| Le débat sur le
«communautarisme homosexuel» est, en France, un débat récent. Récurrent dans les
problématiques sur lethnicité et lidentité, historiquement très lié à la
question noire américaine et, depuis laffaire du foulard islamique, à la question
des banlieues et de limmigration en France, la défense ou la critique du
«communautarisme» sest élargi au cours des années 90 aux autres «minorités».
Non sans amalgames. Car le communautarisme
nest pas un épouvantail que lon peut brandir à tort et à travers, ni une
arme polémique : cest un concept philosophique et une idéologie.
A lindividu abstrait, porteur de droits en tant que
tel, et dépouillé de ses appartenances culturelles, ethniques ou sexuelles, les
communautaristes opposent un autre sujet de droit : la communauté.
Le sujet nest plus véritablement autonome : il
sinscrit dans une tradition, une histoire, il obéit à des liens prérationnels.
Comme toutes les idéologies, le communautarisme prétend
rattacher lindividu à un groupe dans lequel il est inséré, sinon subordonné :
lidentité est pour une part collective, et le groupe a, en tant que tel, des droits
collectifs.
Comme toutes les utopies encore, cette appartenance tend à
devenir la donnée primordiale de lexistence.
Une fois esquissé à gros traits les termes du débat
théorique, se posent alors deux questions : le risque communautaire ainsi défini, et
plutôt américain (et indien) dans son inspiration, existe-t-il en France? Et
dautre part : ce communautarisme peut-il sappliquer aux homosexuels?
Le premier point a fait lobjet de commentaires
multiples et souvent convaincants. Il suffit de rappeler les analyses dauteurs comme
Gilles Kepel, Pierre-André Taguieff ou Michèle Tribalat qui ont montré comment des
logiques communautaires sont à loeuvre en France, par exemple autour des mouvements
de réislamisation de certaines banlieues.
Mais il faudrait encore nuancer limportance de ces
phénomènes, comme le font ces auteurs, et voir surtout les progrès constants de «
lintégration » que démontrent également leurs études.
Cette problématique est-elle extensible à la question
homosexuelle? Et peut-on relier entre elles les identités ethniques, culturelles et de «
genre »? Cest le second point du débat celui qui nous occupe ici.
Certains « conservateurs » répondent par
laffirmative en dénonçant dans un même mouvement tous les fossoyeurs potentiels
de leur République idéalisée ; certains « progressistes » les rejoignent également,
mais pour des raisons opposées : ils espèrent faire nombre en bâtissant une grande
coalition des minorités, comme hier le PSU dHuguette Bouchardeau (1,1 % au premier
tour des présidentielles de 1981).
Le Parti communiste « attrape-tout » de Robert Hue y croit
par exemple, comme lassociation Act Up, certains Verts et même le sociologue Pierre
Bourdieu qui a recommandé aux homosexuels de se mettre « au service du mouvement social
dans son ensemble » et se placer à « lavant-garde » des mouvements politiques
subversifs (La Domination masculine).
Une stratégie politique nest pas forcément une idée
intellectuellement pertinente.
Car, si elles peuvent dialoguer entre elles, les identités
ethniques et sexuelles ne reposent pas sur les mêmes logiques.
Dans leur rapport à lhistoire, au langage ou aux
discriminations économiques par exemple, pour ne rien dire du rapport à la famille, ces
identités sont en fait très dissemblables.
Vouloir les relier sous la même définition, pour les
enrôler dans la même manif, nen reste pas moins un amalgame. Pour être singulier,
le communautarisme homosexuel existe cependant et le débat sur les risques quil
peut engendrer paraît donc légitime.
Si cette tentation communautaire est plus hésitante
quon ne le dit, et certainement plus diffuse, il paraît nécessaire den
pointer les dérives possibles et de nen pas négliger, le cas échéant, les effets
pervers.
La construction dune vie gay autonome repliée sur
elle-même, sans lien avec le « monde hétérosexuel » environnant, est quelquefois
idéalisée par les activistes les plus radicaux du Marais.
De même, les propos consternants dun président
dAct Up lors du Sidaction 1996, lapparition des drapeaux gays (Rainbow Flags)
aux devantures des bars, le développement en France des « Gay & Lesbian studies »,
la multiplication des collections littéraires gays et la « ré-homosexualisation » de
certaines associations de lutte contre le sida peuvent être des indices dun certain
repli identitaire des gays français.
Mais cette tentation ne forme pas un mouvement, ni un risque
très menaçants.
Personne ne peut sérieusement craindre en France que les
gays quittent la République, transforment le Marais en État-Sodome, versent dans le
séparatisme ou « battent monnaie » !
Le communautarisme homosexuel semble dailleurs en net
déclin depuis ladoption du Pacs, alors quil paraissait plus dans lair
du temps au milieu des années 90 lorsque la pression de lépidémie du sida,
cumulée à labsence de droits pour les couples homosexuels, incitait les gays à se
souder autour de positions communautaires dures.
De tous les effets possibles du communautarisme gay, les
seuls qui semblent véritablement tangibles en France, et pourraient à terme susciter
déventuelles menaces, semblent en outre moins viser « la République », que les
gays eux-mêmes.
Désormais des structures communautaires existent (centres
gays et lesbiens, Lesbian & Gay Pride, radios et presse communautaire...) et elles
sont quelquefois tentées de traduire en messages dinjonction des slogans militants.
Le danger, si danger il y a, ne concerne donc pas tant la
République, que les intéressés eux-mêmes priés de se comporter en « bons »
homosexuels, cest-à-dire d« avouer » leur homosexualité, de faire leur
coming out ou dafficher leur « fierté ». Or, aucun homosexuel nest obligé,
me semble-t-il, de suivre aveuglément ces consignes.
Langage beaucoup entendu, souvent tenu contre les homos, et,
aujourdhui, prétendument renversé à leur profit. On doit certes préférer la
vérité au mensonge, la visibilité à linvisibilité, la Gay Pride aux mariages de
complaisance et le radicalisme des années 70 à lhypocrisie des années 50 ; mais
encore une fois, il y a de nombreuses voies, des formes diverses de courage, et tout
discours imposé apparaît paradoxal et quelque peu navrant.
« La véritable libération signifie se connaître
soi-même, et ne peut souvent être réalisée par lintermédiaire dun groupe,
quel quil soit », affirmait dailleurs le philosophe Michel Foucault.
Voilà pourquoi, il faut privilégier lindividu avec
son libre choix, sur le groupe et ses consignes : chaque homosexuel doit avoir la liberté
de se construire lui-même et doit être libre de maîtriser seul son rapport au monde.
Cela étant écrit, il semble que pour une large part, il y
ait une critique abusive du communautarisme gay. En 1996, lorsque les homosexuels
revendiquaient le « contrat dunion sociale », ancêtre du Pacs, le garde des
Sceaux de lépoque, Jacques Toubon refusait publiquement à lAssemblée
nationale cette innovation juridique : « Je vous le dis très clairement, le gouvernement
\cdAlain Juppé\s nest pas favorable à la discussion et à ladoption de
\ccette\s proposition de loi parce que lordre public sy oppose...
Il nest donc pas question de créer le Contrat
dunion civile, il est au contraire question de favoriser dans le pays les mariages
et les naissances pour que la France soit plus forte » (JO, 30 novembre 1995).
Et quand la SNCF offrait aux couples homosexuels, comme elle
le faisait pour tous les couples, y compris les concubins hétérosexuels, des réductions
tarifaires, léditorialiste Alain-Gérard Slama critiquait aussitôt, dans Le Figaro
(20 mai 1996), cet « individualisme tribal mal idéologique qui ronge notre
société ».
Ces réactions, pour être légitimes en leur principe (on
peut tout à fait vouloir défendre une politique familiale ambitieuse ou dénoncer le
principe du « tribalisme »), paraissent cependant injustes. Et prétendre tirer argument
du Pacs ou des tarifs couples de la SNCF pour dénoncer le communautarisme homosexuel est
un raisonnement biaisé.
Car les homosexuels nentendaient pas, alors, bâtir un
nouvel ordre juridique fondé sur un quelconque droit à la différence dont on sait
quil peut, en effet, conduire rapidement à la différence des droits.
Non, avec le Pacs, les homosexuels, en bons élèves de la
République, défendaient seulement des droits universels et refusaient dêtre des
citoyens de seconde zone.
Cest en cela que le Pacs, dont il faut rappeler
quil sadresse à tous les couples non mariés quelle que soit leur sexualité,
est particulièrement anticommunautaire. Un républicain conséquent devrait donc le
défendre avec ferveur !
Au fond, la critique du communautarisme est trop souvent une
argumentation abusive permettant à des républicains rigides daffirmer leurs idées
à bon compte.
Ce républicanisme incantatoire, négateur des réalités
sociales et des projets de vie différents, est aussi critiquable que le communautarisme
aveugle contre lequel il prétend lutter.
Il me semble même que de telles argumentations
dapparence républicaines, falsifient en fait la belle idée de République et
dissimulent mal leur objectif dinterdiction des manifestations didentité et
déradication de la diversité.
Voilà pourquoi il nous faut continuer à rechercher une
articulation harmonieuse pour vivre ensemble avec nos différences, quête difficile mais
nécessaire, laquelle passe inévitablement par le refus des tentations uniformatrices et
identitaires. La dictature de la majorité nest pas plus enviable que la dictature
des minorités.
Cest à ce prix quon pourra inventer un nouveau
modèle : un État moderne hospitalier à «lautre» et protecteur, non des groupes,
mais des individus. Des individus qui ont des ressemblances et des différences. Et des
droits.
* Ecrivain et chercheur, a publié Le Rose et le Noir, Les
homosexuels en France depuis 1968 (réédité en poche, « Points » Seuil, automne 2000,
avec une histoire détaillée du Pacs et une postface autour du débat sur le
communautarisme). Frédéric Martel fut par ailleurs lun des artisans du Pacs.
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