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Le courrier français des Etats-Unis

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La série du Figaro sur le paysage intellectuel contemporain
Michel Serres :
«La science, moteur de l’histoire»

Figure marquante de la vie intellectuelle contemporaine, le philosophe Michel Serres a noué le dialogue avec les sciences exactes, et cela des deux côtés de l’Atlantique puisque les universités américaines l’accueillent régulièrement.

Ennemi de l’esprit de système et partisan d’un nouvel encyclopédisme (Atlas, François Bourin), Michel Serres analyse ici les répercussions de la communication de masse sur la production du savoir et le commerce des idées.

De lui on pourra lire aussi : Le Contrat naturel (François Bourin) et un ouvrage collectif, en collaboration avec Nayla Farouki, Paysages des sciences (Le Pommier).

LE FIGARO. Le paysage intellectuel français, vous vous y plaisez ?

MICHEL SERRES. Un intellectuel, aujourd’hui, évolue et intervient dans ce qu’on pourrait appeler l’espace public un espace marqué par un caractère démocratique et égalitaire, et qui est un peu copié sur celui que proposent les sciences sociales.

Mais je dois vous faire un aveu : les problèmes politiques n’ont jamais été ma tasse de thé. Fait rare dans votre génération, vous échappez au marxisme...

J’avais une formation scientifique, je ne pouvais donc pas croire à la pertinence d’une doctrine qui se prétendait scientifique tout en condamnant à loisir la théorie des probabilités, la mécanique quantique, la biologie de Mendel.

A l’École normale, l’affaire Lyssenko me paraissait incompréhensible.

LE FIGARO - Tout comme la méconnaissance de la science par le marxisme ?

MICHEL SERRES - Plus exactement, ce qui me semblait incompréhensible c’était le refus de cette idéologie de prendre acte des avancées des sciences mathématiques, physique et biologie.

Mais une autre raison, plus profonde, a expliqué mon écart précoce par rapport à la scène intellectuelle : c’est la théorie de l’engagement.

Chez Sartre, l’éthique des « Mains sales » supposait un problème résolu. Sartre disait en substance « je sais parfaitement ce qu’est la société contemporaine, et je le sais tellement bien que je peux en promouvoir les avancées ».

Dans l’engagement sartrien, j’ai très vite discerné un prophétisme aveugle, qui fait de l’intellectuel, selon l’expression d’Aron, «un confident de la Providence».

LE FIGARO - Alors vous récusez, comme Aron, le savoir du social...

MICHEL SERRES - En fait, je n’ai jamais rien récusé. J’ai simplement pris mes distances à l’âge de vingt ans avec une analyse purement idéologique des sociétés modernes, qui m’était, dès les années 60, foncièrement étrangère.

J’avais déjà à cette époque le sentiment que l’information, et non la production, dominait la société.

LE FIGARO - Le matérialisme dialectique se dit « scientifique » mais ignore la science ?

MICHEL SERRES - Oui, c’est cela. Les marxistes — mais pas seulement eux ! — oubliaient qu’une grande part de la dynamique de la société occidentale entre 1950 et 1965 a tenu essentiellement non à une lutte des classes ou à un hypothétique sens de l’histoire — notions floues et invérifiables — mais aux bonds en avant de la science.

Pour le dire d’une formule lapidaire : la société est changée par la science, pas par les cafés.

Aujourd’hui, toutefois, les intellectuels ont rompu avec le type d’engagement « savant » de l’âge idéologique... C’est possible.

LE FIGARO - Malgré leur mue, les « intellos » sont-ils réellement au fait des révolutions scientifiques qui ont changé la société et l’éthique depuis 1945 ?

MICHEL SERRES - Aucun problème social ou éthique nouveau depuis la Seconde Guerre mondiale n’est sans rapport avec les questions posées par les disciplines scientifiques « dures ».

La science s’est avérée être un moteur de l’histoire autrement plus puissant que la violence.

LE FIGARO - Parlons de votre ouvrage Le Contrat naturel; vous l’avez conçu comme une façon d’être ponctuel au rendez-vous que la science fixe à la pensée ?

MICHEL SERRES - Je voulais répondre aux questions inédites concernant notre rapport global au monde. Ce livre a été critiqué par le paysage intellectuel français qui n’a rien compris à l’histoire du droit que j’y ébauchais.

On a cru y discerner une justification du fondamentalisme écolo ! En fait, je m’étais aperçu que la philosophie occidentale, depuis Platon jusqu’à nos jours, avait pour but de trouver le lieu commun de la science et du droit.

Une question me semblait d’une brûlante actualité : existe-t-il un nouveau sujet de droit, à l’heure où la transformation du réel par nos techniques devient globale ?

Le fil rouge de cette interrogation part des thèses que j’ai exposées dans La Communication.

LE FIGARO - Le pari de ce livre c’était de dire que nous entrions dans une société de communication, placée sous le signe d’Hermès. Hermès change les conditions du débat ?

MICHEL SERRES - Oui, mais au-delà du débat, c’est notre « être au monde » lui-même qui est bouleversé. Il y a une loi fondamentale de la communication : Ésope disait que la langue était la meilleure et la pire des choses.

En généralisant, vous vous apercevez tout de suite qu’une bonne autoroute est empruntée parce qu’elle est bonne, mais son succès même la rend encombrée, et elle devient finalement mauvaise.

De même, la télévision pourrait être un excellent canal pour l’éducation populaire ou la culture du grand public, et un adolescent de 14 ans y a vu 20 000 meurtres.

LE FIGARO - Votre théorème postulant la neutralité des objets techniques vaut-il pour l’Internet, qui introduit la dimension du virtuel dans l’échange culturel ?

MICHEL SERRES - Mais qui vous a dit qu’il convient d’opposer la science Internet en l’occurrence et la culture ? Elle a toujours été virtuelle, la culture ! C’est même son domaine propre.

Que je sache, Mme Bovary n’a pas beaucoup existé, et je ne vois pas ce que l’arrivée du Web va changer à l’essence virtuelle de la culture.

LE FIGARO - Mais tout de même, vous ne communiquez pas de la même manière avec le monde selon que vous êtes devant votre écran de télévision, sur le Web ou sur le terrain !

MICHEL SERRES - Au-delà des objections que vous élevez, c’est la construction de la culture contemporaine qui est en jeu.

Voici cinquante ans, on tenait pour cultivé un homme qui avait de la profondeur historique, qui savait du grec, un peu d’hébreu, du latin. N’est-il pas aujourd’hui singulièrement inculte celui qui ignore que la terre a quatre milliards d’années, que la vie est née il y a environ trois milliards cinq cents millions d’années ou que le Soleil tourne autour du centre de la galaxie tous les 250 millions d’années ?

LE FIGARO - La transmission n’est plus assurée, faut-il partir de là, pour rouvrir un vrai débat ?

MICHEL SERRES - Oui, le philosophe est voué à anticiper les pratiques et le savoir de demain. La philosophie anticipe et construit. Dans une complète incertitude du lendemain.

C’est notre concept même de la vérité qui est à revoir. Qu’est-ce que la philosophie ? La construction de la maison des générations futures.

LE FIGARO - La refonte de la vie intellectuelle suppose de revisiter l’idée de vérité ?

MICHEL SERRES - Oui, le problème de la vérité se pose dans un monde où débattent de la science et des techniques, mais où il est rare que la vérité en sorte.

Les généticiens le disent: dans un débat sur le clonage thérapeutique, on présente au public une version des problèmes proche de la contre-vérité scientifique.

LE FIGARO - Le fait que les débats manquent la vérité, est-ce un retour à une époque où le raisonnement rationnel n’existait pas ?

MICHEL SERRES - C’est en effet le fond du problème.

Revenons sur l’origine du concept de vérité. Beaucoup de gens meurent sans rien laisser derrière eux. Et les Grecs avaient matérialisé cette triste évidence en disant qu’aux enfers coulait un fleuve qui s’appelait le Léthé (« l’Oubli ») : quand on le passait, plus personne ne se souvenait de vous.

Mais il y avait, exceptionnellement, des personnes qui revenaient de l’autre rive, tels Achille et Ulysse.

Un mot en grec, aletheïa, désignait le trajet de ce retour, de ce retour sur oubli, et ce mot, par extension, désignait la vérité.

Or seuls les conteurs peuvent redonner vie aux morts en les tirant de l’oubli : Homère chantant la gloire d’Achille le guerrier ou d’Ulysse le marin les maintient en-deçà de la rive de l’oubli, dans l’actualité de la mémoire. Le concept de vérité est donc indissociable de celui de gloire.

LE FIGARO - Quand la philosophie prend la parole, tout change ?

MICHEL SERRES - Les premiers philosophes grecs tentent de dissocier la vérité de la gloire. Pour eux, le vrai sort de l’évidence ou de la démonstration.

Ils ont fait école puisqu’en Occident nous avons vécu jusqu’à récemment sur l’idée que la vérité est irréductible à la gloire.

Aujourd’hui s’amorce le retour aux temps homériques : la vérité est de nouveau diluée dans la gloire, c’est-à-dire dans la prolifération incessante d’un discours publicitaire. Ce qu’on dit sur les résidus nucléaires ou sur les OGM dans les débats publics est globalement faux.

La gloire a pris la place de la vérité. Il faut accepter cet état de fait, mais inventer aussi une culture nouvelle au terme de laquelle la vérité resurgira, en dialogue permanent avec cette tentation glorieuse.

LE FIGARO - Le divorce de la science devenue quasi inintelligible sauf aux initiés et du discours humaniste réduit au pré carré des sciences sociales n’explique-t-il pas l’irréalité de certains débats ?

MICHEL SERRES - La césure des « sciences » et des « lettres » explique le recul de la compréhension des choses dans le monde moderne, ainsi que le triomphe du faux-semblant.

La science poursuit son travail, mais elle est si mal vulgarisée qu’elle perd même aujourd’hui une partie de son crédit. J’ai fait une conférence récente au Syndicat des fruits et légumes du Lot-et-Garonne sur les OGM.

Tout le monde a compris, bien que le sujet fût nouveau et vraiment difficile.

LE FIGARO - Les savoirs contemporains se cherchant des passeurs, plaidez-vous pour un nouvel encyclopédisme ?

MICHEL SERRES - Base indispensable et nécessaire de toute philosophie, d’Aristote à Diderot, l’encyclopédie s’impose d’autant plus aujourd’hui que nous courons tous après la gloire.

Le concept d’encyclopédie contemporaine me paraît sous-tendu par le grand récit de l’univers que la science propose.

Et, là aussi, les techniques modernes de communication nous donnent une chance de lui donner forme. Mais tout dépend de la façon dont on les utilise.

Au moment même où chacun a sa console, construire la Grande Bibliothèque comme entassement de livres dans un espace centralisé est une erreur gigantesque.

Avec le Web, on peut se procurer n’importe quel livre de chez soi, fût-il à Sydney ou Ouagadougou. Un nouvel humanisme universel se fait jour, un peu comme à la Renaissance.

Propos recueillis par Alexis LACROIX

 

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