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Incarnée
en une personne, selon Michelet, Hugo, de Gaulle et selon Jaurès et
Péguy, « fille aînée de l’Eglise » d’abord, puis Marianne
révolutionnaire, la France s’est adressée au monde, avec la prétention
originale d’être grande pour les autres. Du reste, presque partout, il
existe une « demande de France ».
C’est à cela que
pensait le regretté Senghor, qui ne voyait aucune contradiction entre sa
lutte pour l’indépendance du Sénégal, la valorisation de la négritude et
son combat pour la langue française et la Communauté francophone.
L’exception
française procède d’un engagement singulier fait d’attrait, tout à la
fois, du grand large et du continent. Chaque fois que la France a ignoré
sa dimension mondiale pour se limiter à l’Europe, elle s’est appauvrie :
il lui faut « marcher sur ses deux jambes » !
La France conjugue
avec l’idéal de liberté, qu’elle partage avec le monde anglo-saxon, les
valeurs de l’humanisme républicain : solidarité et égalité des chances.
La nation est en péril si ce message universaliste et cette ouverture
vers l’étranger s’affadissent. C’est, malheureusement, le cas
aujourd’hui.
Pays moteur, avec
l’Allemagne, de la construction européenne, la France ne peut pour
autant cesser d’être elle-même. L’Europe ne peut être son seul projet.
La France a besoin
d’autres desseins dans le monde. Ils sont toujours là, à portée de main.
Il s’agit, entre autres, de la coopération et de la francophonie. Mais
elle ne se donne les moyens ni de l’une ni de l’autre, victime de son
actuel cartiérisme gouvernemental.
L’aide publique
française au développement (APD) est passée de 0,50 % du PNB à 0,32 % en
cinq ans; parallèlement, le nombre des agents en coopération a diminué
de moitié. La politique de notre pays sacrifie sa défense, sa recherche,
son innovation, sa langue et sa présence dans le monde.
Elle conduit à son
effacement en Afrique. Elle délaisse ce qui a fait la force de notre
nation : l’équilibre entre ses politiques européenne et de grand large.
Ce renoncement à l’international s’accompagne d’un délabrement de son
action culturelle à l’étranger.
Dans le même
temps, la francophonie institutionnelle s’enlise; les ambitions portées
par le sommet fondateur de Versailles s’éloignent.
Cette évolution
néfaste s’inscrit pourtant dans une période marquée par deux réformes
d’importance : l’intégration du ministère de la Coopération au sein du
ministère des Affaires étrangères, et l’adoption de la Charte de la
francophonie multilatérale au sommet de Hanoï.
Ce paradoxe est
d’abord la conséquence des changements politiques en France.
Le gouvernement a
refondé l’action internationale sur une idéologie prétendument «
anticolonialiste » et « anti-impérialiste»; il s’aligne sur la pensée
unique prévalant dans les pays riches de remise en question et de
diminution de l’aide.
Il renforce, de
surcroît, l’illusion qu’un plus grand bonheur notamment social peut être
obtenu par le sacrifice de la grandeur.
Il vient aussi des
changements dans le monde. La « globalisation » se déploie dans un
contexte où les plus pauvres deviennent de plus en plus nombreux.
Une nation — les
Etats-Unis — domine la planète par sa puissance. La montée des
affrontements, de la violence et de l’insécurité, est exponentielle.
Les mouvements
antimondialisation s’enracinent. La crainte est forte d’un choc des
cultures, et de l’arasement, puis de l’effacement de la diversité.
On ne peut en
rester là. Un effort de relance suppose une vision claire des enjeux.
Quelques points méritent d’être soulignés.
Pour l’Europe et
la France, la solidarité en partenariat s’impose. Ce qu’elles
économiseront sur la coopération sera dépensé de façon très supérieure
en systèmes de sécurité intérieure et extérieure ; la maîtrise de
l’immigration appelle l’aide au développement.
Elles doivent
aussi tirer toutes les conséquences de ce que l’Afrique, au nord comme
au sud du Sahara, est pour elles ce que l’Amérique latine est pour les
Etats-Unis. Au sein même de l’Union européenne, la France affaiblit sa
position si elle renonce à son propre grand large car celui-ci fonde en
majeure partie son influence et son poids spécifique.
Elle fragilise
aussi le maintien de son siège permanent au Conseil de sécurité.
Peut-elle rester
une nation sans garder une action bilatérale forte avec les pays qui ont
construit son histoire, en particulier les pays francophones ?
Plus que d’autres,
ils ont avec elle un imaginaire en partage. Peut-elle être présente dans
le monde sans donner priorité à ce qu’elle a toujours su mieux faire que
d’autres, et qui l’a fait aimer : éduquer et soigner ?
L’injustice, le
besoin de diversité linguistique et culturelle, l’urgence d’un dialogue
interculturel renouvelé entre le Nord et le Sud, entre l’Occident et les
autres mondes, notamment arabe et musulman, caractérisent notre époque.
D’évidence, les
organisations internationales aux niveaux mondial et régional n’ont
réussi à asseoir ni le dialogue ni la solidarité, qui commencent à
s’instaurer, en revanche, au sein de chacun des ensembles géoculturels
bâtis autour du partage d’une grande langue internationale.
La francophonie
est de ceux-là, et son effort de construction a montré la voie. La
France peut-elle, dans ces conditions, continuer à si peu s’y intéresser
?
Réagir, c’est
rétablir, dès 2003, au niveau de 1996 à la fois la part du PNB consacrée
à l’aide au développement et le nombre d’agents et de volontaires en
coopération ; redonner à l’effort bilatéral toute sa place.
C’est, par ailleurs, dépenser la majorité de l’APD dans les pays de
notre Sud et dans les pays francophones, qui doivent former le noyau dur
et resserré de la zone de solidarité prioritaire.
Mais c’est aussi,
tout en maintenant l’unicité du dispositif de coopération, en revoir
l’organisation.
Il est devenu
nécessaire que l’Agence française de développement dissocie ses
fonctions strictement financières de ses fonctions opérationnelles et
donne enfin naissance, d’une part, à une agence française de coopération
disposant de tous les outils et moyens concernant les pays de la zone
prioritaire, et, d’autre part, à une caisse nationale de développement
chargée des actions financières.
Il faut encore, à
tous les niveaux politiques, affirmer la priorité donnée à la
coopération et à la francophonie : ce qui suppose, outre un ministre
délégué, un secrétariat général à l’Elysée et un directeur général
adjoint de la coopération internationale pour le développement,
exclusivement en charge de ces deux secteurs.
En francophonie,
le renouveau ne peut attendre : il y a grande urgence dans divers pays
clés, tels Haïti et le Vietnam. La tenue de deux sommets à un an
d’intervalle, au Liban, en 2002, et au Burkina Faso, en 2003, en fournit
l’opportunité.
A Beyrouth, il
s’agit de replacer au cœur des défis de la mondialisation la
francophonie en tant qu’espace géoculturel de solidarité et de dialogue
interculturel, et de la refonder en conséquence.
Des questions,
depuis trop longtemps pendantes, devront enfin être tranchées : charte
linguistique de la francophonie, préférences de circulation des
personnes, et des biens et services culturels.
A Ouagadougou, la
francophonie devra adopter une programmation stratégique, faute de quoi
elle se marginalisera. La sortir de l’indigence budgétaire est un
préalable.
La remise à niveau
de l’APD devrait permettre de dégager les financements nécessaires.
Les efforts
politiques et de coopération, actuellement déployés, ne sont pas, faute
de moyens, crédibles. Ils doivent le devenir.
Un effort sans
précédent doit être fait pour l’alphabétisation, la scolarisation et
l’enseignement du français.
Il faut agir
fortement pour le développement économique, plus particulièrement celui
des industries culturelles, et disposer à cet effet d’une banque
francophone de développement ; créer une puissante association de jeunes
volontaires de la francophonie pour mobiliser la jeunesse au service de
la solidarité.
Il n’est que
temps, enfin, que la France prenne toutes les mesures, législatives ou
autres, qui conviennent pour que le français soit effectivement la
langue de la République ; qu’elle réalise chez elle, et fasse accepter
en Europe, des réformes en vue d’un multilinguisme généralisé utilisant
les grandes langues internationales européennes. Engageons le sursaut.
La France ne peut rester orpheline de son grand large.
Michel
GUILLOU*
* Universitaire, directeur de l’Institut Francophonie et mondialisation
de l’université Lyon-III. Il signe au nom du groupe Phénix, un groupe de
hauts fonctionnaires, d’universitaires, d’élus, de représentants
associatifs et d’entrepreneurs exerçant des responsabilités dans les
domaines de la coopération et de l’aide au développement.
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