| Comme nombre
dintellectuels français fuyant loccupation allemande, Antoine de
Saint-Exupéry passa une partie de la guerre à New York où il écrivit Pilote de
guerre (Flight to Arras) et son conte merveilleux, Le Petit Prince. A
loccasion du centenaire de sa naissance, une plaque à sa mémoire sera inaugurée
sur la façade de limmeuble abritant aujourdhui le restaurant « La Grenouille
», un des endroits témoins de sa vie new-yorkaise . Antoine de Saint-Exupéry est arrivé à New York le 31 décembre 1940, au
dernier jour dune triste année où la France avait vécu une incroyable tragédie.
Mais lorsque, venant de Lisbonne, il débarque du
«Sidoney», un paquebot des «American Export Lines», laviateur écrivain est
devenu depuis quelques mois, célèbre aux Etats-Unis, grâce à sa dernière oeuvre qui a
connu un phénoménal succès.
Terre des hommes, publié en anglais sous un titre de rêve :
Wind, Sand and Stars, a obtenu le prix national du livre («National Book Award») pour
1939, et en juin, a été choisi «livre du mois» par le «Book of the Month Club».
Deux cents cinquante mille exemplaires, déjà, ont été
vendus. Ainsi, tandis quil risque chaque jour sa vie dans les lieux embrasés de la
bataille de France, ses droits dauteur, sans quil le sache, sétaient
accumulés en Amérique...
En juillet 1940, officier de réserve venant datteindre
lâge de quarante ans, Saint-Ex (comme lappelaient ses camarades) avait été
démobilisé.
Aussitôt, ses éditeurs américains lavaient pressé
de les rejoindre pour recevoir son pactole, participer à la promotion de ses livres et en
écrire dautres.
Il avait hésité, par scrupule et sen était expliqué
: était-il décent de quitter son pays accablé par un désastre sans précédent et dont
la moitié du territoire était occupée par lennemi ?
«Non, disaient certains, il faut rester sur le sol de sa
patrie, même piétiné, même profané.»
Dautres pensaient différemment : «la France a besoin
dun répit, cest pourquoi la majorité des Français approuvent un armistice
qui va leur permettre de se reprendre, de respirer.
Il leur faut aussi du recul». Saint-Exupéry sest donc
décidé à partir; il ajoutait: «Jirai aux Etats-Unis, je suis convaincu
quils finiront par entrer dans la guerre, et quil viendront nous sauver comme
la dernière fois.»
Cette conviction ne devait plus jamais le quitter.Il se garda
bien, cependant, de lexprimer aussi nettement aux journalistes qui
linterrogeaient à son arrivée.
Les Américains nétaient pas prêts à entendre
quils entreraient bientôt en guerre, et la majorité dentre eux tenait alors
beaucoup à leur neutralité.
De même, il se montra dune grande prudence quand on
linterrogea sur Pétain et De Gaulle, se bornant à dire que les querelles
politiques avaient fait beaucoup de mal à la France et que, pour sa part, il ne sen
mêlerait pas -ce qui ne manqua pas de provoquer déceptions et critiques des deux
côtés.
Le dialogue avec les journalistes était dautant plus
difficile que Saint-Exupéry ne parlait pas langlais, ne le comprenait pas et ne
désirait pas lapprendre.
Il ne venait aux Etats-Unis, dit-il, que pour des raisons
professionnelles et littéraires et ny resterait que trois à quatre semaines.
En fait, il dut y passer vingt huit mois.Le 15 janvier 1941,
lauteur de Wind, Sand and Stars est linvité dhonneur dun banquet
qui réunit mille cinq cents convives à lhôtel Astor, où lui est remis le prix
national du livre.
Quelques jours plus tard, la politique reprend ses droits, on
apprend que le gouvernement de Vichy a nommé Antoine de Saint-Exupéry au Conseil
national, assemblée de notables placés à titre honorifique auprès du Maréchal chef de
lEtat.
Lécrivain, par un communiqué rédigé par Lewis
Galantière, son traducteur, et publié dans le New York Times du 31 janvier, se hâte de
faire savoir quil na été ni consulté, ni informé de cette nomination et
que si on len avait avisé, il laurait déclinée.
Entre Gaullistes et Pétainistes
Cette première escarmouche nen suscite pas moins des
commentaires virulents.
Les gaullistes les plus ardents, dès quils comprennent
que Saint-Ex ne les rejoindra pas, le fustigent comme «agent de Vichy» alors quau
contraire, il ne répond pas aux avances qui lui sont faites par lambassade de
France à Washington.
Le professeur Léon Wencelius, qui le connaît bien à cette
époque, écrit : «Au lieu de se mêler à la division, laviateur recherchait
lunion».
Attitude bien difficile dans le creuset de la guerre et des
passions mais qui, en fait, était suivie par beaucoup. Anne Morrow Lindbergh, dont le
livre The Wave of the Future était alors lobjet de vifs débats, écrit en mars
1941 dans son journal : «Jespère, je prie, pour que Saint-Exupéry puisse rester
libre, pur, intact, à une époque où chacun est catalogué, étiqueté blanc ou noir,
contraint de prendre parti.
Oh! Combien jespère quil pourra rester au-dessus
de la mêlée pour écrire.»Ecrire, cest ce que fait lexilé.
On la installé dans un magnifique appartement, au
vingt-troisième étage du 240 Central Park South. Il travaille à un gros ouvrage
philosophique qui devait, en fait, être son oeuvre posthume: Citadelle.
Mais de son propre aveu, il travaillait lentement : il lui
avait fallu quatre ans pour Vol de nuit, sept ans pour Terre des hommes, dont la
rédaction, il est vrai, avait été constamment interrompue par ses voyages, ses
missions, et les obligations de son métier daviateur.
Ce livre lui donnait beaucoup de peine; il raturait,
déchirait, recommençait.
Et ce nétait pas ce que voulaient ses éditeurs,
Eugène Reynol et Curtis Hitchlock, qui souhaitaient un témoignage sur les combats de
1940 et des explications sur la défaite foudroyante de la France.
Lécrivain se mettait en colère : «il naimait
pas quon le prenne pour un plumitif capable décrire sur commande.»
Alors il sortait; allait rejoindre ses copains, Bernard
Lamotte et les autres, festoyait avec eux, les éblouissait par détonnants tours de
cartes, cachant par de futiles distractions langoisse quil sentait monter en
lui.
Les mauvaises nouvelles arrivant dEurope le
consternaient : partout Hitler avançait.
Il alla se porter volontaire pour convoyer des avions entre
les Etats-Unis et lAngleterre; refus des autorités américaines : il était trop
vieux.
Pour Saint-Exupéry, cette fois, cen était trop. Il
fallait changer dair, sortir du guêpier New-Yorkais.
Jean Renoir, le cinéaste-réalisateur de La grande illusion
qui avait été, par hasard, son compagnon de cabine à bord du «Sidoney»,
linvitait en Californie.
Cest chez lui, dans sa maison dHollywood,
quen juillet 1941 il alla se réfugier. Immédiatement, il y trouva
léloignement et le calme propices à la rédaction de louvrage quon
attendait de lui.
Utilisant pour la première fois un dictaphone, travaillant
toutes les nuits, dormant le jour, il composa en cinq mois, malgré linterruption
dun séjour à lhôpital pour des accès de fièvre, la plus grande partie du
livre, qui devait être Pilote de guerre et, traduit au fur et à mesure de
larrivée des feuillets à New York, en anglais Flight to Arras.
La tâche de Saint-Ex fut interrompue fin novembre par
lannonce de larrivée prochaine de son épouse dorigine salvadorienne
Consuelo, quil avait laissée en France un an auparavant.
Il prit immédiatement le train à Los Angeles pour aller
laccueillir à New York et linstaller au 240 Central Park South, non pas chez
lui, mais dans un autre appartement, sur le même palier.
Sage précaution, car la pétillante sud-américaine qui
avait fondé une colonie dartistes au vieux village dOppède dans le Lubéron,
ne tarda pas à attirer chez elle tous les surréalistes de la ville : André Breton,
Salvador Dali, Joan Miro, Max Ernst, André Masson, Marcel Deschamps, Yves Tanguy.
Saint-Ex ne les aimait pas tous, mais il les tolérait.
Bien plus important étaient les grands événements de la
scène internationale : le 7 décembre, les Japonais avaient attaqué par surprise la base
américaine de Pearl Harbor, le 11 décembre, lAllemagne, à son tour, avait
déclaré la guerre aux Etats-Unis.
Malgré la gravité de lheure, Saint-Exupéry était
heureux : ce quil avait prédit était arrivé, et il ne doutait pas de la victoire.
Pour la Victoire, tel était, justement, le titre que
choisirent en janvier 1942 les trois journalistes qui sunirent pour lancer, enfin,
le journal français qui, malgré des efforts comme ceux dAlphonse de Milly,
manquait tant à New York depuis la disparition du Courrier des Etats-Unis : Henri de
Kerillis, Geneviève Tabouis et Michel Pobers.
Georges Bernanos, qui vivait au Brésil, devint lun de
leurs collaborateurs réguliers, comme Jacques Maritain, Jules Romain, André Maurois et
dautres réfugiés français, mais pas Saint-Exupéry qui voulait, là encore,
garder sa totale indépendance.
Mais son message était contenu dans Pilote de guerre, que
les Editions de la Maison Française publièrent en février, tandis que Flight to Arras
paraissait en trois livraisons successives dans lAtlantic Monthly, devenant
immédiatement un «best-seller».
La naissance du Petit Prince
«Saint-Ex» est maintenant plus apaisé, bien quil
reste en butte à la vindicte de quelques-uns de ses compatriotes qui critiquent vivement,
pour des raisons opposées, son dernier livre.
Il a retrouvé de vieilles connaissances, Paul-Emile Victor,
Jean-Gérard Fleury, Robert Boname (qui assistera cette semaine aux cérémonies de New
York).
Mais au printemps de 1942, un projet étrange germe dans sa
tête, et plus encore, dans son cur. Il a toujours aimé dessiner. Un petit bonhomme
lobsède.
Un enfant blond qui flotte dans les airs et lui parle dans le
désert.
Même Consuelo se prend de passion pour lui. Pour que son
Antoine puisse y consacrer tout son temps, elle lemmène dans une vaste villa de
bois à Westport dans le Connecticut; puis à Eton Neck, près de Northport, Long Island,
dans une maison à deux étages baptisée «Bevin House».
Cest là quil terminera Le Petit Prince
(1).Subitement, pour tous les Français le temps saccélère.
Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, les Américains
débarquent en Afrique du Nord. Des combats ont lieu, notamment à Casablanca, mais
bientôt, des troupes françaises en Algérie et au Maroc souvrent à leurs anciens
alliés.
En France, les Allemands envahissent la zone libre ; ils
tentent de semparer de la flotte armée à Toulon, mais ils échouent : celle-ci se
saborde.
Saint-Exupéry court vers New York. Le 29 novembre, il publie
dans le New York Times et dans plusieurs autres journaux nord-américains An Open Letter
to Frenchmen Everywhere.
Cest un appel aux armes pour tous les Français des
Etats-Unis, mais aussi un appel à la réconciliation et à lunion du peuple de
France pour lutter contre lennemi commun.
Cette «réconciliation», dailleurs, ne plaît pas à
tout le monde : même Maritain, dans Pour la Victoire, objecte qu«il faut parfois
juger», et, sous-entendu, dabord punir les coupables des errances des dernières
années.
Saint-Exupéry, lui, veut donner lexemple, repartir
vite au combat. Ses objectifs sont clairs.
Dans Lettre à un otage quil publie en février 1943
chez Brentanos et qui est dédié à son ami Léon Werth, il explique quil
faut se battre non seulement pour son pays, mais pour la défense et le respect des Droits
de lHomme.
Il nest pas facile de sengager.
Pourtant très nombreux sont les jeunes qui veulent rejoindre
en Afrique du Nord larmée du général Giraud.
Lorsque le général Béthouard vient aux Etats-Unis en mars
1943 à la tête dune mission de réarmement des forces françaises, Saint-Exupéry
sadresse directement à lui pour obtenir la permission de repartir, et daller
retrouver ses camarades du groupe II/33.
Béthouard lui donne une autorisation dembarquement,
avec mobilisation effective à compter du 1er août 1943.
A sa femme Consuelo il écrit : «Je repars pour la guerre...
Je ne désire pas me faire tuer, mais sil le faut, jaccepte bien volontiers de
mendormir ainsi».
Le sort en est jeté; il ne la reverra plus.
Jacques HABERT *
* Ancien directeur de France-Amérique, puis sénateur des
Français de létranger pendant trente ans, Jacques Habert a servi dans
laviation pendant la Deuxième Guerre mondiale, notamment aux Etats-Unis, et est
aujourdhui lieutenant-colonel honoraire de lArmée de lAir.
(1) Une exposition est consacrée à lauteur par la
Northport Historical Society au Northport Historical Museum (215 Main Street, tél.
631-757-9859). Jusquau 5 novembre. |