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DOSSIER - LES AMERICAINS SONT-ILS ANTI-FRANCAIS ?


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UNE NOUVEAUTE FRANCE-AMERIQUE

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Introduction au dossier
Les Américains sont-ils
anti-français ?

A plusieurs reprises, l’actualité des six derniers mois a placé la France sur le banc des accusés aux Etats-Unis. De l’écho qu’a eu ici la vague d’actes antisémites perpétrés en France contre des synagogues ou des écoles juives à la perception des positions françaises sur l’Irak, l’image de la France a été quelque peu écornée.

Le déchaînement médiatique et les appels au boycott ont rappelé la francophobie en vigueur sous de Gaulle. Dans un pays où écrivains, chefs étoilés, chorégraphes et DJ français battent des records de popularité, l’hexagone est montré du doigt, dénoncé pour son « arrogance », son antisémitisme ou son anti-américanisme.

L’antiaméricanisme, un sujet auquel France-Amérique a consacré un premier volet de réflexion (« L’antiaméricanisme en débat », voir nos éditions du 21 au 27 septembre), en raison des critiques suscitées en France, dans la classe politique comme dans l’opinion, par la politique de l’administration Bush sur le dossier irakien comme dans la lutte anti-terroriste.

D’où l’envie, dans un deuxième temps, d’évoquer le pendant de ce sentiment antiaméricain. De confronter les clichés sur la France à la réalité de l’opinion américaine. D’analyser l’image de la France aussi bien dans les milieux des affaires que dans les domaines du luxe ou de l’art contemporain.

Et ce, à l’aide d’interlocuteurs français et américains — intellectuels (Tom Bishop), universitaires (Stanley Hoffmann, Michael Brenner, Philippe Roger), acteurs politiques (Ed Koch), hommes d’affaires (Jean-Pierre Garnier, PDG de GlaxoSmithKline) ou simples citoyens américains interrogés dans la rue.

Les Américains sont-ils anti-français ? Ou l’image ternie de la France ne résulte-t-elle que de crises ponctuelles entre deux alliés indéfectibles ? Au-delà des stéréotypes et de son statut culturel privilégié, de quelle nature est l’image de la France aux Etats-Unis ?
France-Amérique lance le débat.

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L’image de la France ? Celle d’un pays peu fiable, qui ne se souvient pas assez que nous l’avons sauvé à deux reprises ». Ed Koch, ancien maire de New York, figure politique emblématique de la Côte Est, ne mâche pas ses mots. Interrogé sur les positions françaises à l’égard de l’Irak, cet ancien parlementaire, initiateur en avril dernier d’un boycott de l’hexagone, résume en une formule cinglante l’opinion de nombreux Américains, irrités par une France contestatrice et peu solidaire.

Ces temps-ci, la France n’a pas bonne presse aux Etats-Unis. L’actualité des six derniers mois n’a pas favorisé son image : au premier rang, les attaques antisémites visant la communauté juive française qui ont provoqué un déferlement d’hostilité politico-médiatique. Quelques semaines plus tard, les Américains restent abasourdis par les résultats du premier tour de la présidentielle.

A peine rassurés lorsque les caméras de CNN immortalisent l’« élan républicain » dans les rues de Marseille, Lille ou Paris. Entre temps, un article sur L’Effroyable Imposture fait la « Une » du New York Times, avant de susciter l’intérêt des plateaux de télévision.

Difficile alors d’expliquer aux habitants de Big Apple, qui se préparent déjà à commémorer leurs morts, que le pamphlet de Meyssan, selon lequel l’attentat contre le Pentagone représente un complot de la CIA, est un best-seller en France. La libération de Maurice Papon porte le coup de grâce.

« Un collaborateur français nazi quitte la prison sous les protestations », titre le New York Times tandis que l’Anti-Defamation League, l’une des principales organisations juives américaines, dénonce « l’excessive indulgence du tribunal [qui] témoigne d’une imprudente compassion que Maurice Papon ne mérite pas ».

Jamais depuis l’affaire lybienne de 1986 la presse américaine ne se sera autant intéressée à la France qu’au cours de ces six derniers mois. Le New York Times est même allé jusqu’à consacrer un article fleuve au sentiment anti-français début juillet.

Et pour cause. L’impact des attaques antisémites aux Etats-Unis est considérable, et le tableau d’une France « antisémite », « vichyste » et « pro-arabe » devient monnaie courante dès le printemps.

Dans une apologie du discours américain sur l’« axe du mal », Michael Kelly, éditorialiste au Washington Post, fait allusion à Hubert Védrine, « ministre français des Affaires étrangères, dont le nom est Pétain ou Maginot ou quelque chose comme ça ». Une diatribe en réponse à la désormais célèbre petite phrase de Védrine sur le « simplisme » de Powell, en février dernier, lequel avait alors dénoncé les « vapeurs » de son homologue. Echange de bons procédés.

La France « est à l’avant-garde de cet antisémitisme moderne qui peut tolérer le juif comme victime, mais pas comme acteur histo- rique », renchérit en avril Charles Krauthammer, célèbre commen-tateur au Washington Post, qui s’interroge sur le niveau de sécurité des juifs européens. C’est la goutte d’eau.

A tel point que l’ambassadeur de France aux Etats-Unis prend la plume pour répondre à ces accusations. Dans une tribune intitulée « La France calomniée », François Bujon de l’Estang dénonce le 22 juin « des commentaires choquants et parfois scandaleux », avant de rappeler que la France, la première en Europe, a accordé en 1791 la citoyenneté aux juifs, et « a risqué la guerre civile » « pour laver l’honneur d’un officier juif innocent, le Capitaine Alfred Dreyfus ».

Il est vrai que les critiques fleurissent de toute part : des manifestations devant les alliances françaises et consulats aux sites Internet diffamatoires, en passant par les centaines d’appels téléphoniques et emails reçus par les institutions françaises dans le pays.

Ceux d’Américains, juifs et non juifs, se renseignant sur les conditions de sécurité en France ou souhaitant simplement exprimer leur animosité à l’égard de son gouvernement.

Sans parler de l’appel au boycott lancé par Ed Koch, dont les émissions hebdomadaires sur Bloomberg Radio se terminaient pendant longtemps par cette formule latine attribuée à Jules César, « omni Gaul delenda est » (« Toute la Gaulle doit être détruite »).

Une hostilité qu’il explique (voir notre entretien) par la trop longue passivité des autorités françaises face aux actes antisémites. Et surtout par l’absence de réprimande de l’ambassadeur de France en Grande-Bretagne, Daniel Bernard, qui aurait, lors d’un dîner mondain, qualifié Israël de « petit pays de merde » qui ne mérite pas « d’exposer le monde au danger d’une troisième guerre mondiale ».

Une animosité relayée à l’envi par les organisations juives américaines, au premier rang desquelles l’American Jewish Congress, qui méconnaissent souvent les réalités socio-politiques françaises, et assimilent volontiers anti-judaïsme et anti-sionisme, parti-pris « pro-palestinien » de la France et antisémitisme.

D’autant qu’elles savent bénéficier aux Etats-Unis d’une opinion américaine solidaire d’Israël. Les organisations juives américaines « reprochent toujours à la France son attitude pendant la guerre, la France vichyste et fasciste et ne lui ont jamais pardonné à certains égards », analyse Stanley Hoffmann, professeur de relations internationales à Harvard.

« Les Américains, juifs et non juifs, perçoivent la France comme antisémite. Probablement en raison de sa politique étrangère pro-palestinienne », remarque Danielle Thomas-Easton, consul honoraire de France à Philadelphie, et professeur de civilisation française en Pennsylvanie.

Parmi les diatribes anti-françaises, l’émission satirique « Saturday Night Live » de la chaîne NBC s’est également distinguée au printemps dernier en parodiant une publicité touristique sur la France. Dans le spot de « SNL », une série d’images classiques — Le Louvre, la Tour Eiffel, une petite fille les bras chargés de baguettes —défilait, tandis qu’une voix féminine murmurait : « Les Français, trouillards et néanmoins opiniâtres, arrogants et pourtant nauséabonds. Anti-Israël, anti-américains et bien sûr, comme toujours, antisémites. Avec tout ce qui se passe dans le monde, n’est-il pas temps de revenir à la haine des Français ? ».

Rien de moins qu’« une véritable campagne anti-française » selon Tom Bishop, directeur du Département français de la New York University, l’un des hauts lieux d’échanges intellectuels et universitaires entre les deux pays.

« Le traitement particulier des actes antisémites survenus récemment en France a été le point de départ d'une vision très négative et globalisante de la France », poursuit-il, très amer sur cette question.

Les Américains sont-ils pour autant anti-français ? Non, répondent historiens et politologues. Pas plus que les Français ne sont antiaméricains.

Certes, les relations ressemblent à ce « je t’aime moi non plus », entre deux pays qui partagent des valeurs universelles et se caractérisent par une même prétention à vouloir guider, voire éclairer, les autres peuples. Oui, la France, ancien empire colonial devenu puissance moyenne, continue de camper la position du « perturbateur » sur la scène diplomatique.

« La France joue un rôle important parce que souvent agaçant, souligne Tom Bishop. Cette place particulière de la France trouve principalement ses origines dans la politique menée par le général de Gaulle, qui a toujours souhaité faire valoir la carte d'un pays fort, véritable agitateur au sein des relations internationales. C'est comme ça que la France a d'ailleurs réussi à acquérir une véritable existence sur la scène internationale ».

Mais à quel prix. Lorsqu’elle ne fait pas l’objet d’une totale indifférence, la France fait très souvent figure, dans les cercles intellectuels et politiques, de pays donneur de leçon et moralisateur. D’allié pas toujours fidèle. Nombreux sont ceux qui n’hésitaient pas à rappeler ces derniers mois l’acte de lèse-majesté commis par la France en 1986. Le refus de laisser les F-16 américains survoler son espace aérien en route vers un bombardement de la Libye de Kadhafi.

Un sentiment anti-français à nuancer toutefois au regard de la composition de la population américaine et de son intérêt pour ce qui dépasse les frontières des Etats-Unis. Nul doute qu’au fin fond du Minnesota ou du Texas, les Américains se moquent du position-nement français sur l’Irak, ignorent pour la plupart que la France possède un droit de veto au Conseil de sécurité ou que des actes antisémites ont ponctué l’actualité du printemps dernier.

Profondément marqués par le 11 sep-tembre, peut-être — tout au plus — ont-ils eu écho de l’antiaméricanisme qui sévit en France, relayé par la presse.

« Je pense qu’il n’y a pas vraiment de francophobie dans l’Amérique profonde, relativise ainsi Stanley Hoffmann, mais plutôt dans la classe intellectuelle et politique, et chez les journalistes américains, très politisés et nationalistes. S’ils peuvent être critiques à l’égard des autorités américaines, ils prennent la mouche dès qu’un pays étranger se permet de ne pas être d’accord. Ça ne fait finalement pas une masse de gens mais ils sont bruyants.

Les Américains, eux, sont très contents lorsqu’ils reviennent de leurs voyages en France, très élogieux et admiratifs des trains français, de la nourriture… ». En d’autres termes, « c’est une image stable avec des flambées par-ci par-là au niveau intellectuel et dans la presse », résume Danielle Thomas-Easton, observatrice avisée, mariée à un Américain.

Au-delà d’affrontements ponc-tuels, la France conserve, en effet, un statut culturel privilégié indéniable aux Etats-Unis. Il n’y a qu’à voir, dans la période récente, la « déferlante Amélie Poulain » pour reprendre l’expression de Danielle Thomas-Easton. Mais aussi, preuve d’un certain éclectisme, La vie sexuelle de Catherine M. en tête de la liste de best-sellers du New York Times…

Ou l’attrait de l’exposition Gauguin au Metropolitan Museum. Sans parler de ces dizaines de films français à l’affiche chaque année dans les cinémas indépendants comme dans les multiplex, de New York à San Francisco.

« Même si les Américains critiquent les Français, ils veulent retrouver leurs images d’Epinal », poursuit laconsule. Peu importe donc les chauffeurs de taxi grognons et les Parisiens désagréables, vive les cafés, les musées ou encore la mode made in France qui font la joie des touristes américains !

Au niveau diplomatique, de nombreux observateurs parient sur un rapprochement des chancelleries. L’arrivée de Dominique de Villepin au Quai d’Orsay devrait effacer le mauvais souvenir de Hubert Védrine, père de l’expression « hyperpuissance » qui irrita tant les officiels du Département d’Etat.

La fin des rivalités diplomatiques au sein de l’exécutif français, exacerbées par cinq ans de cohabitation, devrait également laisser une plus grande marge de manœuvre à Jacques Chirac. Le chef de l’Etat, qui cultive des liens particuliers avec les Etats-Unis où il a séjourné pendant sa jeunesse, mise notamment sur les relations américaines pour asseoir son héritage diplomatique.

Keren LENTSCHNER

 



 

 

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