| Lhistoire, comme chacun
sait, est imprévisible. Les menaces que les intellectuels croient discerner dans une
conjoncture en cachent le plus souvent dautres, dont on navait pas pris la
mesure. La montée du péril communautaire est dans ce cas. Beaucoup laperçoivent, sans lui attacher dimportance. Il
sagit pourtant dun phénomène idéologique, qui ronge les démocraties
occidentales de lintérieur et qui prend peu à peu, sans résistance, la relève
des anciens mythes totalitaires.
Ce nouveau monstre ne contient pas directement la guerre dans
ses flancs. Mais il étiole lesprit de liberté et frappe danémie la force de
lâme sans laquelle il nest pas de paix durable possible.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les Occidentaux
redoutaient que le prochain conflit ne vînt des ambitions planétaires du totalitarisme
soviétique.
Après 1989, la surprise des révolutions de velours
dEurope centrale et de la réunification pacifique de lAllemagne a été
dautant plus grande.
On a pu croire alors quun mouvement démocratique se
développerait de manière irrésistible sur tous les continents et que rien ne
paraîtrait plus désirable aux peuples que les droits de lhomme.
La formulation de cette hypothèse dans un court article a
fait alors la gloire dun chercheur de Washington, Francis Fukuyama.
Depuis quelques années, la libéralisation trop rapide de la
Russie, la persistance des pratiques de corruption en Amérique latine, la montée de
lintégrisme islamique dans le monde arabe et le choc en retour des violences
tribales dans la plus grande partie de lAfrique noire ont fait craindre, tantôt la
résurgence des dictatures, tantôt la renaissance des chocs de civilisations, perspective
à laquelle Samuel Huntington a attaché son nom.
Lespoir était démesuré, mais il était loin
dêtre absurde. Les craintes, de leur côté, étaient justifiées, mais elles ont
été mal définies. Aussi longtemps en effet que les peuples seront gouvernés par des
chefs dEtat rationnels, il est vraisemblable que, compte tenu de
linterdépendance croissante entre les nations, ces derniers marqueront une
préférence pour des solutions négociées.
Le véritable danger réside dans la réaction de repli
communautaire qui, sous ses diverses formes, tribale, ethnique, religieuse, identitaire,
sexuelle, représente, à proprement parler, une régression, sur les plans historique et
individuel : régression historique, dans la mesure où elle correspond à un retour vers
les formes contraignantes de solidarité, déterminées par la situation sociale,
historique et locale, qui furent celles de lAncien Régime ; régression
individuelle, dans la mesure où la recherche de la protection du groupe induit des
comportements infantiles, caractérisés par la peur du risque, linconscience du
danger et lincapacité dassumer des responsabilités.
Les causes de ce repli sont nombreuses. Elles sont liées aux
peurs engendrées par les grands drames totalitaires du XXe siècle, qui ont conduit à
remettre en cause les ambitions prométhéennes du siècle précédent et, du même coup,
à contester la révolution anthropologique des Lumières, à laquelle ces dérives ont
été injustement imputées.
Une autre cause est, dans le monde occidental, labandon
progressif de la priorité qui avait été donnée jusquà la Première Guerre
mondiale aux combats pour la liberté.
La montée des droits économiques et sociaux a orienté la
vigilance politique et intellectuelle vers dautres querelles légalité, la
justice sociale, les droits de lhomme, toutes valeurs assurément légitimes, mais
qui perdaient leur substance dès lors quelles ne saccompagnaient plus du
souci démanciper lindividu, de lui permettre de sarracher aux
déterminismes de la nature, de la classe, du milieu.
Sous prétexte de laffranchir, au lieu de lui donner
les moyens de penser et de construire lordre le plus favorable au développement de
son libre arbitre ce qui entraînait un coût élevé en termes de temps,
déducation et de prudence, on a fait en sorte que la société se passe de son
concours, et décide, tranche pour lui.
Le projet émancipateur du XVIIIe siècle était, certes,
ambitieux. Mais seul un détournement idéologique de ses intentions pouvait mener à une
telle dérive.
Ceux qui lui ont donné forme et éclat, un Rousseau, un
Kant, un Condorcet, nont nullement prétendu imposer à la nature, ni au processus
historique, la tyrannie de la raison.
Les valeurs quils posaient comme universelles nen
étaient pas moins historiques et inscrites dans un milieu. Lidée même de
lEtat-nation nétait pas définie comme un simple choix de volonté.
Les références à la mémoire, aux héritages, nen
étaient nullement gommées. Herder en Allemagne, Renan en France, ont clairement fait
écho à cette synthèse.
Entre le citoyen, sujet de droit, capable dautonomie
morale et de volonté, apparu au milieu du XVIIe siècle et théorisé quelques décennies
plus tard, dune part, et lempreinte des cultures inscrites dans lespace
et le temps, dautre part, les philosophes des Lumières, relayés par les libéraux
de la Restauration puis par les républicains, ont pris acte dune tension.
Mais, de cette tension entre lindividu et sa
communauté clairement diagnostiquée, ils cherchaient à faire force pour que la liberté
triomphe en pleine conscience de ses limites et des obstacles qui lui étaient opposés.
Rien naura été plus faux et rien nest
aujourdhui plus dangereux que la critique radicale qui tend à rendre les Lumières
responsables des totalitarismes de notre temps.
Sil est une aspiration qui a rallié les peuples au
nazisme dun côté, au marxisme-léninisme de lautre, cest au contraire
le rejet par les communautaristes fascistes et par les socialistes dun dessein
historique qui, loin de surestimer lindividu, loin de le confondre avec Prométhée,
demandait à ce dernier de payer, pour sa liberté, un prix que les uns et les autres
jugeaient trop élevé.
Les intellectuels de la fin du XXe siècle ont eu tort de
remettre en cause cette pensée. Car un trésor y était caché. Elle donnait des clés
qui ouvraient les portes aujourdhui fermées. De ces clés, légalité devant
la loi est la principale.
Son principe, exposé dans Le Contrat social de
Jean-Jacques Rousseau, est simple comme loeuf de Colomb. Il repose sur lidée
de réciprocité.
Le citoyen ne peut se tromper dans son vote, sil sait
que son choix simposera à lui autant quaux autres. Il faudra pour cela que ce
citoyen décide en son âme et conscience. Il ne saurait donc appartenir à un groupe de
pression qui laliène et qui, en recherchant le bénéfice de la loi pour lui-même,
contrevienne au principe de réciprocité.
Mais les partis, les syndicats, dira-t-on, ne sont-ils pas
des groupes de pression ? La logique du Contrat social excluait le système représentatif
et allait dans le sens de la démocratie directe, vers laquelle de bons esprits, comme
Pierre Rosanvallon, estiment que nous nous orientons aujourdhui. Il est vrai. Mais
les partis et les syndicats sont des relais auxquels le citoyen a recours par adhésion
volontaire. A ce titre, ils ne sont pas aliénants.
Leur dysfonctionnement et le vrai problème à résoudre
consiste dans une participation insuffisante, qui a instauré un déséquilibre en faveur
des groupes les plus actifs, lesquels reposent, eux, sur une base communautaire.
Loin de revenir au modèle de la réciprocité, la
démocratie directe replace sous la pression des intérêts les plus irrationnels des lois
rendues inefficaces par le fait quelles sont multipliées par une demande sociale
exponentielle et condamnées à limpuissance dans la mesure où seuls quelques
groupes sy reconnaissent.
Cest ainsi que la loi se dévalorise. Réduite à une
menue monnaie au cours variable selon les intérêts, les lieux et les moments, elle se
traduit par une fraude et une désobéissance accrues, dont les mouvements activistes et
les gens de robe font leur miel.
Comme lécrit le grand juriste Jean Carbonnier, la loi
«nest plus la proclamation dune règle générale et permanente ; cest
un procédé de gouvernement ou de gestion, une sorte de note de service à réitérer et
à réadapter sans répit».
Cest ainsi, également, que, entraînée sans
réflexion dans la fuite en avant de lEtat providence, la loi se voit
progressivement supplantée par la norme, qui encadre les comportements, en prévient les
moindres risques, les moindres gênes, les moindres déplaisirs.
Or une autre clé de la philosophie classique de la liberté
est la préférence pour la sanction, par rapport à la prévention. Si lusage de
cette dernière doit être limité aux situations dans lesquelles elle est absolument
nécessaire, ce nest pas par on ne sait quelle prédilection obscurantiste pour le
risque et laventure.
Lindividu nest pas seulement responsabilisé par
léducation scolaire. Il lest aussi par ses apprentissages. Sa conscience est
formée par lexpérience. Il faut, pour cette raison, peu de lois, qui doivent
servir de repères stables, fixer une règle du jeu connue davance.
Les sociétés contemporaines ont pris le chemin inverse,
celui de limprovisation, de la création continuée.
Ainsi la logique de dépolitisation généralisée qui
ressuscite les solidarités communautaires et les procédures archaïques de la
démocratie directe mène-t-elle tout droit à larbitraire. Avec pour horizon la
violence qui est la sanction inévitable du mépris pour la raison et de la peur du
conflit.
Par Alain-Gérard SLAMA
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