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Le courrier français des Etats-Unis

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Le séjour de Saint-Exupéry à New York : 1941-1943
Sur les traces du Petit Prince... 
Comme nombre d’intellectuels français fuyant l’occupation allemande, Antoine de Saint-Exupéry passa une partie de la guerre à New York où il écrivit Pilote de guerre (Flight to Arras) et son conte merveilleux, Le Petit Prince. A l’occasion du centenaire de sa naissance, une plaque à sa mémoire sera inaugurée sur la façade de l’immeuble abritant aujourd’hui le restaurant « La Grenouille », un des endroits témoins de sa vie new-yorkaise .

Antoine de Saint-Exupéry est arrivé à New York le 31 décembre 1940, au dernier jour d’une triste année où la France avait vécu une incroyable tragédie.

Mais lorsque, venant de Lisbonne, il débarque du «Sidoney», un paquebot des «American Export Lines», l’aviateur écrivain est devenu depuis quelques mois, célèbre aux Etats-Unis, grâce à sa dernière oeuvre qui a connu un phénoménal succès.

Terre des hommes, publié en anglais sous un titre de rêve : Wind, Sand and Stars, a obtenu le prix national du livre («National Book Award») pour 1939, et en juin, a été choisi «livre du mois» par le «Book of the Month Club».

Deux cents cinquante mille exemplaires, déjà, ont été vendus. Ainsi, tandis qu’il risque chaque jour sa vie dans les lieux embrasés de la bataille de France, ses droits d’auteur, sans qu’il le sache, s’étaient accumulés en Amérique...

En juillet 1940, officier de réserve venant d’atteindre l’âge de quarante ans, Saint-Ex (comme l’appelaient ses camarades) avait été démobilisé.

Aussitôt, ses éditeurs américains l’avaient pressé de les rejoindre pour recevoir son pactole, participer à la promotion de ses livres et en écrire d’autres.

Il avait hésité, par scrupule et s’en était expliqué : était-il décent de quitter son pays accablé par un désastre sans précédent et dont la moitié du territoire était occupée par l’ennemi ?

«Non, disaient certains, il faut rester sur le sol de sa patrie, même piétiné, même profané.»

D’autres pensaient différemment : «la France a besoin d’un répit, c’est pourquoi la majorité des Français approuvent un armistice qui va leur permettre de se reprendre, de respirer.

Il leur faut aussi du recul». Saint-Exupéry s’est donc décidé à partir; il ajoutait: «J’irai aux Etats-Unis, je suis convaincu qu’ils finiront par entrer dans la guerre, et qu’il viendront nous sauver comme la dernière fois.»

Cette conviction ne devait plus jamais le quitter.Il se garda bien, cependant, de l’exprimer aussi nettement aux journalistes qui l’interrogeaient à son arrivée.

Les Américains n’étaient pas prêts à entendre qu’ils entreraient bientôt en guerre, et la majorité d’entre eux tenait alors beaucoup à leur neutralité.

De même, il se montra d’une grande prudence quand on l’interrogea sur Pétain et De Gaulle, se bornant à dire que les querelles politiques avaient fait beaucoup de mal à la France et que, pour sa part, il ne s’en mêlerait pas -ce qui ne manqua pas de provoquer déceptions et critiques des deux côtés.

Le dialogue avec les journalistes était d’autant plus difficile que Saint-Exupéry ne parlait pas l’anglais, ne le comprenait pas et ne désirait pas l’apprendre.

Il ne venait aux Etats-Unis, dit-il, que pour des raisons professionnelles et littéraires et n’y resterait que trois à quatre semaines.

En fait, il dut y passer vingt huit mois.Le 15 janvier 1941, l’auteur de Wind, Sand and Stars est l’invité d’honneur d’un banquet qui réunit mille cinq cents convives à l’hôtel Astor, où lui est remis le prix national du livre.

Quelques jours plus tard, la politique reprend ses droits, on apprend que le gouvernement de Vichy a nommé Antoine de Saint-Exupéry au Conseil national, assemblée de notables placés à titre honorifique auprès du Maréchal chef de l’Etat.

L’écrivain, par un communiqué rédigé par Lewis Galantière, son traducteur, et publié dans le New York Times du 31 janvier, se hâte de faire savoir qu’il n’a été ni consulté, ni informé de cette nomination et que si on l’en avait avisé, il l’aurait déclinée.

Entre Gaullistes et Pétainistes

Cette première escarmouche n’en suscite pas moins des commentaires virulents.

Les gaullistes les plus ardents, dès qu’ils comprennent que Saint-Ex ne les rejoindra pas, le fustigent comme «agent de Vichy» alors qu’au contraire, il ne répond pas aux avances qui lui sont faites par l’ambassade de France à Washington.

Le professeur Léon Wencelius, qui le connaît bien à cette époque, écrit : «Au lieu de se mêler à la division, l’aviateur recherchait l’union».

Attitude bien difficile dans le creuset de la guerre et des passions mais qui, en fait, était suivie par beaucoup. Anne Morrow Lindbergh, dont le livre The Wave of the Future était alors l’objet de vifs débats, écrit en mars 1941 dans son journal : «J’espère, je prie, pour que Saint-Exupéry puisse rester libre, pur, intact, à une époque où chacun est catalogué, étiqueté blanc ou noir, contraint de prendre parti.

Oh! Combien j’espère qu’il pourra rester au-dessus de la mêlée pour écrire.»Ecrire, c’est ce que fait l’exilé.

On l’a installé dans un magnifique appartement, au vingt-troisième étage du 240 Central Park South. Il travaille à un gros ouvrage philosophique qui devait, en fait, être son oeuvre posthume: Citadelle.

Mais de son propre aveu, il travaillait lentement : il lui avait fallu quatre ans pour Vol de nuit, sept ans pour Terre des hommes, dont la rédaction, il est vrai, avait été constamment interrompue par ses voyages, ses missions, et les obligations de son métier d’aviateur.

Ce livre lui donnait beaucoup de peine; il raturait, déchirait, recommençait.

Et ce n’était pas ce que voulaient ses éditeurs, Eugène Reynol et Curtis Hitchlock, qui souhaitaient un témoignage sur les combats de 1940 et des explications sur la défaite foudroyante de la France.

L’écrivain se mettait en colère : «il n’aimait pas qu’on le prenne pour un plumitif capable d’écrire sur commande.»

Alors il sortait; allait rejoindre ses copains, Bernard Lamotte et les autres, festoyait avec eux, les éblouissait par d’étonnants tours de cartes, cachant par de futiles distractions l’angoisse qu’il sentait monter en lui.

Les mauvaises nouvelles arrivant d’Europe le consternaient : partout Hitler avançait.

Il alla se porter volontaire pour convoyer des avions entre les Etats-Unis et l’Angleterre; refus des autorités américaines : il était trop vieux.

Pour Saint-Exupéry, cette fois, c’en était trop. Il fallait changer d’air, sortir du guêpier New-Yorkais.

Jean Renoir, le cinéaste-réalisateur de La grande illusion qui avait été, par hasard, son compagnon de cabine à bord du «Sidoney», l’invitait en Californie.

C’est chez lui, dans sa maison d’Hollywood, qu’en juillet 1941 il alla se réfugier. Immédiatement, il y trouva l’éloignement et le calme propices à la rédaction de l’ouvrage qu’on attendait de lui.

Utilisant pour la première fois un dictaphone, travaillant toutes les nuits, dormant le jour, il composa en cinq mois, malgré l’interruption d’un séjour à l’hôpital pour des accès de fièvre, la plus grande partie du livre, qui devait être Pilote de guerre et, traduit au fur et à mesure de l’arrivée des feuillets à New York, en anglais Flight to Arras.

La tâche de Saint-Ex fut interrompue fin novembre par l’annonce de l’arrivée prochaine de son épouse d’origine salvadorienne Consuelo, qu’il avait laissée en France un an auparavant.

Il prit immédiatement le train à Los Angeles pour aller l’accueillir à New York et l’installer au 240 Central Park South, non pas chez lui, mais dans un autre appartement, sur le même palier.

Sage précaution, car la pétillante sud-américaine qui avait fondé une colonie d’artistes au vieux village d’Oppède dans le Lubéron, ne tarda pas à attirer chez elle tous les surréalistes de la ville : André Breton, Salvador Dali, Joan Miro, Max Ernst, André Masson, Marcel Deschamps, Yves Tanguy.

Saint-Ex ne les aimait pas tous, mais il les tolérait.

Bien plus important étaient les grands événements de la scène internationale : le 7 décembre, les Japonais avaient attaqué par surprise la base américaine de Pearl Harbor, le 11 décembre, l’Allemagne, à son tour, avait déclaré la guerre aux Etats-Unis.

Malgré la gravité de l’heure, Saint-Exupéry était heureux : ce qu’il avait prédit était arrivé, et il ne doutait pas de la victoire.

Pour la Victoire, tel était, justement, le titre que choisirent en janvier 1942 les trois journalistes qui s’unirent pour lancer, enfin, le journal français qui, malgré des efforts comme ceux d’Alphonse de Milly, manquait tant à New York depuis la disparition du Courrier des Etats-Unis : Henri de Kerillis, Geneviève Tabouis et Michel Pobers.

Georges Bernanos, qui vivait au Brésil, devint l’un de leurs collaborateurs réguliers, comme Jacques Maritain, Jules Romain, André Maurois et d’autres réfugiés français, mais pas Saint-Exupéry qui voulait, là encore, garder sa totale indépendance.

Mais son message était contenu dans Pilote de guerre, que les Editions de la Maison Française publièrent en février, tandis que Flight to Arras paraissait en trois livraisons successives dans l’Atlantic Monthly, devenant immédiatement un «best-seller».

La naissance du Petit Prince

«Saint-Ex» est maintenant plus apaisé, bien qu’il reste en butte à la vindicte de quelques-uns de ses compatriotes qui critiquent vivement, pour des raisons opposées, son dernier livre.

Il a retrouvé de vieilles connaissances, Paul-Emile Victor, Jean-Gérard Fleury, Robert Boname (qui assistera cette semaine aux cérémonies de New York).

Mais au printemps de 1942, un projet étrange germe dans sa tête, et plus encore, dans son cœur. Il a toujours aimé dessiner. Un petit bonhomme l’obsède.

Un enfant blond qui flotte dans les airs et lui parle dans le désert.

Même Consuelo se prend de passion pour lui. Pour que son Antoine puisse y consacrer tout son temps, elle l’emmène dans une vaste villa de bois à Westport dans le Connecticut; puis à Eton Neck, près de Northport, Long Island, dans une maison à deux étages baptisée «Bevin House».

C’est là qu’il terminera Le Petit Prince (1).Subitement, pour tous les Français le temps s’accélère.

Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, les Américains débarquent en Afrique du Nord. Des combats ont lieu, notamment à Casablanca, mais bientôt, des troupes françaises en Algérie et au Maroc s’ouvrent à leurs anciens alliés.

En France, les Allemands envahissent la zone libre ; ils tentent de s’emparer de la flotte armée à Toulon, mais ils échouent : celle-ci se saborde.

Saint-Exupéry court vers New York. Le 29 novembre, il publie dans le New York Times et dans plusieurs autres journaux nord-américains An Open Letter to Frenchmen Everywhere.

C’est un appel aux armes pour tous les Français des Etats-Unis, mais aussi un appel à la réconciliation et à l’union du peuple de France pour lutter contre l’ennemi commun.

Cette «réconciliation», d’ailleurs, ne plaît pas à tout le monde : même Maritain, dans Pour la Victoire, objecte qu’«il faut parfois juger», et, sous-entendu, d’abord punir les coupables des errances des dernières années.

Saint-Exupéry, lui, veut donner l’exemple, repartir vite au combat. Ses objectifs sont clairs.

Dans Lettre à un otage qu’il publie en février 1943 chez Brentano’s et qui est dédié à son ami Léon Werth, il explique qu’il faut se battre non seulement pour son pays, mais pour la défense et le respect des Droits de l’Homme.

Il n’est pas facile de s’engager.

Pourtant très nombreux sont les jeunes qui veulent rejoindre en Afrique du Nord l’armée du général Giraud.

Lorsque le général Béthouard vient aux Etats-Unis en mars 1943 à la tête d’une mission de réarmement des forces françaises, Saint-Exupéry s’adresse directement à lui pour obtenir la permission de repartir, et d’aller retrouver ses camarades du groupe II/33.

Béthouard lui donne une autorisation d’embarquement, avec mobilisation effective à compter du 1er août 1943.

A sa femme Consuelo il écrit : «Je repars pour la guerre... Je ne désire pas me faire tuer, mais s’il le faut, j’accepte bien volontiers de m’endormir ainsi».

Le sort en est jeté; il ne la reverra plus.

Jacques HABERT *

* Ancien directeur de France-Amérique, puis sénateur des Français de l’étranger pendant trente ans, Jacques Habert a servi dans l’aviation pendant la Deuxième Guerre mondiale, notamment aux Etats-Unis, et est aujourd’hui lieutenant-colonel honoraire de l’Armée de l’Air.

(1) Une exposition est consacrée à l’auteur par la Northport Historical Society au Northport Historical Museum (215 Main Street, tél. 631-757-9859). Jusqu’au 5 novembre.

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