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DOSSIER - FRANCOPHONIE 2004


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 Francophonie en culture

 
ENTRETIEN Le réalisateur québécois des « Invasions barbares » a reçu trois césars pour son film
Denys Arcand : « Je suis le VRP du français »

A peine a-t-il commencé à répondre à une question que l’on est sous le charme. Le réalisateur du Déclin de l’empire américain possède cet inimitable accent qui le rend si séduisant à toute oreille française. Oui, Denys Arcand est un Québécois jusqu’au bout des dentales. Francophone, également, bien sûr. Par nature, mais aussi par convic-tion. Il y a quelques semaines, il obtenait à Paris trois césars pour son magnifique film Les Invasions barbares (1), et s’étonnait que la France puisse faire de lui son champion pour un an.

A soixante-deux ans, ce cinéaste venu du documentaire prouve que la langue française conserve son génie. Avec un brin de cynisme et une lucidité à toute épreuve, il continue d’opposer à un monde qui, selon lui, court à sa perte, sa vision empreinte d’un désespoir poli. Ce qui ne l’empêche pas de se battre pour la survie de sa langue maternelle, le français.

LE FIGARO LITTÉRAIRE. Les Québécois sont une minorité noyée dans l’anglophonie. Comment tirez-vous votre épingle du jeu ?
Denys ARCAND
. Vous savez, une majorité de Québécois ne parle pas l’anglais. C’est paradoxalement cela qui nous sauve de l’invasion de l’anglais. Les quelque 200 canaux de télévision américaine disponibles 24 heures sur 24 gratuitement ne sont pas tellement regardés par la population québécoise. Nous préférons regarder nos propres émissions ou TV5.

Quel est donc le secret de votre si vaillante résistance à l’anglais ?
Tout cela s’explique de par notre histoire. Quand on la regarde avec un peu de recul, on s’aperçoit qu’au XVIIe siècle, 60 000 paysans québécois ont été conquis par 3 000 soldats anglais. Après une période de régime anglais, le traité de Paris a entériné la création de la province du Québec. Notre développement, notre éducation, notre gouvernement, tout cela s’est organisé autour de cadres juridiques adaptés du modèle français. Au final, l’histoire du Québec a fini par imposer des garde-fous juridiques et politiques difficiles à renverser.

Vous-mêmes, vous sentez-vous francophone ?
Je le suis, bien sûr ! La seule chose que je regrette, c’est que la franco-phonie n’ait pas la même signification ni les mêmes prérogatives que le Commonwealth pour les Anglo-Saxons. En ce qui concerne le fran-çais, on s’aperçoit vite que tout est centré autour de Paris.

A ce propos, qu’avez-vous ressenti, lors de la cérémonie des Césars, quand Les Invasions barbares a reçu trois distinctions aussi importantes que le César du meilleur film, celui du meilleur scénario et du meilleur réalisateur ?
Le fait de recevoir trois Césars m’a, à la fois, ravi et bouleversé. C’est une première dans l’histoire du cinéma francophone. Je crois même que c’est une première mondiale. C’est extraordinaire de générosité de la part des professionnels du cinéma français. Cela me touche au plus haut point. Cela dénote aussi une très grande ouverture d’esprit. C’est tout à l’honneur de la France.

Depuis, je passe ma vie dans les avions ! Je le sais, cette année, c’est moi qui suis l’ambassadeur du français dans le monde. J’endosse cette responsabilité sur mes frêles épaules mais j’en suis très fier. Grâce aux Invasions barba-res, je me suis transformé en VRP de la France. Je suis un étendard vivant ! Récemment, aux États-Unis, j’ai entendu des spectateurs dire : « It is so French ! »

Pour nombre d’entre eux, je suis un Français qui, par une sorte d’originalité étrange, tourne ses films au Québec. Les relations entre mes personnages, leur manière de concevoir leur vie, leur carrière, leur façon de vivre l’amour et le sexe. Pour eux, tout cela ne peut être que français ou, en tout cas, européen.

Que pensez-vous de l’état de la langue en France ?
Je suis frappé par une chose quand je suis à l’étranger : il n’y a pas une manière particulière de parler anglais. Tout le monde se débrouille comme il peut et personne ne s’en offusque. En revanche, depuis longtemps, nous savons que le « bien parler », c’est celui de Versailles. Tout d’abord, il y a ceux qui n’ont pas d’accent, les Parisiens. Et puis, il y a les autres, ceux qui possèdent un accent. Générale-ment, ils sont sympathiques et gentils... Mais, bon, ils ont un accent ! Comme l’écrivait François Villon : « Il n’est bon que d’être de Paris. » Peut-être que je caricature un brin mais, pour de nombreux Français, j’ai l’impression qu’il y a le géant Paris et, ensuite, on tombe rapidement dans le tiers-monde.

Aimez-vous venir en France, vous, le cousin québécois ?
Je connais très bien la France. J’y ai effectué mon premier séjour à l’âge de 21 ans. Comme j’étais tellement nourri de cinéma quand je suis arrivé à Paris, j’ai eu la sensation assez irréelle d’avoir été injecté dans un film français.

Avez-vous remarqué des incompréhensions mutuelles entre l’Hexa-gone et votre « Belle Province » ?
Entre le québécois et le français, les incompréhensions mutuelles sont nombreuses. Par exemple, je pense que peu de Français pourraient com-prendre mon premier film, La Maudite Galette, tourné, en 1971, dans les banlieues pauvres de Montréal. La langue y est trop déformée, les expressions trop particulières, l’accent trop prononcé. De la même manière, le film La Haine, de Mathieu Kassovitz, est resté incompréhensible pour la majorité des Québécois. Nous n’avons rien compris de ce que se disaient les comédiens.

Peut-on parler d’un modèle qué-bécois en matière de défense de la langue française ?
Nous vivons dans une province qui possède des caractéristiques nationa-les. Notre population n’est pas grande. Mais notre territoire l’est. Je pense que nous pouvons, effectivement, parler d’un modèle québécois. Par exemple, nous employons le terme « magasiner » au lieu de « faire du shopping » et nous parlons plus volontiers de la « fin de semaine » plutôt que du « week-end ». Vous, les Français, pouvez naturellement faire des emprunts à l’anglais, utiliser des expressions à la mode parce que dans le fond, vous savez qu’elles n’auront qu’une durée de vie limitée. Alors que nous autres, les Québécois, nous nous sentons toujours menacés par l’invasion de notre proche voisin anglo-saxon. C’est pour cela que nous faisons des efforts spécifiques.

Alors, tout va pour le mieux...
Je ne dirais pas ça. Au Québec, les emprunts à l’anglais sont plus pernicieux qu’en France. Ce n’est pas juste un mot qui en remplace un autre. C’est la syntaxe même de la phrase qui, souvent, s’en trouve modifiée. Je me souviens, par exemple, d’une discussion dans l’avion qui me conduisait à Paris, il y a quelque temps. L’hôtesse de l’air m’a demandé ce que je désirais comme dessert. Je lui ai désigné un morceau de pastèque en l’appelant un « melon d’eau ». La personne n’a pas compris tout de suite. Je me suis rendu compte que nous avions traduit littéralement melon d’eau d’après l’anglais « watermel- lon ». Vous voyez, il y a encore beaucoup à faire.

Selon vous, quels sont les moyens pratiques à employer pour lutter efficacement contre l’impérialisme de l’anglais ?
Je suis assez pessimiste sur la pérennité de la langue française. On ne peut lutter contre la suprématie d’une langue telle que l’anglais. Il faut se rendre à l’évidence : l’anglais est devenu le véhicule second de la communication dans le monde. C’est le latin d’il y a vingt siècles. Tous les jours, Microsoft nous inonde avec de nouveaux logiciels ! La seule chose que nous pouvons faire, c’est d’être lucide. Mais ce n’est pas une raison pour céder tout de suite. Nous pouvons continuer à parler français, un peu comme au IIIe siècle après Jésus-Christ, lorsque certaines communautés continuaient à parler le grec, parce qu’elles estimaient que c’était une belle langue.

Alors, comment bloquer les « in-vasions barbares » anglo-
saxonnes ?

En développant la promotion du français à l’étranger. Il faudrait stimuler la culture française de la manière la plus vibrante et la plus vivante possible. Même si je crois que la culture se défend toute seule, il faut lui fournir les conditions d’assurer sa survie. Au reste, sur ce plan, j’ai le sentiment que la France ne se débrouille pas mal du tout. Sur ce terrain, vous savez faire et c’est bien. Vous savez, l’identité française, cela ressemble à un jardin fleuri. Cela nécessite un jardinier qui arrose régulièrement. Bien que je connaisse certaines fleurs qui poussent entre les pavés !

Propos recueillis par Olivier DELCROIX

(1) Les Invasions barbares : scénario, de Denys Arcand, aux éditions Boréal, 214 p., 13,50 euros.



 

 

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