| Sylviane Agacinski enseigne à
lÉcole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Elle est lauteur
notamment de La Politique des sexes (Seuil) et du Passeur de temps
(Seuil). Philosophe, écrivain, professeur, intellectuelle engagée, cest à tous
ces titres que Sylviane Agacinski* intervient dans le débat. Voici donc posée à nouveau la question du «paysage intellectuel». Va pour
le mot de paysage, encore quil présente des inconvénients ; pourquoi pas climat,
par exemple ?
Il y aurait beaucoup à dire du «climat intellectuel», au
moins sur la scène médiatique et militante, et notamment de la sensibilité ambiante,
qui porte, sans doute par fidélité à lorigine historique du terme, à considérer
que lintellectuel a pour tâche essentielle la défense dune victime ou la
dénonciation dune oppression.
On aspirerait à un climat moins marqué de ce manichéisme
politico-moral qui, en substituant un radicalisme moral aux vieux engagements, partage le
monde entre coupables et victimes.
La «victimisation» des femmes, par exemple, si elle devait
conduire à un traitement judiciaire des conflits entre les sexes, serait déplorable.
Lextension du judiciaire accompagne, on le sait, celui
du moral, avec, pour corollaire, lengagement humanitaire plus que politique.
Plus généralement, tout se passe, en France, comme si la
part «engagée» de la vie intellectuelle ne pouvait se concevoir autrement que comme
position exclusivement négative, défensive, révoltée, résistante.
Cette posture est tellement intériorisée que, dans le
domaine artistique aussi, la création doit, depuis des décennies, relever dun
résistancialisme généralisé, dont on ne sait plus à quoi il peut bien résister
après la liquidation de tout ce qui faisait les attributs de lart.
Mais, pour comprendre le climat, passons par le paysage et la
géographie. Le paysage, donc, évoque heureusement la question de lhorizon,
cest-à-dire, le mot le dit, celle des limites, des cadres, des bords.
Sinterroger sur le paysage intellectuel, cest
examiner ces pensées ou ces savoirs qui délimitent notre vie intellectuelle et à partir
desquels elle se déploie à un moment donné.
Tâche fort difficile puisque, en général, on ne voit
précisément pas le paysage et encore moins le pays dans lequel on vit, mais seulement
les êtres et les choses quon y rencontre.
Pour apparaître, le paysage demande donc une mise à
distance qui peut relever dune contemplation touristique, autrement dit (quon
me pardonne) du tour dhorizon journalistique, ou bien qui implique un processus de
dépaysement ou de décadrage à partir duquel ce lieu familier quon habitait se
dessine, comme une figure étrange privée de son apparence naturelle et nécessaire.
Notons encore que lessentielle possibilité du
dépaysement, et donc de la conscience du paysage, est devenue un trait caractéristique
de notre paysage.
Notre horizon, aujourdhui, est fait de la conscience du
changement dhorizon.
La mise en abîme ou la dénaturalisation du paysage, en
loccurrence de nos cadres de pensée, constitue elle-même le cadre impossible de la
pensée contemporaine.
Archéologie du savoir, déconstruction de la métaphysique,
médiologie, pour ne citer que quelques exemples, nous ont, depuis un certain temps
déjà, habitués à lidée que tout paysage intellectuel, tout horizon
philosophique, se présente lui-même cadré déjà par certaines conditions (techniques,
institutionnelles, textuelles, etc.).
Ces conditions constituent une multiplicité de cadrages,
donc de paysages possibles. Il ny a jamais un seul paysage, mais toujours plusieurs,
selon le support sur lequel ils se dessinent, la scène sur laquelle ils se présentent,
le texte où ils sont tracés.
Ainsi, on change de paysage en passant dune discipline
à lautre. Cest dire que nous assistons à la fin du « paysage intellectuel
» et que la demande de panorama doit être déçue.
Or on constate que lespace médiatique, à travers la
presse et laudiovisuel, a pour ambition ou pour effet dapparaître comme le
cadre général de tous les paysages, au point que la vie intellectuelle semble
nécessairement avoir lieu là uniquement et ne connaître dautres discours que ceux
qui sy trouvent prononcés ou dautres enjeux que ceux qui sy trouvent
débattus.
Il faut évidemment, et beaucoup lont fait, rappeler,
sur cette scène elle-même, quelle ne saurait résumer ni remplacer toutes les
autres.
Ainsi, tel concept ou tel auteur, omniprésent dans les
médias, nexiste pas dans les colloques universitaires.
Je ne dis pas cela pour disqualifier les débats
médiatisés, car il est bon que des questions qui concernent directement lopinion
publique, par exemple des questions juridiques, éthiques ou politiques, soient posées
devant elle, notamment par des spécialistes ou des « intellectuels », si lon
tient à ce terme.
Des débats sur la bioéthique ou la parité ne peuvent pas
senfermer dans des cercles académiques ou des commissions parlementaires. Mais on
ne peut en induire que tout objet de la philosophie, de la littérature, des sciences ou
des arts, est nécessairement un objet de débat «médiatisable».
Une grande partie de ce quon appelle la vie
intellectuelle a lieu ailleurs, et il faut, pour y accéder, entrer dans des uvres
à laccès long et difficile.
En outre, contrairement à ce que lon pourrait croire
en considérant lespace médiatique, le débat nest nullement la forme
privilégiée de lactivité philosophique.
Même le dialogue y prend le plus souvent une forme
aporétique qui ne pourrait que décevoir absolument la demande médiatique de position du
type «pour ou contre».
Certes, il y a des polémiques philosophiques, mais les
échanges ou la critique, en philosophie, ne sont pas du genre délibératif et
démocratique : il ne sagit pas de débattre pour décider ensuite en comptant les
voix ou les troupes.
Le nombre de disciples ou de «divisions» dun
philosophe na pas dimportance.
Cest en partie la réduction de lintellectuel à
ses engagements qui, entraînant la vie intellectuelle sur la scène publique, la politise
et la radicalise, pour le plus grand bénéfice des médias pour lesquels le pugilat est
gage daudience.
Cette tentation nest pas le fait des esprits
démocratiques, car ceux-là, comme Hannah Arendt, ne confondent pas philosophie et
politique, et font la distinction entre le débat dopinion et la vérité au sens
métaphysique ou scientifique.
Cest la tentation desprits dogmatiques et
manichéistes qui ne peuvent imaginer ni lautonomie du politique ni les incertitudes
de la pensée.
Il leur faut délimiter les territoires ennemis, ceux de
lerreur et du mal. Je me souviens dun écrivain, jadis, qui me reprochait mon
intérêt pour Borges: «Un peu trop péroniste tout de même, non ?»
Ainsi, encore aujourdhui, certains ne semblent pas
imaginer quune vie intellectuelle soit possible sans marcher à la dénonciation des
traîtres et substituer la stigmatisation politique ou morale à la critique.
Le problème des donneurs de leçons et des adeptes de la
prose de pilori est quils sont souvent militants avant dêtre philosophes.
Est-il besoin de préciser quils ne sont pas tous du
même côté ?
Ces dérives semblent répondre à une nostalgie des moments
où horizon philosophique et horizon politique se confondaient. Il faudrait parler
dune crise de lhorizon dans ces deux champs.
Mais faut-il faire le deuil de lhorizon ? Avec
limpossibilité de la pensée à maîtriser ou à se réapproprier ses propres
cadres, cest-à-dire aussi ses propres fondements, la philosophie est entrée dans
lexploration de sa finitude.
Il lui a fallu renoncer, précisément, à indiquer à ses
contemporains lhorizon de leur savoir ou de leur action alors quelle
sétait toujours voulue science des horizons, révélatrice des limites, des
origines et des fins, regard capable dembrasser le tout pour donner sens à la
partie, de penser luniversel pour comprendre le particulier.
Or, cest toujours à partir de sa prétention à
montrer lhorizon que la philosophie a cru devoir orienter la politique, depuis
lambition platonicienne jusquà lengagement sartrien.
Cest aussi avec lavènement de systèmes
philosophico-politiques, prenant la relève du théologico-politique, que la philosophie,
singulièrement la pensée marxiste, a consommé sa défaite.
La dialectique matérialiste a légitimé des violences qui
navaient rien à envier aux autres totalitarismes.
Il est alors assez paradoxal que le modèle sartrien de
lengagement continue, peu ou prou, à faire lobjet dune certaine
nostalgie chez les intellectuels ou ailleurs, comme si les philosophes avaient le plus
grand mal à se départir dun radicalisme politique ou, à défaut, moral, étayé
sur une référence à quelque horizon absolu.
Sous la multiplicité des paysages ou des décors, cet
horizon continue dorienter lengagement intellectuel, quel que soit le nom
quon donne à cet absolu (par exemple luniversel ou linconditionnel).
Un certain sacrifice de lintellect qui accompagnait
lengagement inconditionnel de Sartre du côté des défavorisés ou des dominés,
par exemple, na été pensable quà partir dune redéfinition de
luniversel comme accomplissement dune société sans classe où «tous les
hommes sont vraiment libres égaux et frères».
La mise en oeuvre, depuis Marx, de luniversalité
sociale prenait la relève du faux universel, masque des intérêts particuliers et
«bourgeois».
Ce nest pas en régressant dun cran vers un
universalisme ou un radicalisme moral quon accomplira le dépaysement auquel, me
semble-t-il, nous aspirons.
Cest en renonçant aux tyrannies de lhorizon qui,
en dernière instance, délivre de la finitude, autrement dit, en critiquant le mythe de
la délivrance.
Beaucoup voient aujourdhui dans loeuvre de Walter
Benjamin, non sans raison, le moment dune rupture avec un régime
dhistoricité orienté vers la libération à venir et une démythification de
lhistoricisme et du progressisme.
Benjamin opère en effet une critique de la téléologie
comme de toute promesse dune libération future. Mais cest pour contester à
cette promesse le pouvoir de donner toute sa force à la lutte de la classe opprimée.
À lespoir dun affranchissement futur, Benjamin
oppose le ressort plus puissant de «limage des ancêtres enchaînés» (Sur le
concept dhistoire).
Et, loin de rompre avec ce que jappellerai une
métaphysique de la libération, il la croit mieux servie par le travail de
lhistorien, autrement dit par ce «prophète qui regarde en arrière».
Ainsi échoit à lhistorien matérialiste la tâche
dassurer la rédemption du passé, et de construire une histoire à la mémoire des
sans-nom.
Le motif omniprésent de la mémoire aujourdhui
sinscrit lui aussi, semble-t-il, dans un paysage encore marqué par la quête du
salut.
En ce sens, il reste largement héritier dune très
vieille pensée, religieuse et métaphysique, à savoir la croyance en la possibilité
pour lhomme dêtre un jour délivré du mal et daccéder au salut.
Rien ne semble aujourdhui plus familier, mais aussi
plus ennuyeux et plus usé, que la rhétorique de la libération, mais elle survivra sans
doute tant que des intellectuels voudront jouer les rédempteurs.
Que se passerait-il, pourtant, si, après Nietzsche, on osait
mettre en question lhorizon du salut ? Que pourrait être une pensée qui ne
prétendrait plus nous délivrer du mal ? Qui ne croirait plus à la fin des différences
et des différends ?
Voilà qui permettrait un changement de climat et un vrai
dépaysement philosophique.
Sylviane Agacinski
* Sylviane Agacinski est aussi lépouse du Premier
ministre Lionel Jospin. |