
Je ne voulais pas m'inscrire dans l'histoire des romans médiocres.
Vous partagez donc l'avis de Michel Houellebecq qui veut que
l'on ne soit pas un bon écrivain avant d'avoir 40 ans ?
Le roman est un genre à part et je pense qu'il faut avoir
du vécu pour bien écrire. Pour d'autres genres,
comme la poésie par exemple, c'est différent et
l'exemple de Rimbaud le prouve à lui seul. Mais pour le
roman, il me semble nécessaire d'avoir une certaine histoire,
un certain passé, une expérience
En ce sens,
Bret Easton Ellis fait figure d'exception puisqu'il a écrit
son premier roman, Moins que zéro, un chef d'uvre,
alors qu'il avait à peine 20 ans.
Après, le risque est de se répéter et de
raconter toujours la même histoire. C'est d'ailleurs un
peu ce que fait Houellebecq depuis son magifique Extension du
domaine de la lutte. C'est pour ça que j'essaye de faire
très attention, de changer de registre, de situation, pour
ne pas refaire deux fois les mêmes uvres. Mon prochain
livre par exemple, Le monde sans les enfants, est un recueil d'une
vingtaine d'histoires écrit dans un style enfantin mais
qui s'adresse aux petits et grands. Rien à voir donc avec
Les âmes grises.
Voyage au bout de la vie
" Les salaud, les saints, j'en ai jamais vu. Rien n'est
ni tout noir, ni tout blanc, c'est le gris qui gagne. Les hommes
et leurs âmes, c'est pareil
" dit Joséphine
au narrateur, cet officier chargé d'enquêter sur
le meurtre d'une petite fille, retrouvée morte, assassinée,
au bord d'un canal, dans une petite ville du Nord, V., à
proximité du front, un jour d'hiver, durant la guerre de
14-18. La " Grande guerre " comme certains disent. Quelques
temps auparavant, c'est le corps de la belle institutrice qui
était retrouvé sans vie. Un suicide, dans le pavillon
du Château où vit le procureur, Destinat, veuf inconsolable,
sec, insondable, froid.
Sylvain CHAZOT
Philippe Claudel effectuera sa tournée de lecture dans
les villes de Birmingham, Atlanta, Greenville, Pittsburgh, Indiana
(PA), Chicago, Washington, Tucson, Los Angeles et San Francisco.
Cliquer
ici pour l'itinéraire détaillé.
By A Slow River, Knopf
Les âmes grises, Stock -
Prix Renaudot 2003
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