| Dans lentretien quil
a accordé au Figaro du 19 septembre et que France-Amérique a repris dans son numéro du
7-13 octobre, le philosophe Bernard-Henri Lévy pointait les «fantômes de
lidéologie française». Après Jean-François Kahn (F-A du 14-20 octobre),
lécrivain Max Gallo lui répond à son tour.. «Un anticommuniste est un chien.» Cest ainsi que dans les années 60
certains, en France, posaient les termes du débat politique.
Sartre par exemple, qui ajoutait : «Le marxisme est
lhorizon indépassable de notre temps». Aujourdhui tout semble avoir changé.
Quand on invoque Sartre cest pour saluer ce qui serait
sa quasi-conversion au judaïsme. Et cependant à écouter et à lire certains des acteurs
de la scène intellectuelle on entend lécho des anathèmes anciens.
Ce nest plus lanticommunisme quil faut
exclure de lespèce humaine, mais le républicain, le souverainiste, le suspect
danti-européisme, le dubitatif sur le droit dingérence.
Bernard-Henri Lévy se dresse, désigne les coupables, ces
adeptes du «pétainisme rampant». Tel autre grand juge condamne les «rouges-bruns».
Et le tribunal inquisitorial de décréter que Jean-Pierre
Chevènement est maurrassien (1), Régis Debray un suppôt de Milosevic, et votre
serviteur un populiste suspect de sympathie pour Charles Pasqua.
Et comme Milosevic et avant lui Saddam Hussein sont les
nouveaux visages dHitler, on comprend que ceux qui ne furent pas partisans
dengager la France dans la guerre du Golfe ou dans la croisade au Kosovo soient
suspects de philonazisme, et donc dantisémitisme.
Dailleurs, «lidéologie française»
na-t-elle pas donné naissance au racisme, au nazisme, et jen passe. On jugera
ainsi quil suffit dêtre patriote pour devenir suspect. Au chenil, vous
dis-je.
On ne comprend pas une telle violence comique souvent et le
choix de linvective et de la condamnation plutôt que de largumentation, si
lon oublie les racines idéologiques de cette génération de procureurs exaltés.
Ils furent tous, nos presque sexagénaires daujourdhui, élèves de Sartre ou
dAlthusser, staliniens puis trotskistes, mao-spontex ou adhérents de la Gauche
prolétarienne, «nouveaux partisans», défenseurs et militants de la Cause du peuple,
tiers-mondistes, castristes, laudateurs du Grand Timonier et de la Grande Révolution
Culturelle prolétarienne.
La République nétait pour eux que bourgeoise, quant
à la France, comparée à la Chine du Grand Bon en avant, elle était déjà «moisie»
(2).
On espérait La Guerre civile. Les plus vieux dentre
eux avaient stigmatisé Ridgway la Peste ce général américain qui menait, dans les
années 50, une guerre bactériologiste contre la Corée du Nord.
Un demi-siècle plus tard, pour justifier laction
contre le Kosovo où les exactions serbes étaient réelles, nombreuses, inacceptables,
les descendants de ces propagandistes, ont mis en avant le génocide programmé de tout un
peuple.
Fronts renversés mais même méthode et même philosophie.
On détient la vérité. On est porteur du sens de lHistoire. Dès lors
quimportent les moyens, les faits ?
Cette génération intellectuelle et politique qui a fait ses
classes dans toutes les variétés de marxisme, dans toutes les chapelles schismatiques ou
orthodoxes du communisme, se moque comme dune guigne dun débat ouvert.
Elle instrumentalise, elle manipule, elle condamne avant
davoir écouté. Les «chiens», ceux qui ne pensent pas comme elle sur
lEurope, la République, la Corse, le destin des nations, et pour tout dire sur la
France sont des ennemis, atteints de «crispation nationaliste, de nostalgies identitaires
les plus bizarres...».
Ceux-là incarnent le mal, eux, les juges sont détenteurs du
Bien. Comment expliquer cette attitude qui les habite depuis trente ans alors que
lhistoire a réduit en miettes leurs utopies meurtrières ? Cest quils
sont une génération de vainqueurs.
Ils ont en effet jeté les vieilles défroques
révolutionnaires, et réussi leur reconversion individuelle. Ils sont devenus les
politiciens de lidéologie. Ils chantaient linternationalisme prolétarien,
ils vendent la mondialisation. Ils trouvent toujours «la France moisie».
Ils criaient, en 1968 : «CRS-SS !» : ils ont gardé les
mêmes repères au-dessus de tout soupçon : ils voient des Hitler dans chaque petit
agitateur xénophobe.
Et il suffit de quelques lignes malodorantes dans le journal
dun écrivain pour quils annoncent une vague dantisémitisme, si
naturelle nest-ce pas dans lidéologie française !
Avec cette invocation permanente des périls dil y a
cinq ou six décennies, ils culpabilisent, ils dénoncent. Ils parlent au nom de millions
de victimes.
Ils utilisent à des fins tactiques les indignations
légitimes et les souvenirs héroïques. Ils ont porté à bout de bras, à bout
dindignation Le Pen.
Et ils ont du mal à admettre que cet épouvantail
neffraie même plus les oiseaux ! Heureusement il y a Haider.
Mais ce qui les inquiète dabord cest ce pays, la
France.
On la écrasée sous la repentance, au point que les
années 40-44 ne sont plus celles des patriotes torturés, des fusillés héroïques de
Jean Moulin et dEstiennes dOrves, celles de De Gaulle, mais celles de la
France veule de Bousquet et Papon.
Oubliée la bataille du rail : mais déposons plainte contre
les cheminots et la SNCF qui ont laissé rouler les trains de déportés.
Dailleurs qui se réclame de cette France combattante,
sinon des Jacobins, des Républicains, gens suspects, nationalistes ?
Et chacun le sait : il nest aux yeux de nos juges de
bons nationalistes que dans les Balkans et en Corse !
Mais leur hargne, nest pas seulement due à leur
formation idéologique et politique, ou à la vanité davoir su conquérir des
places.
En fait ils sentent que leur temps se termine. Pas parce
quils ont vieilli.
Mais trente ans ont passé, et entre les années soixante-dix
et même les années 80, quand jappelais les intellectuels à se saisir du débat
politique et à ne pas rester silencieux et aujourdhui une rupture radicale, une
vraie révolution aux multiples facettes sest produite.
Plus importantes sont les mutations dans ces trente
dernières années que celles réalisées entre 1770 et 1800 ou entre 1900 et 1930. Tout a
changé : lURSS a disparu.
La révolution technologique et scientifique a modifié nos
rapports au réel. Les moeurs ont été bouleversées.
Et dans lordre plus prosaïque et de lidéologie,
les conséquences de ces trente années « victorieuses » apparaissent.
Et nos vainqueurs ne sont capables que dengager un
débat sur aucun des thèmes centraux qui commandent lavenir. Ils occupent le devant
de la scène avec leurs pièces du répertoire, leurs références commodes, alors
quil faudrait se soucier de savoir quel sens on peut donner à notre société, ou
plus concrètement, que peut devenir une Europe ou plusieurs nations connaissent un
effondrement démographique ; qui compte en son sein désormais des millions de musulmans,
et dont toutes les fondations reposent sur une énergie quelle ne contrôle pas.
Et que faire du repliement en communautés identitaires,
agressives et xénophobes.
Et comment remplir ce vice politique qui au coeur de chaque
démocratie et en Europe fait ressurgir un suffrage censitaire de fait, et laisse le
pouvoir à des oligarchies, qui ne portent pas des chemises brunes, mais qui sont, elles
aussi, tentées par tout le pouvoir ?
Et face à ces défits-là, nest-ce pas précisément
la République, laïque, citoyenne, la nation fondée sur lindividu aspirant à
légalité qui redeviennent, après trente ans doccultation,
dactualité! Qui sent le moisi ? La France ou eux ?
Le temps change. Les débats vont échapper aux surveillants
de la pensée, quils soient procureurs de fait ou juges de profession : les
tribunaux disent de plus en plus en effet ce que doit être un livre, une pensée, un
héritage intellectuel, etc. et il y a la loi Gayssot pour garantir les bonnes moeurs.
Mais cette période sachève.
Elle entraîne avec elle ces jumeaux antagonistes, issus du
même moule, que furent les « communistes » et les « nouveaux philosophes ». Les temps
sont fondateurs.
Max Gallo
(1) - Le Figaro, 19 sept. 2000, et France-Amérique, 7-13
octobre, entretien avec Bernard-Henri Lévy.
(2) - « La France moisie », titre dun article, paru dans Le Monde, de
Philippe Sollers.
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