France-Amérique  
INFOS - DOSSIER

L'actualite

- International
- Politique
- Economie
- Actualité
- Sports
- Culture
- Magazine
- Sciences
- Multimedia

Le courrier français des Etats-Unis

Dossiers

alapage.gif (2736 bytes)

La série du Figaro sur le paysage intellectuel contemporain
Bernard-Henri Lévy : les fantômes de « l’idéologie française »
LE FIGARO. Il y a vingt ans, vous publiez L’Idéologie française. Qu’est-ce qui a changé depuis cet essai fracassant ?

Bernard-Henri LÉVY. Rien. Sinon que les hypothèses que je lançais à l’époque, de façon un peu théorique, n’ont cessé de se vérifier expérimentalement. Juste après la parution de L’Idéologie française, il y a eu Le Pen.

Puis l’extraordinaire phénomène de corruption et de décomposition idéologique qu’a été le mitterrandisme. Puis, encore, la dérive souverainiste de certains intellectuels.

C’est un peu comme les astronomes qui déduisent l’existence d’une planète et qui la trouvent ensuite. J’avais déduit L’Idéologie française. J’avais fabriqué ce modèle d’un pétainisme rampant, transhistorique, opérant à gauche autant qu’à droite de l’échiquier politique. Et le voici qui, sous nos yeux, et jusqu’à aujourd’hui, n’en finit pas de s’incarner. Pour un intellectuel, c’est une expérience intéressante.

LE FIGARO. Le débat autour de l’idée de la République participe-t-il de ce même souci ?

Bernard-Henri LÉVY. Je crois qu’on est injuste avec Jean-Pierre Chevènement et qu’on devrait lui être beaucoup plus reconnaissant du signalé service qu’il rend au débat intellectuel.

Car c’est quoi, au fond, son histoire de «République» ? C’est, pêle-mêle, la crispation nationaliste, les nostalgies identitaires les plus bizarres, la haine de l’Allemagne, celle de l’Amérique intérieure, la méfiance très scrogneugneu à l’endroit du libéralisme et de la culture démocratique, une certaine fascination pour l’ordre ; bref, un vrai concentré de maurrassisme, une vraie mise au goût du jour de ce courant philosophique énorme, capital, complètement sous-estimé, qu’a été, y compris dans sa version de gauche, le maurrassisme en France.

Et, si je dis que Chevènement nous rend service c’est que, avec d’autres, mais moins talentueux que lui, moins cohérents, il donne corps à la chimère et fixe assez bien les choses.

Pour moi, c’est très clair : cet axe «républicain», ce court-circuit qui va de lui, Chevènement, à Pasqua, de Régis Debray aux intellectuels souverainistes et antieuropéens, c’est une vraie ligne de fracture.

LE FIGARO. Quel regard plus général portez-vous sur le débat intellectuel en France ?

Bernard-Henri LÉVY. Contrairement au sentiment répandu, et en dépit de l’anti-intellectualisme ambiant, je trouve, moi, ce débat plutôt vigoureux et de bonne qualité. Alors, bien sûr, il y a le pire et le meilleur.

Et on est tenté de sourire encore que ce soit un sourire jaune quand on voit tel ou tel, au moment de l’affaire Renaud Camus, se prendre pour Zola défendant Alfred Dreyfus.

Mais, pour l’essentiel, cette passion des idées que nous avons, ce goût de la querelle, cette façon qu’ont les discussions de monter tout de suite aux extrêmes, me paraissent être une belle singularité française.

C’est la France, comme vous savez, qui, au début du siècle, invente le mot d’intellectuel et, d’une certaine façon, la chose.

Eh bien, nous y sommes toujours. Nous sommes le pays où la discussion sur l’avenir de l’Europe, sur la légitimité des sanctions contre l’Autriche, sur l’intrusion des juges dans l’espace littéraire, sur le Kosovo, les méfaits du marché, Poutine, j’en passe, est la plus vive, et c’est très bien ainsi.

LE FIGARO. Une des spécificités françaises n’est-elle pas que l’intellectuel se substitue au politique ? On le vit notamment lors de l’affaire de la Bosnie.

Bernard-Henri LÉVY. C’est peut-être une singularité française. Mais ce fut surtout une chance. Car vous pouvez prendre le problème par le bout que vous voudrez, le peu qui a été sauvé, non pas de la Bosnie, mais de notre honneur en Bosnie, l’a tout de même été, au bout du compte, par les intellectuels.

Pas seulement eux, d’accord. Il y avait les humanitaires. Les correspondants de guerre. L’opinion. Mais enfin heureusement qu’il y a eu, aussi, une poignée d’écrivains pour venir dire aux hommes politiques et aux prétendus experts qu’ils mentaient aux Français en racontant qu’on ne pouvait rien faire, que les Serbes étaient invincibles, etc.

Le jour où on a décidé de faire, on a fait, et Sarajevo a été libéré quasiment sans coup férir : nous n’avions rien dit d’autre pendant quatre ans !

Notez, d’ailleurs, que cette façon, pour les intellectuels, de prendre le relais d’une parole politique défaillante est une constante dans notre histoire.

C’est l’Espagne en 1936. Ce sont les quelques voix qui, deux ans plus tard, s’élèvent contre Munich. C’est la protestation, plus tard encore, contre la torture en Algérie. C’est, dans les années 70, l’accueil des dissidents de l’Est, dont je vous rappelle qu’ils se voyaient claquer la porte au nez par tous les hommes politiques, sans exception.

Et c’est l’époque héroïque de Solidarité et de Lech Walesa : d’un bord à l’autre du spectre politique, à droite autant qu’à gauche, le programme commun consistait à dire que, «bien entendu, on ne ferait rien». Heureusement qu’il y a eu une poignée de phraseurs, d’intellos abscons, de «princes des nuées» (Maurras toujours !) pour relever le gant et dire que, oui, on pouvait faire quelque chose car la servitude de la moitié orientale de l’Europe n’était pas une fatalité.

LE FOGARO. Dans un texte paru dans L’Espresso, Umberto Eco dit que les intellectuels sont utiles à la société mais seulement quand ils abordent les problèmes de long terme. Etes-vous d’accord avec cette analyse ?

Bernard-Henri LÉVY.Je ne la comprends pas bien. Quand Umberto Eco prenait la défense de Salman Rushdie contre l’intégrisme triomphant, est-ce qu’il abordait un problème de court ou de long terme ?

Quand, dans l’urgence, je vais tourner Bosna ! est-ce que je fais du court ou du long terme ? Est-ce que les deux niveaux d’intervention, au fond, ne s’articulent pas de manière plus subtile que cela ?

C’était la conviction de Sartre. C’était aussi celle de Foucault quand il confiait à son ami Maurice Clavel qu’il rêvait d’un «journalisme transcendantal».

Ah, Clavel ! Comme il nous manque ! En voilà un qui savait, du même pas, s’engager sur les chemins de sa grande explication avec Heidegger et s’engager, dans l’urgence et l’imminence, pour telle ou telle cause concrète.

Sans compter cet extraordinaire sens du théâtre, je veux dire de la mise en scène de sa propre parole, dont il donnait l’exemple et qui me semble être, aujourd’hui encore, une des modalités trop décriées de l’engagement démocratique.

«Messieurs les Censeurs, bonsoir», ça avait quand même une autre allure que Bourdieu.

LE FIGARO. Dans La Pureté dangereuse, vous écrivez que rien n’est plus étranger à la démocratie que le rêve d’une harmonie sociale où le tumulte s’éteint. Est-ce à dire que, pour vous, le débat intellectuel est la continuation de la guerre par d’autres moyens ?

Bernard-Henri LÉVY. Une guerre pacifique, bien sûr. Une guerre avec des mots. Mais une guerre, oui, une pratique de la querelle et de l’affrontement qui me semble consubstantielle, en effet, à la démocratie.

Les gens font toujours l’éloge du «consensus». Ils veulent «réconcilier les Français». Ils nous disent qu’il faut tout faire pour cicatriser les plaies qui marquent le corps social.

Quelle erreur ! Quelle folie ! Déjà Montesquieu le disait, dans L’Esprit des lois : «Un pays où l’on n’entend plus la rumeur d’aucun conflit est mûr pour la servitude.»

Et toute l’histoire des trente dernières années, en Europe, l’a confirmé : chaque fois que, dans un pays, on a érigé le consensus en valeur suprême, chaque fois que les forces politiques ont fait taire leurs différends pour communier dans ce que les Italiens appelaient un compromis historique, ça a été la catastrophe : les Brigades rouges en Italie, la bande à Baader en Allemagne et, chez nous, Le Pen.

Le mécanisme est implacable. Quand le débat politique s’éteint, quand les gens ont l’impression que leurs hommes politiques discutent pour rien, dans le vide, quand ils ont l’impression qu’entre deux mots ils choisissent systématiquement le moindre et se tiennent tous ensemble dans une sorte de degré zéro de la parole politique, quand les citoyens, donc, sentent cela, ils deviennent fous, décident de tout casser, sortent du jeu, et montent aux extrêmes.

LE FIGARO. Il y aurait donc une unité dangereuse comme il y a une pureté dangereuse ?

Bernard-Henri LÉVY. Exactement. J’avais tenté de le dire, dès le début des années 80, au sujet de Le Pen. La source du lepénisme ce n’était pas, comme tout le monde le disait, l’insécurité, le chômage, l’émigration clandestine, etc.

C’était l’absence de débat entre la droite et la gauche, la disparition des enjeux dans le débat public ; bref, la faiblesse de la discussion démocratique.

LE FIGARO. Vous avez dit : un grand politique est celui qui a le sens du tragique. Pour autant, oui, que l’on entend par « sens du tragique » le sens des contradictions insolubles. Les contradictions sont-elles solubles ou non ?

Bernard-Henri LÉVY. C’est, finalement, la seule question politique qui vaille.

Si on répond non, si on tient que les contradictions d’une société ne sont pas faites pour être résolues, si on caractérise l’action politique comme une tentative, non pas de dénouer, mais de déplacer ces contradictions, on est globalement dans le champ démocratique.

Si on dit oui, si on postule qu’il n’y a pas de grands conflits qui ne dissimulent un ordre souterrain, si on se met en tête, comme les grands philosophes classiques, Leibniz, par exemple, ou Descartes, qu’il y a un « certain point » depuis lequel, quand on parvient à s’y poster, les déchirements du monde, ses désordres, apparaissent comme des leurres, des illusions d’optique, l’envers d’un ordre secret, alors on s’installe dans une vision organiciste de la société, et on est mûr pour le despotisme.

C’est quoi, un despote ? C’est quelqu’un qui pense qu’il y a un ordre secret du monde, et qu’il lui appartient de le percer à jour.

Et c’est quoi un démocrate ? C’est quelqu’un qui croit qu’il n’y a pas de secret, qu’il n’y a donc pas à le trouver, et qu’il n’y a nulle part inscrit dans on ne sait quels limbes du monde de chiffre mirobolant qu’il suffirait de connaître pour faire paître le troupeau humain.

L’organicisme est la matrice des totalitarismes. La nostalgie de l’unité perdue comme la nostalgie de la pureté sont les sources profondes de tous les intégrismes. Y compris sous pavillon officiellement démocratique.

LE FIGARO. Il y a quand même des mauvais débats. Ainsi, lorsqu’un ouvrage paraît, la réputation de l’auteur précède souvent le jugement sur l’oeuvre. C’est la vieille interpellation : « D’où vous parlez? » .

Bernard-Henri LÉVY. C’est vrai. Encore qu’il faille, là aussi, nuancer. Vous avez des cas où il est essentiel, au contraire, de savoir d’où parle le sujet, de quelle expérience vécue, de quel corps ou encore du fond de quel corpus philosophique ou culturel.

Spinoza disait : quand le fou dit, à midi, qu’il fait jour, il ne dit pas la « vérité », il ne dit pas la même chose, en tout cas, que l’homme raisonnable qui, au même instant, dit qu’il fait jour.

Eh bien, même chose pour le débat politique. Est-ce que Lefort et Aron, par exemple, disaient vraiment la même chose quand ils parlaient de totalitarisme ? Est-ce que le mot de démocratie avait le même sens dans la formule « démocratie populaire » ?

Est-ce qu’il n’est pas important de savoir dans quel lexique les mots sont puisés, avec quels autres mots ils font chaîne et sens, de quelles manifestations de sens ils sont l’ombre portée ?

C’est l’autre vrai problème du débat politique. C’est l’immense, décisive, question des homonymies. Savoir ce que l’on dit, et ce que dire veut dire, ça suppose d’être attentif, si vous préférez, au non-dit des mots.

Les mots sont comme un iceberg dont on ne voit que la pointe et dont l’effort des intellectuels devrait être de dévoiler, ou d’aider à soupçonner, la partie immergée.

LE FIGARO. Ce paysage intellectuel ne fonctionne-t-il pas trop en réseau? Pourquoi n’y a-t-il pas une «école Bernard-Henri Lévy»?

Bernard-Henri LÉVY. Le cas Bernard-Henri Lévy est peut-être trop particulier pour qu’on en tire une loi. Mais enfin vous n’avez pas tort.

C’est vrai que le modèle classique de l’« école », le rapport de maître à disciple traditionnel, les styles de transmission du savoir fixés, en gros, par les Grecs, et sur lesquels nous avons vécu jusqu’à une date récente, c’est vrai, en un mot, que le système de la « sagesse » tel qu’il fonctionne depuis deux mille ans est en train de voler en éclats.

On peut le déplorer. Mais c’est ainsi. C’est une tendance lourde de l’époque.

LE FIGARO. Dans tout débat, il y a le dialogue horizontal entre pairs mais aussi vertical entre générations. Tout penseur est à la fois en dialogue avec ses contemporains mais également avec ceux qui l’ont précédé et avec ceux qui lui succéderont. Refuser l’idée d’école n’est-ce pas refuser la transmission qui est à la base de tout savoir ?

Bernard-Henri LÉVY. Pourquoi voyez-vous les choses, là encore, de façon si pessimiste ? Je vous dis qu’on assiste à l’explosion du modèle du « sage » grec, maîtres, disciples, gourous, etc.

Cela ne veut pas dire qu’on ne va pas inventer, qu’on n’est pas déjà en train d’inventer d’autres formes de transmissions, de fidélités, de générations.

Mettons qu’elles seront plus sauvages. Ou plus bricolées. Mettons que les lecteurs d’aujourd’hui aient un rapport plus libre, plus joueur, aux livres.

Une sorte de flibuste de l’esprit qui n’est sûrement pas l’idéal pour saisir la cohérence d’un discours mais qui a d’autres mérites. A commencer, dans la pensée, par une plus grande liberté d’allure.

Propos recueillis par Joseph MACE-SCARON

 

IMPRIMER
Copyright (c) FA. 2000.

Pour en savoir plus : l'édition papier de France-Amérique qui paraît en kiosque chaque jeudi.
ABONNEZ VOUS