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A
peine a-t-il commencé à répondre à
une question que lon est sous le charme. Le réalisateur
du Déclin de lempire américain possède
cet inimitable accent qui le rend si séduisant à
toute oreille française. Oui, Denys Arcand est un Québécois
jusquau bout des dentales. Francophone, également,
bien sûr. Par nature, mais aussi par convic-tion. Il y a
quelques semaines, il obtenait à Paris trois césars
pour son magnifique film Les Invasions barbares (1), et sétonnait
que la France puisse faire de lui son champion pour un an.
A
soixante-deux ans, ce cinéaste venu du documentaire prouve
que la langue française conserve son génie. Avec
un brin de cynisme et une lucidité à toute épreuve,
il continue dopposer à un monde qui, selon lui, court
à sa perte, sa vision empreinte dun désespoir
poli. Ce qui ne lempêche pas de se battre pour la
survie de sa langue maternelle, le français.
LE
FIGARO LITTÉRAIRE. Les Québécois sont une
minorité noyée dans langlophonie. Comment
tirez-vous votre épingle du jeu ?
Denys ARCAND. Vous savez, une majorité de Québécois
ne parle pas langlais. Cest paradoxalement cela qui
nous sauve de linvasion de langlais. Les quelque 200
canaux de télévision américaine disponibles
24 heures sur 24 gratuitement ne sont pas tellement regardés
par la population québécoise. Nous préférons
regarder nos propres émissions ou TV5.
Quel
est donc le secret de votre si vaillante résistance à
langlais ?
Tout cela sexplique de par notre histoire. Quand on la regarde
avec un peu de recul, on saperçoit quau XVIIe
siècle, 60 000 paysans québécois ont été
conquis par 3 000 soldats anglais. Après une période
de régime anglais, le traité de Paris a entériné
la création de la province du Québec. Notre développement,
notre éducation, notre gouvernement, tout cela sest
organisé autour de cadres juridiques adaptés du
modèle français. Au final, lhistoire du Québec
a fini par imposer des garde-fous juridiques et politiques difficiles
à renverser.
Vous-mêmes,
vous sentez-vous francophone ?
Je le suis, bien sûr ! La seule chose que je regrette, cest
que la franco-phonie nait pas la même signification
ni les mêmes prérogatives que le Commonwealth pour
les Anglo-Saxons. En ce qui concerne le fran-çais, on saperçoit
vite que tout est centré autour de Paris.
A
ce propos, quavez-vous ressenti, lors de la cérémonie
des Césars, quand Les Invasions barbares a reçu
trois distinctions aussi importantes que le César du meilleur
film, celui du meilleur scénario et du meilleur réalisateur
?
Le fait de recevoir trois Césars ma, à la
fois, ravi et bouleversé. Cest une première
dans lhistoire du cinéma francophone. Je crois même
que cest une première mondiale. Cest extraordinaire
de générosité de la part des professionnels
du cinéma français. Cela me touche au plus haut
point. Cela dénote aussi une très grande ouverture
desprit. Cest tout à lhonneur de la France.
Depuis,
je passe ma vie dans les avions ! Je le sais, cette année,
cest moi qui suis lambassadeur du français
dans le monde. Jendosse cette responsabilité sur
mes frêles épaules mais jen suis très
fier. Grâce aux Invasions barba-res, je me suis transformé
en VRP de la France. Je suis un étendard vivant ! Récemment,
aux États-Unis, jai entendu des spectateurs dire
: « It is so French ! »
Pour
nombre dentre eux, je suis un Français qui, par une
sorte doriginalité étrange, tourne ses films
au Québec. Les relations entre mes personnages, leur manière
de concevoir leur vie, leur carrière, leur façon
de vivre lamour et le sexe. Pour eux, tout cela ne peut
être que français ou, en tout cas, européen.
Que
pensez-vous de létat de la langue en France ?
Je suis frappé par une chose quand je suis à létranger
: il ny a pas une manière particulière de
parler anglais. Tout le monde se débrouille comme il peut
et personne ne sen offusque. En revanche, depuis longtemps,
nous savons que le « bien parler », cest celui
de Versailles. Tout dabord, il y a ceux qui nont pas
daccent, les Parisiens. Et puis, il y a les autres, ceux
qui possèdent un accent. Générale-ment, ils
sont sympathiques et gentils... Mais, bon, ils ont un accent !
Comme lécrivait François Villon : «
Il nest bon que dêtre de Paris. » Peut-être
que je caricature un brin mais, pour de nombreux Français,
jai limpression quil y a le géant Paris
et, ensuite, on tombe rapidement dans le tiers-monde.
Aimez-vous
venir en France, vous, le cousin québécois ?
Je connais très bien la France. Jy ai effectué
mon premier séjour à lâge de 21 ans.
Comme jétais tellement nourri de cinéma quand
je suis arrivé à Paris, jai eu la sensation
assez irréelle davoir été injecté
dans un film français.
Avez-vous
remarqué des incompréhensions mutuelles entre lHexa-gone
et votre « Belle Province » ?
Entre le québécois et le français, les incompréhensions
mutuelles sont nombreuses. Par exemple, je pense que peu de Français
pourraient com-prendre mon premier film, La Maudite Galette, tourné,
en 1971, dans les banlieues pauvres de Montréal. La langue
y est trop déformée, les expressions trop particulières,
laccent trop prononcé. De la même manière,
le film La Haine, de Mathieu Kassovitz, est resté incompréhensible
pour la majorité des Québécois. Nous navons
rien compris de ce que se disaient les comédiens.
Peut-on
parler dun modèle qué-bécois en matière
de défense de la langue française ?
Nous vivons dans une province qui possède des caractéristiques
nationa-les. Notre population nest pas grande. Mais notre
territoire lest. Je pense que nous pouvons, effectivement,
parler dun modèle québécois. Par exemple,
nous employons le terme « magasiner » au lieu de «
faire du shopping » et nous parlons plus volontiers de la
« fin de semaine » plutôt que du « week-end
». Vous, les Français, pouvez naturellement faire
des emprunts à langlais, utiliser des expressions
à la mode parce que dans le fond, vous savez quelles
nauront quune durée de vie limitée.
Alors que nous autres, les Québécois, nous nous
sentons toujours menacés par linvasion de notre proche
voisin anglo-saxon. Cest pour cela que nous faisons des
efforts spécifiques.
Alors,
tout va pour le mieux...
Je ne dirais pas ça. Au Québec, les emprunts à
langlais sont plus pernicieux quen France. Ce nest
pas juste un mot qui en remplace un autre. Cest la syntaxe
même de la phrase qui, souvent, sen trouve modifiée.
Je me souviens, par exemple, dune discussion dans lavion
qui me conduisait à Paris, il y a quelque temps. Lhôtesse
de lair ma demandé ce que je désirais
comme dessert. Je lui ai désigné un morceau de pastèque
en lappelant un « melon deau ». La personne
na pas compris tout de suite. Je me suis rendu compte que
nous avions traduit littéralement melon deau daprès
langlais « watermel- lon ». Vous voyez, il y
a encore beaucoup à faire.
Selon
vous, quels sont les moyens pratiques à employer pour lutter
efficacement contre limpérialisme de langlais
?
Je suis assez pessimiste sur la pérennité de la
langue française. On ne peut lutter contre la suprématie
dune langue telle que langlais. Il faut se rendre
à lévidence : langlais est devenu le
véhicule second de la communication dans le monde. Cest
le latin dil y a vingt siècles. Tous les jours, Microsoft
nous inonde avec de nouveaux logiciels ! La seule chose que nous
pouvons faire, cest dêtre lucide. Mais ce nest
pas une raison pour céder tout de suite. Nous pouvons continuer
à parler français, un peu comme au IIIe siècle
après Jésus-Christ, lorsque certaines communautés
continuaient à parler le grec, parce quelles estimaient
que cétait une belle langue.
Alors,
comment bloquer les « in-vasions barbares » anglo-
saxonnes ?
En développant la promotion du français à
létranger. Il faudrait stimuler la culture française
de la manière la plus vibrante et la plus vivante possible.
Même si je crois que la culture se défend toute seule,
il faut lui fournir les conditions dassurer sa survie. Au
reste, sur ce plan, jai le sentiment que la France ne se
débrouille pas mal du tout. Sur ce terrain, vous savez
faire et cest bien. Vous savez, lidentité française,
cela ressemble à un jardin fleuri. Cela nécessite
un jardinier qui arrose régulièrement. Bien que
je connaisse certaines fleurs qui poussent entre les pavés
!
Propos
recueillis par Olivier DELCROIX
(1)
Les Invasions barbares : scénario, de Denys Arcand, aux
éditions Boréal, 214 p., 13,50 euros.
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