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DOSSIER - FRANCOPHONIE 2004


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 Francophonie de tous les pays

 
ENTRETIEN L’ancien secrétaire général de l’ONU prône une alliance avec les peuples latins
Javier Pérez de Cuéllar : « La clé, c’est la volonté politique »

Javier Pérez de Cuéllar est ambassadeur du Pérou à Paris. Il a été secrétaire général de l’ONU de 1982 à 1992.

LE FIGARO LITTÉRAIRE. Secrétaire général de l’ONU pendant dix ans, vous avez laissé le souvenir non seulement d’un francophile mais aussi d’un champion de la francophonie. Face au raz de marée anglophone, quels sont vos conseils pour sauver la francophonie ?
Javier PÉREZ DE CUÉLLAR.
La force de l’anglais, c’est d’abord la force de l’économie américaine. Devant cette réalité, il est donc inutile de se bercer de mots. Les Français ne renverseront pas le courant. Mais ils doivent se battre pour que leur langue cesse de reculer. La clé, c’est la volonté politique.

Sans volonté forte, on parlera de moins en moins français à l’ONU. Membre permanent du Conseil de sécurité, la France serait pourtant dans son droit le plus strict si elle réclamait l’application des règles des Nations unies. Il y a six langues officielles, et seulement deux langues de travail : l’anglais et le français.

En réalité, combien de fois ai-je vu la version en anglais d’un texte officiel être publiée immédiatement, tandis que la version française attendait une semaine ou plus. Encore un exemple, comme ambassadeur du Pérou, j’ai participé, l’autre jour, à une séance de travail à l’Unesco dont le siège, je me permets de le rappeler à vos lecteurs, se trouve à Paris.

Comme il s’agissait d’une réunion informelle, il n’y avait pas de traduction simultanée. Eh bien, tout le monde s’est mis à parler en anglais, y compris les Français !

Lorsque je téléphone à l’ONU à Genève, ville francophone je le rappelle aussi, les standardistes me répondent en anglais. Enfin, comment la France a-t-elle pu accepter que, pour des raisons affichées d’économie, les Nations unies aient fermé en décembre leur bureau d’information à Paris ?

On assiste à la même dérive à Bruxelles. L’Union européenne est en train de devenir anglophone.
Le gouvernement français ne doit pas se laisser faire. Sinon, l’arrivée en mai de dix nouveaux membres, sonnera le glas de la francophonie en Europe. Quand j’étais ambassadeur du Pérou en Pologne, je pouvais m’expri-mer en français. Aujourd’hui, qui me comprendrait ?

Mais, vous l’avez souligné vous-même, le poids politique est la conséquence directe du poids écono-mique. Aujourd’hui, le combat pour la francophonie peut-il être autre chose qu’un baroud d’honneur ?
Quand la France s’est opposée à l’intervention américaine en Irak, au nom de la charte des Nations unies, elle a été écoutée par le monde entier. C’est bien la preuve qu’elle a encore quelque chose à dire.

Concrètement, que préconisez-vous ?
Pour renforcer la francophonie, il faut d’abord de l’argent. Au Pérou, les Alliances et le Lycée français accom-plissent un travail remarquable. Mais votre gouvernement doit consacrer plus de moyens à cet investissement qui est à long terme. Il faut accorder des bourses d’étude pour que les jeunes Péruviens viennent en France au lieu d’aller aux États-Unis. Et songeons aux autres domaines du savoir : aujourd’hui, on a l’impression que la science est devenue anglophone.

Si, faute de crédits, les chercheurs français s’exilent aux États-Unis, comment les chercheurs étrangers pourraient-ils choisir la France ? Je suis juriste de formation et diplomate de profession, comment expliquez-vous que les Français qui écrivent sur la politique internationale, soient si peu traduits et si peu diffusés dans le monde ? Là aussi, on abandonne la géopolitique aux anglophones.

En période d’austérité, la défaite de la francophonie n’est-elle pas inscrite d’avance dans les lignes du budget de la France ?
Non, si les hommes d’affaires prennent le relais. En 1964, la tournée de De Gaulle en Amérique latine avait été un triomphe. Le Général était considéré comme un recours face à la puissance de Washington. Mais les entreprises françaises n’ont pas suivi. Aujourd’hui, il n’y a aucune raison que les hommes d’affaires français soient dépassés par les Allemands, les Hollandais, les Anglais.

Au Pérou, j’encourage Total, la Lyonnaise des eaux et Alcatel, à multiplier leurs points d’ancrage. Il faut aussi que les touristes français soient plus nom-breux à visiter, chez moi, les sites superbes de l’Amérique pré-colom-bienne. Alors Air France, qui a des vols directs vers la Colombie et le Venezuela mais pas vers le Pérou, rétablira l’escale de Lima. La France a des atouts. Mais, quand on est assis à une table de poker il ne suffit pas d’avoir les cartes en main. Il faut savoir s’en servir.

Pour réussir, la francophonie doit-elle aussi être politique ?
Les grands principes ne s’envelop-pent pas dans un drapeau tricolore. La force de la francophonie, c’est la culture. Vous avez un obstacle évi-dent : il y a beaucoup de pays francophones mais ils ne sont pas francophones à 100 %, à l’inverse de l’hispanophonie, bien plus dynamique, parce qu’en Amérique latine, tout le monde parle espagnol.

Résultat : les Etats-Unis eux-mêmes n’échappent pas à la contamination hispanique. Ah, quel dommage que Napoléon ait vendu la Louisiane ! Aujourd’hui, aux États-Unis, il n’y aurait que la minorité qui parlerait anglais.

Pour moi, la solution est peut-être que la francophonie fasse alliance avec l’union latine dont je suis un militant acharné. Les francophones, plus les hispaniques, plus les lusophones, plus les Italiens et les Roumains, c’est un vrai bloc. Malgré la diversité de nos langues, la culture latine est la meilleure réponse à la vision du monde anglo-saxon.

Propos recueillis par Charles LAMBROSCHINI



 



 

 

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