| Tous les pays sont confrontés
au problème de la reconnaissance publique des identités culturelles. Problème crucial
pour des pays dimmigrants comme les Etats-Unis. Longtemps société « meltingpotiste » par excellence, les États-Unis
sont-ils affectés par la résurgence des identités ethniques et régionales, observées
partout ailleurs dans le monde ?
Depuis que la société américaine sest dévêtue de
ses oripeaux, le rêve américain a perdu pour ses migrants son caractère mythique et est
devenu une réalité ordinaire.
Les États-Unis nassimilent plus aussi facilement que
jadis. Il est vrai que les ethnies représentent environ 30% de la population (12,5% de
Noirs, 12% dHispaniques, 3,5% dAsiatiques, 1% dAmérindiens) et que les
« Wasp » (White Anglo-Saxon Protestant) sont en net recul.
Sur cette diversité ethnique et culturelle, le président
Bill Clinton, se projetant dans lavenir, relevait dans son dernier discours sur
létat de lUnion, adressé au Congrès, le 27 janvier 2000, ceci : «Dans un
peu plus de cinquante ans, il ny aura plus de race majoritaire en Amérique. Dans un
monde de plus en plus interconnecté, cette diversité peut constituer notre plus grand
atout. Il suffit de regarder cette Chambre. Regardez autour de vous. Dans ce Congrès,
nous avons des membres de presque toutes les origines raciales, ethniques et religieuses.
Et je pense que vous serez daccord avec moi sur le fait que cest pour cela que
lAmérique est plus forte.»
Trois ans auparavant, il déclarait le 14 juin 1997, à San
Diego, en Californie, à propos des manifestations de racisme au sein de la société
américaine : «Nous avons fait tomber les barrières de la division raciale dans nos
lois. Maintenant, nous devons briser les barrières dans nos vies, nos mentalités, nos
coeurs.»
La société américaine est, en effet, traversée par les
mêmes courants identitaires que partout ailleurs. Et elle nest guère à
labri de violents conflits ethniques. Cest que le melting-pot américain
commence à sessouffler et a de plus en plus de difficultés à assimiler ses
immigrants.
Le rêve américain unificateur autour de valeurs communes et
dune langue unique résiste mal aux identités et cultures qui se posent,
aujourdhui, en rivales.
Cest le cas des populations dites hispaniques mais
aussi des deux millions dIndiens qui vivent aux États-Unis. LInternational
Indian Treaty Council (IITC), fondé en 1975, veille au respect juridique des traités
conclus entre les tribus indiennes et les autorités fédérales.
Les Américains sétaient émancipés au nom de valeurs
humaines qui ont été les principes et mythes fondateurs des États-Unis, mais en
oubliant lAutre : «Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités
suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de
certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la
recherche du bonheur.
Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour
garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés». Le
Civil Rights Movement contre la discrimination raciale date de 1964.
En cette année, la loi sur les droits civiques (The Civil
Rights Act) fut adoptée sous le président Johnson afin de réprimer la discrimination et
la ségrégation dans les lieux publics et en matière demploi.
Elle fut suivie par The Voting Rights Act en 1965 (droit de
vote) et The Fair Housing Act en 1968 (prohibition de la discrimination en matière de
logement). Depuis 1970, les Etats-Unis accordent un traitement préférentiel, appelé
Affirmative Action, pour les minorités de toutes sortes, y compris raciales.
Dun point de vue ethnique, les recensements nationaux
se font sur des bases raciales, sur des critères mal définis, en vue de repérer les
groupes en mesure de bénéficier des programmes en faveur des minorités.
Cette politique est accompagnée de programmes sociaux,
culturels (protection des langues minoritaires, ethnic studies... .), économiques, en
faveur des citoyens issus des milieux défavorisés et des groupes de populations
sous-représentées (populations noires, chicanos, hispaniques, femmes, amérindiens,
handicapés...).
Elle consiste à favoriser laccès des minorités
vulnérables à luniversité (bourses détudes...), à lemploi, aux
marchés, aux postes dencadrement par la politique de quotas. Or, le débat resurgit
en 1996 autour de cette idée même de prohibition de la discrimination positive et du
traitement préférentiel.
LAffirmative Action se trouve ainsi vivement contestée
par les conservateurs américains devant les tribunaux fédérés et fédéraux qui lui
reprochent une «discrimination inversée» à lencontre des Américains blancs.
La California Civil Rights Initiative (CCRI) a tenté et
réussi à entériner par un référendum (proposition 209), lors des élections
américaines du 5 novembre 1996, le démantèlement des programmes de lAffirmative
Action.
Ce texte interdit de prendre en compte le sexe ou la race
lorsquil sagit de lentrée dans les universités ou des offres
dembauche dans le secteur public.
Les opposants à lAffirmative Action ont obtenu 56% des
voix. Mais dans un discours prononcé le 14 juin 1997 à San Diego, dans le même État,
Bill Clinton sest prononcé pour une relance de la politique de discrimination
positive dans les universités qui permet aux minorités de surmonter les retards dus aux
handicaps sociaux et raciaux.
Dans un demi-siècle, quand les minorités raciales
constitueront 50% de la population, il ny aura plus de groupe ethnique majoritaire.
Déjà l« hispanisation » des États du Sud et de lOuest est marquante
(Texas, Nouveau-Mexique, Californie, Arizona...).
Les Hispaniques (Mexicains, Portoricains, Cubains,
Meso-Américains...) sont dès à présent 35 millions. En 2005, ils seront plus nombreux
que les Noirs (qui constituent pour linstant la première minorité), et en 2050,
ils représenteront vraisemblablement le quart de la population du pays.
Au-delà de ces projections, la question ethnique est donc un
problème majeur aux États-Unis, chaque ensemble se diversifiant en des sous-ensembles et
sub-cultures. Comment parvenir, dans ce cas, à une coexistence viable dans le futur?
Au problème des identités ethniques sajoute celui des
identités régionales des États fédérés avec leurs lois propres et la question de
lunité nationale qui en découle naturellement. Il est sûr que des populations de
plus en plus diversifiées et des groupes avec des identités distinctes auront du mal
dans un premier temps à dialoguer à cause de la proximité.
Un clash risque de se produire durant cette période de
transition. Parce que lidentité fait appel au territoire et à laffectivité
(amour et haine), le multiculturalisme, en déterritorialisant les espaces, prive
lidentitaire dun référent fondamental et dun marqueur majeur, son lieu
de ressourcement, risquant ainsi de latrophier et de lamputer dune
partie de lui-même.
Aux États-Unis, comme partout ailleurs, il ny a pas de
modèle idéal de reconnaissance publique des identités culturelles. La gestion positive
de la multiculturalité est conditionnée par le type de pouvoir sociétal et politique,
doù la question des formes de lÉtat (unitaire, fédéral, confédéral,
multinational, «autonomique»), de la conception de la démocratie (politique et aussi
culturelle) et de la dynamique hégémonique qui simpose en termes de pouvoir.
Au fond, le multiculturalisme nest pas une fin en soi.
Car il sagit non seulement de reconnaître et de faire cohabiter la diversité mais
aussi de labsorber dans un cadre interculturel politique global dans le maintien des
cultures, la sauvegarde de léquilibre et le respect du visage propre à chaque
territoire.
Linter est plus important que le multi. Car sans unité
intrinsèque, nous risquons la cacophonie. Vu sous cet angle, cest la théologie et
non la sociologie qui serait dun apport réflexif stimulant. LÉglise
assyro-chaldéenne dOrient affirme: « Le tout est plus important que les parties et
la partie est moindre que le tout. »
Par Joseph YACOUB*
Pour suivre : le Québec
* Professeur en sciences politiques. Auteur notamment de Babylone chrétienne
(Desclée de Brower) et dAu-delà des minorités (Éd. de LAtelier).
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