|
Abdou
Diouf, président du Sénégal de 1981 à
2000, a été élu secrétaire général
de lOrganisation internationale de la Francophonie le 20
octobre 2002, succédant à lÉgyptien
Boutros Boutros-Ghali.
LE
FIGARO LITTÉRAIRE. En étendant son influence au-delà
des pays proprement francophones, lOIF ne veut-elle pas
se transformer en organisation politique ?
Abdou DIOUF. Le français est une langue universelle.
Près de 200 millions dhommes et de femmes le parlent
dans le monde. Notre langue est, avec langlais, la seule
langue enseignée dans tous les pays du monde. La langue
française est langue officielle et langue de travail dans
les organisations les plus importantes, et dabord aux Nations
unies. Le
nombre de ceux et celles qui la pratiquent est en augmentation
sensible.
Les
valeurs que défend lOrganisation internationale de
la Francophonie sont aussi des valeurs universelles. Nous autres
francophones, avons reçu en partage la philosophie des
Lumières et les idéaux de la Révolution.
Il
nous appartient de faire fructifier cet héritage, en lenrichissant
des valeurs issues des autres pays francophones. Si la communauté
francophone sest structurée et organisée,
cest à linitiative de ces francophones du Sud
que sont Senghor, Bourguiba, Diori et Sihanouk. Par leur engagement,
ils ont donné aux francophones du Nord une belle leçon
de solidarité et dhumanisme.
La
question ne se pose donc pas en termes dinfluence. Notre
mission consiste dabord à valoriser nos patrimoines.
Ensuite à rassembler tous ceux qui partagent nos valeurs.
Quels
sont aujourdhui les principaux fronts de combat de la Francophonie
?
Nos priorités sont en quelque sorte liées aux défaillances
de la mondia-lisation qui, malgré ses avantages, napporte
pas de réponse satisfaisante à des questions qui
nous semblent essentielles.
Nous
sommes confrontés à un système international
qui garantit mal la paix, la démocratie et les droits de
lhomme, qui laisse trop à laban-don les systèmes
éducatifs des pays du Sud, qui ne génère
pas assez de solidarité vis-à-vis du monde en développement,
et qui enfin comporte des risques énormes pour lépanouissement
de nos identités, de nos cultures et de nos langues.
Depuis
la déclaration de Bamako, adoptée en novembre 2000
par les francophones, nous avons entrepris de renforcer nos moyens
et nos interven-tions pour consolider les processus démocratiques,
promouvoir les droits de lhomme, aider nos pays à
sortir des crises. Nous sommes par exemple engagés aux
Comores, en Côte dIvoire, en République Centrafricai-ne,
en République démocratique du Congo ou en Haïti.
La
Francophonie a son rôle à jouer dans ce domaine et
elle doit le jouer en partenariat avec les grandes organisations
internatio-nales et régionales.
Le
chantier de léducation est bien sûr une priorité
pour nous parce quil y va de lavenir de notre jeunesse.
Nous déployons beaucoup defforts pour aider nos pays
les plus défavorisés à reconstruire des politiques
éducatives plus performantes.
Il
y a, en troisième lieu, cette nécessité de
répondre à cet immense besoin de solidarité
économique qui sexprime dans le Sud. Sur les 56 États
et gouvernements de lespace franco-phone, il y a 29 pays
africains, dont 24 comptent parmi les pays les moins avancés.
Enfin,
parce que nous croyons au dialogue des cultures, nous nous battons
avec dautres pour préserver la diversité des
identités, des langues et des cultures, favoriser le dévelop-pement
des industries culturelles des pays dominés.
Quelles
sont les actions pratiques que les défenseurs du français
peuvent mener contre limpérialisme de langlais
?
La francophonie nest pas une machine de guerre contre langlais.
Elle se bat plutôt contre une langue unique, une culture
unique, une pensée unique. Au sein même de lespace
francophone, nous avons défini des rapports prioritaires
avec les langues nationales, qui doivent pouvoir sépanouir
aux côtés de la langue française.
Pour
que notre langue reste une grande langue de communication internationale,
je vois trois priorités. Dabord, défendre
la place du français au sein des organisations interna-tionales,
et tout particulièrement au sein de lUnion européenne
qui accueille dix nouveaux membres au 1er mai. Cest un défi
qui mobilise fortement notre Organisation.
Ensuite,
je pense que les francophones doivent être plus présents
dans le domaine des médias, notamment laudiovisuel,
en sachant que TV5 fait déjà un travail remarquable.
Enfin, nous devons faire vivre la science en français dans
lespace francophone, parce que nous savons que cette politique
permet aux scientifiques et aux chercheurs du Sud de sortir de
leur isolement, de résister à la marginalisation.
Quels
objectifs à court et moyen terme lOIF se fixe-t-elle
?
Il y a dabord lélargissement de lUnion
européenne, dont je viens de vous parler. Il y a quelques
semaines à peine, jétais à Athènes
pour défendre la place du français dans les prochains
Jeux Olympiques, qui auront lieu au mois daoût.
Pour
2004, lagenda est très chargé puisque cest
aussi lannée du 10e sommet de la francophonie, organisé
à Ouagadougou, au Burkina- Faso, et qui portera sur la
solidarité économique avec les pays du Sud et le
développement durable. Pour la francophonie politique,
la grande priorité est la mise en place définitive
du dispositif dalerte et de prévention prévu
par la déclaration de Bamako, texte de référence
pour la Francophonie.
Nous
sommes convenus, avec Kofi Annan, dorganiser ensemble, à
Dakar, un séminaire sur la prévention des crises
et lalerte précoce. Dautres partenaires, notamment
des organisa-tions régionales, seront invités à
y participer. A lhorizon 2005, la Francophonie se mobilise
très forte-ment pour ladoption par lUnesco
de la Convention internationale sur la diversité culturelle.
Propos
recueillis par Jean-Louis VALIDIRE
|