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DOSSIER - LES HAITIENS D'AMERIQUE


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La communauté haïtienne
aux Etats-Unis

Enquête sur la communauté haïtienne des Etats-Unis, qui compte plus de deux millions d’âmes
Une identité en devenir

Ils sont plus de deux millions à avoir trouvé refuge ou à être nés aux Etats-Unis en près d’un demi-siècle. L’Amérique, première terre d’accueil des immigrants haïtiens, fuyant la dictature et la misère de leur pays d’origine, le plus pauvre d’Occident.

Une communauté implantée aux Etats-Unis depuis les années 1960 mais dont les racines sur le continent remontent au XVIIIe siècle. Les riches marchands français, qui se rendaient régulièrement dans leurs colonies américaines — Louisiane, Caroline du sud, Nouvelle-Orléans —, avaient coutume d’y amener leurs esclaves haïtiens, dont certains décidèrent à l’époque de s’y établir. Plus tard, après ce qu’ils nomment la « révolution haïtienne » — l’indépendance acquise en 1804 — de nombreux serviteurs haïtiens choisirent d’accompagner leurs anciens maîtres qui s’installèrent en Amérique.

L’immigration massive vers les Etats-Unis ne débute que dans les années 1960. Les réfugiés fuient la dictature de Duvalier et les persécutions de son régime. Médecins, avocats, enseignants, agronomes, comptables commencent à s’installer sur la côte Est.

A New York, ils élirent domicile notamment à Harlem, autour de l’université Columbia. Une immigration de classes moyennes se constitue progressivement. « New York fait alors figure de terre promise où coulent le lait et le miel », raconte en souriant Garry Pierre-Pierre, rédacteur en chef du Haïtian Times, le seul hebdomadaire haïtien en langue anglaise, arrivé aux Etats-Unis à l’age de 8 ans, marié à une américaine.

Les photos circulent alors au pays de ceux qui ont « réussi » ici, habillés à la mode américaine, posant fièrement devant leur voiture, symbole de réussite sociale, raconte le journaliste. Pour tenter de convaincre ceux qui n’ont pas encore franchi le pas.

Pourtant, c’est l’époque — les années 1990 — où les conditions d’immigration se durcissent, où les premiers boat people gagnent la côte américaine ; un phénomène qui n’a cessé depuis, jusqu’au 29 octobre dernier, date à laquelle 220 personnes, demandant l’asile politique, débarquaient à Miami après un voyage de huit jours dans des conditions précaires.

Parallèlement, l’immigration se paupérise, les paysans étant de plus en plus nombreux à vouloir gagner l’Amérique. Les centres communautaires, qui n’existaient pas dans les années 1980, se multiplient pour répondre à la demande, pour aider les nouveaux immigrants à remplir les formulaires administratifs et s’adapter à l’« American way of life ».

Dans les cours de récréation, les enfants issus de la première génération d’Haïtiens se moquent des « nouveaux venus ». De même, les écarts se creusent entre ceux qui sont nés ici (plus de la moitié) — ou sont arrivés très jeunes — et se sont américanisés par la vertu du système éducatif, et les autres, qui se considèrent encore souvent comme des « exilés » de passage, dans l’attente du retour au pays. Un retour rendu de plus en plus difficile par l’enlisement du pays.

D’où l’urgence, alors que 80% d’entre eux sont citoyens américains, de « faire en sorte que la communauté haïtienne soit plus sophistiquée, explique Pierre-Pierre, qu’ils comprennent mieux le pays dans lequel ils vivent et le fonctionnement de leur communauté ».

« Il y a quelques années, si j’allais voir un coiffeur local, par exemple, et l’encourageait à demander la citoyenneté américaine pour pouvoir voter, il ne comprenait pas.

Aujourd’hui, je vois qu’il y a eu beaucoup de progrès, et ça va continuer, c’est inévitable ». C’est la mission du Haïtian Times, explique le journaliste, « faire le pont au sein de la communauté ‘Haïtian American’ ».

Parvenir, comme dans toutes les communautés de diaspora, à un équilibre entre l’attachement au pays d’origine et à ses traditions, très fort car il s’agit d’une immigration récente, et l’intégration dans le pays d’accueil.

Et ce, en tenant compte de la spécificité de la communauté haïtienne : « Nous devons nous créer une toute nouvelle identité. Nous sommes noirs mais nous parlons français. Cela nous rend exotiques, mais bizarres aussi pour certains ». A cela s’ajoute l’épineux problème des relations entre « Haïtian Americans » et « African Americans ».

Coexistence pacifique à New York mais rapports tendus en Floride où les Haïtiens n’hésitent pas à faire davantage entendre leur voix, les problèmes d’immigration les y obligeant fréquemment. Entre 1990 et 1999, la population haïtienne y a plus que doublé, passant de 385 000 à environ 820 000.

Répartie essentiellement entre les Etats de New York (environ 841 000 personnes), de Floride, du New Jersey (133 000) et du Massachusetts (78 000), et s’étendant progressivement vers le Sud — notamment au Texas (24 000) — et l’Ouest — en Californie (10 300) — la communauté haïtienne vit très soudée.

Comme la plupart des autres groupes ethniques, elle a ses restaurants, ses magasins, ses nombreuses enseignes de produits religieux, ses médias — trois hebdomadaires francophones et un anglophone, plusieurs radios en créole et français, et des programmes locaux de télévision. Mais elle tend à s’ouvrir davantage vers l’extérieur.

« Tout le monde se connaît, explique Garry Pierre-Pierre. Nous avons de nombreuses occasions d’être ensemble, avec nos centres communautaires, nos églises ainsi que nos médias.

Mais en passant progressivement d’une communauté d’exilés à une communauté d’immigrants, nous faisons un pas vers les autres. Nos enfants vont à l’école, il faut rencontrer le principal… Et puis, la vie quotidienne nous oblige à sortir de notre communauté ».

Pour preuve, la répartition socioprofessionnelle de la communauté haïtienne, très présente dans les milieux de la santé, considérés comme les plus nobles en Haïti, mais aussi de l’éducation ou des services financiers. Ainsi, dans l’Etat de New York, les médecins haïtiens représentent un tiers des médecins noirs, bien que les « African American » soient largement supérieurs numériquement.

Au niveau national, les Haïtiens comptent près de 5 000 médecins et plus de 10 000 ingénieurs. Si 41% des ressortissants haïtiens entre 25 et 60 ans ont aujourd’hui un diplôme universitaire, ce chiffre devrait considérablement augmenter au cours des vingt prochaines années selon les analystes.

En politique, les Haïtiens ne sont pas en reste avec plusieurs représentants élus dans le Nord-Est et en Floride : Marie St-Fleur dans le Massachusetts depuis 1999 et Philip Brutus en Floride depuis 2000. Tandis que le taux de participation au sein de la communauté haïtienne augmente progressivement, les hommes politiques, Républicains comme Démocrates, se sont mis à la courtiser allègrement.

Ainsi, Carl McCall et George Pataki sont tous deux venus rendre visite à leurs compatriotes « Haitian American » de Flatbush (Brooklyn) pendant la campagne électorale. Et pas n’importe où.

Là où les Haïtiens, très croyants, en majorité catholique, se retrouvent en masse le dimanche à l’église, qui offre une nourriture spirituelle autant que sociale. Une communauté qui vote à une légère majorité démocrate, selon les observateurs, convaincue que ce parti, désormais dans l’opposition, leur est plus favorable notamment sur les questions d’immigration.

Les images des boat people se jetant à l’eau en arrivant sur la côte de Miami le mois dernier étaient à l’esprit de plus d’un le 5 novembre dernier. « Les Haïtiens sont politiquement libéraux et socialement conservateurs », nuance Garry Pierre-Pierre, qui regrette que peu de Haïtiens se rendent aux urnes.

«En votant, insiste ainsi son journal afin de sensibiliser ses lecteurs, les habitants peuvent demander des comptes à leur gouvernement sur les questions d’éducation, du logement, du ramassement d’ordures, de la réparation des routes ou des hôpitaux».

Un manque d’intérêt pour la vie politique américaine qui s’explique par un manque d’adaptation au mode de vie américain et à son système politique (voir l’entretien de France-Amérique avec l’ambassadeur Jean Alexandre). Mais aussi par une certaine amertume fermement ancrée dans l’esprit de nombreux Haïtiens.

Un sentiment qui s’explique d’abord par l’isolement de cette ancienne colonie française, hérité non seulement de l’histoire mais aussi du chaos qui y règne actuellement.

« Cela a pris 80 ans aux Etats-Unis pour reconnaître Haïti, premier pays noir indépendant, comme nation. Les autres Etats ne nous reconnaissent pas non plus comme telle », déplore Garry Pierre-Pierre.

Et aujourd’hui, regrettent en chœur Israël Camille et Odatte Ronel, ses confrères de Radio Lakay, une radio qui émet en créole et français sur l’Internet, les pays occidentaux ont mis Haïti au ban des nations en décrétant un « embargo » de fait.

La Banque mondiale et le FMI réclament, en effet, la mise en place d’un véritable processus démocratique pour reprendre leur aide économique. Pour leur part, les Etats-Unis ont suspendu depuis 2000 une allocation de 500 millions de dollars d’aide multilatérale.

Dans une communauté où le retour au pays reste un objectif très présent, la langue française continue de jouer un rôle fédérateur. Si les plus américanisés ont quelque peu délaissé le français au profit de l’anglais, langue de l’intégration, et peinent à imposer le trilinguisme à leurs enfants, la langue de Molière continue d’être utilisée, souvent mélangée dans les conversations entre amis au créole et à l’anglais.

Les trois hebdomadaires francophones (Haïti Progrès, Haïti en Marche et Haïti Observateur), les nombreuses radios, qui diffusent une grande partie de leurs programmes en français, la littérature haïtienne disponible dans les librairies françaises, contribuent à maintenir la francophonie au sein de la communauté haïtienne. « Quand j’étais au collège, on m’appelait le ‘frenchie’ et le filles me demandaient de parler français », s’amuse encore Garry Pierre-Pierre.

Pour les autres, notamment ceux dont les enfants sont nés aux Etats-Unis et y sont scolarisés, l’anglais a remplacé le français. Les souvenirs d’Haïti ne sont jamais loin. Au pays, le français, langue officielle, était celle de l’administration mais surtout des élites, « utilisée par le pouvoir pour diviser les classes », rappelle encore Pierre-Pierre.

Pourtant, si l’attachement au français semble parfois lointain, les Haïtiens revendiquent un état d’esprit proche de celui de leurs anciens colons. « Dans notre façon de penser, nous sommes français, analyse le journaliste. Très dogmatiques, intellectualisant beaucoup, culturellement très arrogants, et fiers de notre façon de voir le monde… ».

Encore jeune, la communauté haïtienne des Etats-Unis, composée de quatre générations aux passés différents, partagée entre son attachement au pays, sa francophilie et un rapport ambivalent avec le modèle de vie américain, se cherche une identité.

Par Keren LENTSCHNER




 



 

 

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