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Le
pire ennemi de la francophonie, cest le francophone qui
se conduit en colonisé. Le diplomate du Quai dOrsay
qui répond en anglais aux questions posées en français,
le journaliste de la télévision qui interroge en
anglais les personnalités étrangères, pourtant
capables de sexprimer en français, le jeune cadre
qui dit « e-mail » ou « software », alors
que
« courriel » et « logiciel » conviendraient
parfaitement. Tous sont complices de leur propre défaite
face au raz de marée anglo-saxon.
Parce
quelle est toute-puissante, lAmérique devrait
savoir quelle a moins besoin de courtisans qui font la claque,
que dalliés qui osent donner de la voix.
Comme
Jacques Chirac et Dominique de Villepin le firent, en mettant
en garde George W. Bush contre les risques dune intervention
armée en Irak.
Comme
le général de Gaulle prononçant le discours
de Phnom-Penh, il y a quarante ans, dans lespoir de retenir
Lyndon B. Johnson sur la pente de lenlisement au Vietnam.
Si
la force économique des États-Unis sétait
révélée une irrésistible excuse pour
cesser dentrepren-dre, Airbus naurait jamais taillé
de croupières à Boeing.
A
trop écouter les arguments defficacité des
cinéastes de Hollywood, ni la Nouvelle Vague des années
60 ni, en 2000, le joli conte dAmélie Poulain, ne
seraient parvenus à faire entendre la petite musique qui
oppose une différence européenne au monopole culturel
du rêve américain.
Enfin,
les Français ne peuvent que sinspirer du courage
de leurs cousins de la Belle Province. Île francophone dans
un océan anglopho-ne, le Québec na-t-il pas
réussi à sauver son identité ? Et donc notre
langue.
Lhégémonie
la plus redoutable est paradoxalement la plus douce. Du jour où
ils quittèrent lEurope centrale, les chars de lArmée
rouge ne laissèrent derrière eux que les souvenirs
sinistres de la haine et de la peur.
Mais,
tombés du havresac des GI il y a soixante ans, le Coca-Cola,
les jeans et le jazz recyclé en rock, restent la référence
de tous les jeunes, du détroit de Gibraltar jusquaux
fjords de la Norvège. A lexemple de Rome jadis, lEmpire
américain tient tête avec superbe au ressac de lhistoire
parce quil a su convertir les âmes.
La
France aussi fut cette « grande nation » qui, dans
la foulée des dragons de Louis XIV, des grenadiers de Napoléon
ou des vainqueurs de Verdun, persuada le monde de parler français.
Cette époque est révolue, bien sûr. Mais la
résistance sannonce dautant plus légitime.
La
francophonie représente la meilleure chance dune
humanité qui veut échapper au moule unique des bien-pensants
de langlomanie.
Un
exemple reste édifiant : celui de lArgentine pourtant
malmenée par les tempêtes financières et les
crises politiques à répétition. Victoria
Ocampo na pas eu de successeur.
Lamie
de Roger Caillois et dAndré Malraux qui, par amour
de la France, piochait avant-guerre dans son immense fortune pour
financer la revue littéraire Sur (Sud), conçue comme
un pont culturel entre lAmérique latine et lEurope.
Mais
chez les Argentins, « Latinos » parmi des milliers
qui se jugent « trop loin de Dieu et trop près de
Washington », la langue française continue de symboliser
une sorte de contrepoids au modèle yankee.
LAlliance
française de Buenos Aires, fondée en 1893, accueille
aujourdhui quelque six mille élèves. Et cinq
mille autres dans la centaine de branches que compte lAlliance
en province. Quand le philosophe Jacques Derrida vint à
Buenos Aires en 1996, il fit un tel triomphe que, malgré
ses 2 500 places, le théâtre Cervantes se révéla
trop petit.
Il
fallut accepter des centaines dauditeurs en surnombre, qui
sassirent par terre.
A
travers le monde, il ny a sans doute que 175 millions de
francophones réels. Mais il est frappant de constater que
la francophonie officielle rassemble cinq fois plus dindividus.
Le
Vietnam où seulement 0,7 % des 75 millions dhabitants
parlent encore français a voulu rejoindre cette famille
en dépit de sa fascination pour les dollars de lancien
ennemi américain.
De
même que lAlgérie, bien revenue du syndrome
nationaliste, de larabisme. Et que dire dIsraël
qui, protégé prioritaire de Washington, ne demanderait
pas mieux que dentrer dans le club francophone, si les membres
arabes levaient leur veto.
Parler
français, cest une façon de faire de la politique
autrement. La France doit donc assumer ses ambitions. Quand les
comptables de Bercy accordent au ministère des Affaires
étrangères à peine 1,25 % du budget de lÉtat,
la Maison-Blanche a beau jeu dironiser sur la prétention
de Paris à lingérence.
Quand
notre pays, membre permanent du Conseil de sécurité
de lONU et Etat fondateur de lUnion européenne,
accepte sans protester que ces deux organisations soient devenues
anglophones, il confirme tous les préjugés anglo-saxons
sur cette France qui voit grand mais pense petit.
Pour
que le rouleau compresseur anglophone se résigne à
préférer la cohabitation à la domination,
la France den bas doit imposer à la France den
haut cette vérité stratégique : la seule
bataille perdue davance, cest celle qui na pas
été livrée....
Par
Charles LAMBROSCHINI
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