| LE FIGARO. Il y a vingt ans, vous
publiez LIdéologie française. Quest-ce qui a changé depuis cet
essai fracassant ? Bernard-Henri
LÉVY. Rien. Sinon que les hypothèses que je lançais à lépoque, de
façon un peu théorique, nont cessé de se vérifier expérimentalement. Juste
après la parution de LIdéologie française, il y a eu Le Pen.
Puis lextraordinaire phénomène de corruption et de
décomposition idéologique qua été le mitterrandisme. Puis, encore, la dérive
souverainiste de certains intellectuels.
Cest un peu comme les astronomes qui déduisent
lexistence dune planète et qui la trouvent ensuite. Javais déduit LIdéologie
française. Javais fabriqué ce modèle dun pétainisme rampant,
transhistorique, opérant à gauche autant quà droite de léchiquier
politique. Et le voici qui, sous nos yeux, et jusquà aujourdhui, nen
finit pas de sincarner. Pour un intellectuel, cest une expérience
intéressante.
LE FIGARO. Le débat autour de lidée de la
République participe-t-il de ce même souci ?
Bernard-Henri LÉVY. Je crois quon est
injuste avec Jean-Pierre Chevènement et quon devrait lui être beaucoup plus
reconnaissant du signalé service quil rend au débat intellectuel.
Car cest quoi, au fond, son histoire de «République»
? Cest, pêle-mêle, la crispation nationaliste, les nostalgies identitaires les
plus bizarres, la haine de lAllemagne, celle de lAmérique intérieure, la
méfiance très scrogneugneu à lendroit du libéralisme et de la culture
démocratique, une certaine fascination pour lordre ; bref, un vrai concentré de
maurrassisme, une vraie mise au goût du jour de ce courant philosophique énorme,
capital, complètement sous-estimé, qua été, y compris dans sa version de gauche,
le maurrassisme en France.
Et, si je dis que Chevènement nous rend service cest
que, avec dautres, mais moins talentueux que lui, moins cohérents, il donne corps
à la chimère et fixe assez bien les choses.
Pour moi, cest très clair : cet axe «républicain»,
ce court-circuit qui va de lui, Chevènement, à Pasqua, de Régis Debray aux
intellectuels souverainistes et antieuropéens, cest une vraie ligne de fracture.
LE FIGARO. Quel regard plus général portez-vous sur
le débat intellectuel en France ?
Bernard-Henri LÉVY. Contrairement au
sentiment répandu, et en dépit de lanti-intellectualisme ambiant, je trouve, moi,
ce débat plutôt vigoureux et de bonne qualité. Alors, bien sûr, il y a le pire et le
meilleur.
Et on est tenté de sourire encore que ce soit un sourire
jaune quand on voit tel ou tel, au moment de laffaire Renaud Camus, se prendre pour
Zola défendant Alfred Dreyfus.
Mais, pour lessentiel, cette passion des idées que
nous avons, ce goût de la querelle, cette façon quont les discussions de monter
tout de suite aux extrêmes, me paraissent être une belle singularité française.
Cest la France, comme vous savez, qui, au début du
siècle, invente le mot dintellectuel et, dune certaine façon, la chose.
Eh bien, nous y sommes toujours. Nous sommes le pays où la
discussion sur lavenir de lEurope, sur la légitimité des sanctions contre
lAutriche, sur lintrusion des juges dans lespace littéraire, sur le
Kosovo, les méfaits du marché, Poutine, jen passe, est la plus vive, et cest
très bien ainsi.
LE FIGARO. Une des spécificités françaises
nest-elle pas que lintellectuel se substitue au politique ? On le vit
notamment lors de laffaire de la Bosnie.
Bernard-Henri LÉVY. Cest peut-être
une singularité française. Mais ce fut surtout une chance. Car vous pouvez prendre le
problème par le bout que vous voudrez, le peu qui a été sauvé, non pas de la Bosnie,
mais de notre honneur en Bosnie, la tout de même été, au bout du compte, par les
intellectuels.
Pas seulement eux, daccord. Il y avait les
humanitaires. Les correspondants de guerre. Lopinion. Mais enfin heureusement
quil y a eu, aussi, une poignée décrivains pour venir dire aux hommes
politiques et aux prétendus experts quils mentaient aux Français en racontant
quon ne pouvait rien faire, que les Serbes étaient invincibles, etc.
Le jour où on a décidé de faire, on a fait, et Sarajevo a
été libéré quasiment sans coup férir : nous navions rien dit dautre
pendant quatre ans !
Notez, dailleurs, que cette façon, pour les
intellectuels, de prendre le relais dune parole politique défaillante est une
constante dans notre histoire.
Cest lEspagne en 1936. Ce sont les quelques voix
qui, deux ans plus tard, sélèvent contre Munich. Cest la protestation, plus
tard encore, contre la torture en Algérie. Cest, dans les années 70,
laccueil des dissidents de lEst, dont je vous rappelle quils se voyaient
claquer la porte au nez par tous les hommes politiques, sans exception.
Et cest lépoque héroïque de Solidarité et de
Lech Walesa : dun bord à lautre du spectre politique, à droite autant
quà gauche, le programme commun consistait à dire que, «bien entendu, on ne
ferait rien». Heureusement quil y a eu une poignée de phraseurs, dintellos
abscons, de «princes des nuées» (Maurras toujours !) pour relever le gant et dire que,
oui, on pouvait faire quelque chose car la servitude de la moitié orientale de
lEurope nétait pas une fatalité.
LE FOGARO. Dans un texte paru dans LEspresso,
Umberto Eco dit que les intellectuels sont utiles à la société mais seulement quand ils
abordent les problèmes de long terme. Etes-vous daccord avec cette analyse ?
Bernard-Henri LÉVY.Je ne la comprends pas
bien. Quand Umberto Eco prenait la défense de Salman Rushdie contre lintégrisme
triomphant, est-ce quil abordait un problème de court ou de long terme ?
Quand, dans lurgence, je vais tourner Bosna ! est-ce
que je fais du court ou du long terme ? Est-ce que les deux niveaux dintervention,
au fond, ne sarticulent pas de manière plus subtile que cela ?
Cétait la conviction de Sartre. Cétait aussi
celle de Foucault quand il confiait à son ami Maurice Clavel quil rêvait dun
«journalisme transcendantal».
Ah, Clavel ! Comme il nous manque ! En voilà un qui savait,
du même pas, sengager sur les chemins de sa grande explication avec Heidegger et
sengager, dans lurgence et limminence, pour telle ou telle cause
concrète.
Sans compter cet extraordinaire sens du théâtre, je veux
dire de la mise en scène de sa propre parole, dont il donnait lexemple et qui me
semble être, aujourdhui encore, une des modalités trop décriées de
lengagement démocratique.
«Messieurs les Censeurs, bonsoir», ça avait quand même
une autre allure que Bourdieu.
LE FIGARO. Dans La Pureté dangereuse, vous
écrivez que rien nest plus étranger à la démocratie que le rêve dune
harmonie sociale où le tumulte séteint. Est-ce à dire que, pour vous, le débat
intellectuel est la continuation de la guerre par dautres moyens ?
Bernard-Henri LÉVY. Une guerre pacifique,
bien sûr. Une guerre avec des mots. Mais une guerre, oui, une pratique de la querelle et
de laffrontement qui me semble consubstantielle, en effet, à la démocratie.
Les gens font toujours léloge du «consensus». Ils
veulent «réconcilier les Français». Ils nous disent quil faut tout faire pour
cicatriser les plaies qui marquent le corps social.
Quelle erreur ! Quelle folie ! Déjà Montesquieu le disait,
dans LEsprit des lois : «Un pays où lon nentend plus la rumeur
daucun conflit est mûr pour la servitude.»
Et toute lhistoire des trente dernières années, en
Europe, la confirmé : chaque fois que, dans un pays, on a érigé le consensus en
valeur suprême, chaque fois que les forces politiques ont fait taire leurs différends
pour communier dans ce que les Italiens appelaient un compromis historique, ça a été la
catastrophe : les Brigades rouges en Italie, la bande à Baader en Allemagne et, chez
nous, Le Pen.
Le mécanisme est implacable. Quand le débat politique
séteint, quand les gens ont limpression que leurs hommes politiques discutent
pour rien, dans le vide, quand ils ont limpression quentre deux mots ils
choisissent systématiquement le moindre et se tiennent tous ensemble dans une sorte de
degré zéro de la parole politique, quand les citoyens, donc, sentent cela, ils
deviennent fous, décident de tout casser, sortent du jeu, et montent aux extrêmes.
LE FIGARO. Il y aurait donc une unité dangereuse
comme il y a une pureté dangereuse ?
Bernard-Henri LÉVY. Exactement.
Javais tenté de le dire, dès le début des années 80, au sujet de Le Pen. La
source du lepénisme ce nétait pas, comme tout le monde le disait,
linsécurité, le chômage, lémigration clandestine, etc.
Cétait labsence de débat entre la droite et la
gauche, la disparition des enjeux dans le débat public ; bref, la faiblesse de la
discussion démocratique.
LE FIGARO. Vous avez dit : un grand politique est
celui qui a le sens du tragique. Pour autant, oui, que lon entend par « sens du
tragique » le sens des contradictions insolubles. Les contradictions sont-elles solubles
ou non ?
Bernard-Henri LÉVY. Cest, finalement,
la seule question politique qui vaille.
Si on répond non, si on tient que les contradictions
dune société ne sont pas faites pour être résolues, si on caractérise
laction politique comme une tentative, non pas de dénouer, mais de déplacer ces
contradictions, on est globalement dans le champ démocratique.
Si on dit oui, si on postule quil ny a pas de
grands conflits qui ne dissimulent un ordre souterrain, si on se met en tête, comme les
grands philosophes classiques, Leibniz, par exemple, ou Descartes, quil y a un «
certain point » depuis lequel, quand on parvient à sy poster, les déchirements du
monde, ses désordres, apparaissent comme des leurres, des illusions doptique,
lenvers dun ordre secret, alors on sinstalle dans une vision organiciste
de la société, et on est mûr pour le despotisme.
Cest quoi, un despote ? Cest quelquun qui
pense quil y a un ordre secret du monde, et quil lui appartient de le percer
à jour.
Et cest quoi un démocrate ? Cest quelquun
qui croit quil ny a pas de secret, quil ny a donc pas à le
trouver, et quil ny a nulle part inscrit dans on ne sait quels limbes du monde
de chiffre mirobolant quil suffirait de connaître pour faire paître le troupeau
humain.
Lorganicisme est la matrice des totalitarismes. La
nostalgie de lunité perdue comme la nostalgie de la pureté sont les sources
profondes de tous les intégrismes. Y compris sous pavillon officiellement démocratique.
LE FIGARO. Il y a quand même des mauvais débats.
Ainsi, lorsquun ouvrage paraît, la réputation de lauteur précède souvent
le jugement sur loeuvre. Cest la vieille interpellation : « Doù vous
parlez? » .
Bernard-Henri LÉVY. Cest vrai. Encore
quil faille, là aussi, nuancer. Vous avez des cas où il est essentiel, au
contraire, de savoir doù parle le sujet, de quelle expérience vécue, de quel
corps ou encore du fond de quel corpus philosophique ou culturel.
Spinoza disait : quand le fou dit, à midi, quil fait
jour, il ne dit pas la « vérité », il ne dit pas la même chose, en tout cas, que
lhomme raisonnable qui, au même instant, dit quil fait jour.
Eh bien, même chose pour le débat politique. Est-ce que
Lefort et Aron, par exemple, disaient vraiment la même chose quand ils parlaient de
totalitarisme ? Est-ce que le mot de démocratie avait le même sens dans la formule «
démocratie populaire » ?
Est-ce quil nest pas important de savoir dans
quel lexique les mots sont puisés, avec quels autres mots ils font chaîne et sens, de
quelles manifestations de sens ils sont lombre portée ?
Cest lautre vrai problème du débat politique.
Cest limmense, décisive, question des homonymies. Savoir ce que lon
dit, et ce que dire veut dire, ça suppose dêtre attentif, si vous préférez, au
non-dit des mots.
Les mots sont comme un iceberg dont on ne voit que la pointe
et dont leffort des intellectuels devrait être de dévoiler, ou daider à
soupçonner, la partie immergée.
LE FIGARO. Ce paysage intellectuel ne fonctionne-t-il
pas trop en réseau? Pourquoi ny a-t-il pas une «école Bernard-Henri Lévy»?
Bernard-Henri LÉVY. Le cas Bernard-Henri
Lévy est peut-être trop particulier pour quon en tire une loi. Mais enfin vous
navez pas tort.
Cest vrai que le modèle classique de l« école
», le rapport de maître à disciple traditionnel, les styles de transmission du savoir
fixés, en gros, par les Grecs, et sur lesquels nous avons vécu jusquà une date
récente, cest vrai, en un mot, que le système de la « sagesse » tel quil
fonctionne depuis deux mille ans est en train de voler en éclats.
On peut le déplorer. Mais cest ainsi. Cest une
tendance lourde de lépoque.
LE FIGARO. Dans tout débat, il y a le dialogue
horizontal entre pairs mais aussi vertical entre générations. Tout penseur est à la
fois en dialogue avec ses contemporains mais également avec ceux qui lont
précédé et avec ceux qui lui succéderont. Refuser lidée décole
nest-ce pas refuser la transmission qui est à la base de tout savoir ?
Bernard-Henri LÉVY. Pourquoi voyez-vous les
choses, là encore, de façon si pessimiste ? Je vous dis quon assiste à
lexplosion du modèle du « sage » grec, maîtres, disciples, gourous, etc.
Cela ne veut pas dire quon ne va pas inventer,
quon nest pas déjà en train dinventer dautres formes de
transmissions, de fidélités, de générations.
Mettons quelles seront plus sauvages. Ou plus
bricolées. Mettons que les lecteurs daujourdhui aient un rapport plus libre,
plus joueur, aux livres.
Une sorte de flibuste de lesprit qui nest
sûrement pas lidéal pour saisir la cohérence dun discours mais qui a
dautres mérites. A commencer, dans la pensée, par une plus grande liberté
dallure.
Propos recueillis par Joseph MACE-SCARON
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