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La communauté haïtienne
aux Etats-Unis

Entretien - L’ambassadeur d’Haïti à l’ONU, Jean Alexandre, évoque la difficulté d’adaptation à la vie américaine
« En matière d’immigration, il existe une réelle discrimination à l’égard des Haïtiens »

Représentant de Haïti aux Nations unies depuis mars 2002, l’ambassadeur Jean Alexandre répond aux questions de France-Amérique.

FRANCE-AMéRIQUE : Quels sont les liens d’Haïti avec la langue française ?
JEAN ALEXANDRE
: Le français a pendant longtemps été la seule langue officielle. Malheureusement, les masses ne sont pas exposées à cette langue, et utilisent le créole comme langue populaire et nationale, laquelle a été consacrée langue officielle par la constitution de 1987, aux côtés du français. [ndlr : jusque-là, le français était l’unique langue officielle en Haïti]. Quant à l’éducation, tout se passe en français, du primaire au secondaire. La classe dominante parle français, embrasse la culture française comme partie intégrante de son patrimoine. Nous sommes fiers de faire partie de la francophonie.

Ainsi, une importante délégation haïtienne, composée notamment du ministre de l’Education et de l’ambassadeur auprès de l’UNESCO, a participé au sommet de Beyrouth. A New York, nous entretenons de très bonnes relations aussi bien avec l’ambassadeur de France que celui de l’Organisation de la francophonie aux Nations unies. Face à la régression du français à l’ONU ces derniers temps, nous nous sommes entretenus avec le secrétaire général pour relancer son usage et diminuer celui de l’anglais dans les travaux.

Enfin, au sommet sur le développement durable à Johannesburg, la réunion de la francophonie a permis la mise en place de programmes d’aide à l’éducation et de préservation de la langue française. Néanmoins, la priorité du gouvernement, en dehors de l’éducation, réside dans l’alphabétisation de la population. Haïti compte 60% d’analphabètes contre 85% en 1986. L’objectif est de réduire ce taux de 10 à 20% d’ici 2004, qui sera l’année du bicentenaire de notre indépendance. Ce sont des programmes basés sur l’enseignement du créole, plus facile que le français. D’autant que dans les milieux ruraux, le créole est la langue parlée, mais ni lue ni écrite.

La communauté haïtienne résidant aux Etats-Unis est-elle davantage attachée à l’anglais qu’à la langue de Molière ?
On assiste à un mélange. Une partie de la diaspora vient de régions rurales, non exposées au français. En revanche, ceux qui ont eu une éducation classique veulent conserver le français comme langue de base. On voit ainsi des livres en français dans les foyers, qui permettent de continuer à cultiver cette tradition française et de la transmettre à la nouvelle génération. Même s’il y a parfois des résistances de la part de cette dernière, que ça intéresse moins. La première génération d’immigrants haïtiens mélange les trois langues, le créole, l’anglais et le français. Mais il est vrai aussi qu’une partie d’entre eux a été victime de la division que représentait la langue [ndlr : le français n’est parlé que par 20% de la population, essentiellement les élites], et ignore le français.

La communauté haïtienne semble animée par des clivages intergénérationnels. S’agit-il d’une communauté homogène ?
Il existe, en effet, des clivages. L’immigration a commencé dans les années 1960, avec l’intelligentsia et les classes moyennes qui fuyaient le régime dictatorial de Duvalier. Puis, dans les années 1980, ce fut une immigration plus économique, en provenance des milieux ruraux. Ce clivage persiste aujourd’hui encore. Enfin, il y eut une troisième vague d’immigration, celle des boat people, fuyant la dictature et l’armée après le coup d’Etat contre le président Aristide en 1991. Ils étaient plusieurs milliers. Certains furent détenus à Guantanamo, d’autres refoulés vers Haïti, d’autres obtinrent l’asile politique.

On sent justement un ressentiment des Haïtiens à l’égard des Américains, et de l’administration Bush en particulier, au sujet des boat people…

Cela date des années 1980. A l’époque, les Américains intégrèrent sans problème les Cubains en Floride. De même les Mexicains qui traversaient la frontière pour entrer aux Etats-Unis. Ce ne fut pas le cas des Haïtiens qui furent souvent refoulés ou incarcérés, et à qui on accorda le droit d’asile avec difficulté. On a ainsi assisté à des internements de réfugiés haïtiens à Guantanamo, comme je le disais précédemment.

Il y a une réelle discrimination dans le traitement des Haïtiens par rapport à celui des Cubains notamment, acceptés d’emblée et intégrés dans la société américaine. C’est une politique de « deux poids, deux mesures », qui a peut-être un fondement raciste…

Pourquoi l’aide internationale vers Haïti a-t-elle cessé ?
On assiste à une sorte de moratoire de l’aide économique. Il y a plus de 600 millions de dollars gelés destinés à Haïti, bloqués par la Banque mondiale, le FMI et les autres organisations internationales, qui ont utilisé des critères politiques pour justifier cette décision.

C’est à la suite d’une dispute électorale lors du scrutin de mai 2001 [ndlr : cette période fut marquée par des arrestations d’opposants politiques et par une fraude électorale] que ce moratorium a été décidé pour tenter d’imposer au gouvernement une solution politique. Or pendant ce temps, les déshérités souffrent... Ce n’est que grâce à l’aide de la diaspora — principalement des Etats-Unis, du Canada et d’Europe — qu’ils survivent. On parle de 400 à 500 millions de dollars envoyés chaque année au pays pour aider familles et amis.

Qu’est-ce qui pousse encore aujourd’hui ces boat people à tenter leur chance aux Etats-Unis ?
Pour les Dominicains, les Haïtiens ou les Mexicains, c’est la même chose, la détresse économique dans leur pays. Ils viennent chercher un avenir meilleur pour leurs familles et essayer de survivre.

Quel regard les Haïtiens portent-ils sur les Etats-Unis ?
Le fossé est assez grand… Il s’agit d’un monde totalement différent. Il y a une barrière linguistique, culturelle… L’Haïtien qui immigre ici a besoin de beaucoup de temps pour s’habituer.

Les élections du 5 novembre ont confirmé un certain manque de maturité politique de la communauté haïtienne, dont une grande partie n’a pas voté. Comment l’expliquer ?
Cela vient de la difficulté d’adaptation à la vie américaine. Pour pouvoir bénéficier des avantages que la société américaine offre, il faut pouvoir s’organiser. Or les Haïtiens n’ont pas encore compris comment le système fonctionnait ici, qu’il faut exercer son influence aux niveaux local et fédéral afin d’avoir accès aux dirigeants. La communauté devrait pouvoir présenter ses idées et ses desiderata. Mais faute d’intégration, on n’en est pas encore là. Or c’est là la force de tout groupe ethnique : s’organiser pour pouvoir délivrer un message, défendre ses droits, protéger ses intérêts économiques et politiques.

Propos recueillis par Keren LENTSCHNER
 






 



 






 



 

 

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