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Javier
Pérez de Cuéllar est ambassadeur du Pérou
à Paris. Il a été secrétaire général
de lONU de 1982 à 1992.
LE
FIGARO LITTÉRAIRE. Secrétaire général
de lONU pendant dix ans, vous avez laissé le souvenir
non seulement dun francophile mais aussi dun champion
de la francophonie. Face au raz de marée anglophone, quels
sont vos conseils pour sauver la francophonie ?
Javier PÉREZ DE CUÉLLAR. La force de langlais,
cest dabord la force de léconomie américaine.
Devant cette réalité, il est donc inutile de se
bercer de mots. Les Français ne renverseront pas le courant.
Mais ils doivent se battre pour que leur langue cesse de reculer.
La clé, cest la volonté politique.
Sans
volonté forte, on parlera de moins en moins français
à lONU. Membre permanent du Conseil de sécurité,
la France serait pourtant dans son droit le plus strict si elle
réclamait lapplication des règles des Nations
unies. Il y a six langues officielles, et seulement deux langues
de travail : langlais et le français.
En
réalité, combien de fois ai-je vu la version en
anglais dun texte officiel être publiée immédiatement,
tandis que la version française attendait une semaine ou
plus. Encore un exemple, comme ambassadeur du Pérou, jai
participé, lautre jour, à une séance
de travail à lUnesco dont le siège, je me
permets de le rappeler à vos lecteurs, se trouve à
Paris.
Comme
il sagissait dune réunion informelle, il ny
avait pas de traduction simultanée. Eh bien, tout le monde
sest mis à parler en anglais, y compris les Français
!
Lorsque
je téléphone à lONU à Genève,
ville francophone je le rappelle aussi, les standardistes me répondent
en anglais. Enfin, comment la France a-t-elle pu accepter que,
pour des raisons affichées déconomie, les
Nations unies aient fermé en décembre leur bureau
dinformation à Paris ?
On
assiste à la même dérive à Bruxelles.
LUnion européenne est en train de devenir anglophone.
Le gouvernement français ne doit pas se laisser faire.
Sinon, larrivée en mai de dix nouveaux membres, sonnera
le glas de la francophonie en Europe. Quand jétais
ambassadeur du Pérou en Pologne, je pouvais mexpri-mer
en français. Aujourdhui, qui me comprendrait ?
Mais,
vous lavez souligné vous-même, le poids politique
est la conséquence directe du poids écono-mique.
Aujourdhui, le combat pour la francophonie peut-il être
autre chose quun baroud dhonneur ?
Quand la France sest opposée à lintervention
américaine en Irak, au nom de la charte des Nations unies,
elle a été écoutée par le monde entier.
Cest bien la preuve quelle a encore quelque chose
à dire.
Concrètement,
que préconisez-vous ?
Pour renforcer la francophonie, il faut dabord de largent.
Au Pérou, les Alliances et le Lycée français
accom-plissent un travail remarquable. Mais votre gouvernement
doit consacrer plus de moyens à cet investissement qui
est à long terme. Il faut accorder des bourses détude
pour que les jeunes Péruviens viennent en France au lieu
daller aux États-Unis. Et songeons aux autres domaines
du savoir : aujourdhui, on a limpression que la science
est devenue anglophone.
Si,
faute de crédits, les chercheurs français sexilent
aux États-Unis, comment les chercheurs étrangers
pourraient-ils choisir la France ? Je suis juriste de formation
et diplomate de profession, comment expliquez-vous que les Français
qui écrivent sur la politique internationale, soient si
peu traduits et si peu diffusés dans le monde ? Là
aussi, on abandonne la géopolitique aux anglophones.
En
période daustérité, la défaite
de la francophonie nest-elle pas inscrite davance
dans les lignes du budget de la France ?
Non, si les hommes daffaires prennent le relais. En 1964,
la tournée de De Gaulle en Amérique latine avait
été un triomphe. Le Général était
considéré comme un recours face à la puissance
de Washington. Mais les entreprises françaises nont
pas suivi. Aujourdhui, il ny a aucune raison que les
hommes daffaires français soient dépassés
par les Allemands, les Hollandais, les Anglais.
Au
Pérou, jencourage Total, la Lyonnaise des eaux et
Alcatel, à multiplier leurs points dancrage. Il faut
aussi que les touristes français soient plus nom-breux
à visiter, chez moi, les sites superbes de lAmérique
pré-colom-bienne. Alors Air France, qui a des vols directs
vers la Colombie et le Venezuela mais pas vers le Pérou,
rétablira lescale de Lima. La France a des atouts.
Mais, quand on est assis à une table de poker il ne suffit
pas davoir les cartes en main. Il faut savoir sen
servir.
Pour
réussir, la francophonie doit-elle aussi être politique
?
Les grands principes ne senvelop-pent pas dans un drapeau
tricolore. La force de la francophonie, cest la culture.
Vous avez un obstacle évi-dent : il y a beaucoup de pays
francophones mais ils ne sont pas francophones à 100 %,
à linverse de lhispanophonie, bien plus dynamique,
parce quen Amérique latine, tout le monde parle espagnol.
Résultat
: les Etats-Unis eux-mêmes néchappent pas à
la contamination hispanique. Ah, quel dommage que Napoléon
ait vendu la Louisiane ! Aujourdhui, aux États-Unis,
il ny aurait que la minorité qui parlerait anglais.
Pour
moi, la solution est peut-être que la francophonie fasse
alliance avec lunion latine dont je suis un militant acharné.
Les francophones, plus les hispaniques, plus les lusophones, plus
les Italiens et les Roumains, cest un vrai bloc. Malgré
la diversité de nos langues, la culture latine est la meilleure
réponse à la vision du monde anglo-saxon.
Propos
recueillis par Charles LAMBROSCHINI
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