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Le séjour de Saint-Exupéry à New York : 1941 - 1943
« La Grenouille » dans le
« bocal » 

Quel rapport entre Saint-Exupéry et un restaurant qui n’existait pas au temps de son séjour à New York?

A première vue, l’initiative d’apposer une plaque à la mémoire de l’écrivain-aviateur à l’enseigne du 3 de la 52ème rue Est, à deux pas du Rockefeller Center, a de quoi surprendre.

Mais la section américaine du Souvenir Français, que préside Christian Bickert, a estimé que c’est à cette adresse que l’auteur du Petit Prince a passé quelques-uns de ses meilleurs moments new-yorkais, dans l’atelier de son ami le peintre Bernard Lamotte, dont il a d’ailleurs beaucoup sollicité les conseils pour l’illustration de son plus célèbre livre.Il existe toujours, cet atelier que l’artiste avait surnommé «le bocal», avec son style «loft», son très haut plafond, ses grandes baies vitrées et sa superbe cheminée.

Situé juste au-dessus de la salle à manger du restaurant « La Grenouille », il est resté « inchangé », aujourd’hui mi-salon mi-musée cher au directeur de l’établissement Charles Masson, peintre par vocation et restaurateur par accident — la mort de son père en 1975 qui l’a appelé à prendre la suite aux côtés de sa mère puis, maintenant, de son frère Philippe.

«C’est là où j’ai grandi, où mon père exerçait cette passion qu’il avait lui aussi de la peinture, où Bernard Lamotte venait encore nous servir de guide à tous les deux.»

Charles a gardé le chevalet où le peintre, quand il habitait «le bocal» avec son oncle «Minos» dans les années 40, travaillait dans le coin entre la cheminée et la fenêtre de l’extrémité sud-est pour un maximum de luminosité : «J’ai pensé approprié de placer la plaque sur le mur extérieur mais juste au-dessous de cette fenêtre», explique le co-propriétaire de « La Grenouille ».

Ce nom aurait-il un rapport avec «le bocal» ?

« Pas du tout, c’était un hasard: ma mère avait racheté le petit immeuble du 3, 52ème Est alors que mon père travaillait dans la restauration sur un paquebot, et elle l’avait prévenu par télégramme, dans lequel elle lui demandait quel nom donner au restaurant qu’elle voulait ouvrir. Mon père avait l’habitude d’appeler sa femme « ma petite grenouille » (son vrai nom est Gisèle Masson). La réponse fut donc toute trouvée.»

Derrière l’apparence du hasard, Charles devine cependant une convergence.

Car la rencontre entre les Masson et Bernard Lamotte est aussi celle de deux destinées qui, se rejoignant dans l’amour de l’art, ont permis de sauvegarder l’antre new-yorkais où la mémoire d’Antoine de Saint-Exupéry est sans doute la plus vivante.

Reprenons le fil de l’histoire, d’anecdote en anecdote.Un point de rencontre« Saint-Ex » débarque à New York le 31 décembre 1940. Il a emporté avec lui l’adresse d’un de ses bons amis qu’il a fréquenté aux Beaux-Arts — Bernard Lamotte.

Peu après son arrivée, accompagné du cinéaste Jean Renoir avec qui il a fraternisé pendant le voyage sur le « Siboney », il surprend le peintre dans ce que celui-ci appelle son «bocal à cornichons» au moment du déjeuner… et de l’apéritif.

Lamotte, qui fait des publicités pour Birrh, a quelques bouteilles de cet alcool au frais, mais pris au dépourvu, n’a qu’un camembert à offrir de solide à ses hôtes impromptus.

En ce dimanche, les magasins sont fermés, mais Lamotte fait appel à un ami qui dirige un cabaret tout en bas et le petit groupe fait un festin de sardines et de veau marengo, sans oublier le camembert, le tout copieusement arrosé de birrh !

Ce n’était que la première des innombrables retrouvailles du «bocal» où allaient converger régulièrement exilés célèbres et gens du spectacle, de Jean Gabin à Charlie Chaplin en passant par Greta Garbo.

Le «bocal» allait devenir un point de rencontre et de ralliement pour « Saint-Ex » et ses amis.

Un jour où Bernard se retrouva avec une trentaine de convives alors que sa table ne pouvait en accueillir que quelques-uns, « Minos », ingénieur de formation, humaniste et homme à tout faire, en sculpta une immense munie de trous pour les verres et d’empreintes pour les signatures des invités gravées dans le bois.

Cette table a été récupérée pour être intégrée au Musée de l’air au Bourget.Bernard Lamotte était arrivé à New York avant la guerre.

Après la mort de son épouse qui dirigeait l’édition française de Vogue à Paris, il avait répondu, en 1936, à l’invitation de son « oncle d’Amérique », Jean Doléans dit « Minos », qui s’était le premier installé au 3, 52ème Est.

Bernard, venu pour quelques semaines à l’occasion de son exposition « New York sans gratte-ciel » chez Sotheby’s Park Bernet, finit par s’installer chez son oncle (qui n’était son aîné que de deux ans), « Minos » occupant le petit studio du troisième étage où Charles-Eugène Masson, le père de l’actuel directeur de « La Grenouille », installa son atelier (encore utilisé tel quel par son fils).

Après son remariage (avec Lilian Kent), Bernard habita sur Central Park West jusqu’à sa mort en 1983 (« Minos » est décédé en 1996).

Entre-temps, sa carrière américaine avait été couronnée par la réalisation d’une fresque pour la Maison Blanche sous la présidence Nixon, œuvre qui a malheureusement disparu depuis que la pièce qui l’accueillait a fait place à une piscine.

Mais une autre fresque de Bernard Lamotte n’a pas disparu : celle du restaurant de Jean-Jacques Rachou «La Côte Basque».

Elle avait à l’origine été commandée par Henri Soulé, le patron du «Pavillon» qui avait ouvert dans les années 50 à l’endroit de l’ancienne « Côte Basque » (55ème rue Ouest).

Et c’est là que les trajectoires de Lamotte et des Masson se croisent.

Charles-Eugène Masson était en effet arrivé à New York en 1938 avec la « brigade » culinaire qu’Henri Saoulé avait réunie pour le Pavillon français de la foire internationale.

On connaît la suite : la guerre, la débâcle, l’ordre donné aux jeunes Français momentanément éloignés de ne pas rentrer. Charles-Eugène, qui avait fait son service militaire en France, dut malgré tout servir dans l’US Army à Hawaï pour adopter la nationalité américaine.

Il fit plus tard la connaissance de Gisèle, qui avait de son côté décidé de tenter l’aventure américaine après la guerre et le couple se lança dans la restauration.

Après diverses péripéties, ce fut l’acquisition du local que l’on sait et l’ouverture de « La Grenouille » un soir enneigé de décembre 1962.

On s’en doute : Bernard Lamotte y vint souvent déjeuner ou dîner. Il fut bien sûr invité à revoir son « bocal ».

De fil en aiguille, il devint le mentor de Charles-Eugène qui n’avait de cesse de passer des fourneaux à la palette.

Et il guida les premiers pas du fils aîné dans la peinture : « c’était mon maître », dit Charles Masson, qui poursuivait des études de dessin et d’architecture à Carnegie Melon en vue d’une carrière artistique quand la mort de son père l’appela au restaurant à l’âge de dix-neuf ans.

Mais la reconversion n’en est qu’une demie.

Car «La Grenouille» n’est pas seulement un restaurant : c’est une féerie de couleurs animée par les spectaculaires compositions florales de la salle à manger.

Un décor nature renouvelé chaque jour selon la volonté du fondateur qui a fait des fleurs fraîches la marque de l’établissement.

«Monsieur Masson, avec vos fleurs, vous jetez l’argent par les fenêtres», lui avait dit un jour Salvador Dali, «mais il vous revient par la porte.»

Charles, son frère et sa mère sont évidemment restés fidèles à la tradition et pour le premier, l’art de la composition florale, ainsi que sa représentation sur toile, sont une belle façon de retrouver une vocation interrompue.

Si madame Masson n’avait pas d’instinct, au début des années 60, acheté le petit édifice du 3, 52ème rue Est, face à l’immeuble Cartier et si près des plus prestigieuses adresses de la Cinquième Avenue, le « bocal » et sa mémoire auraient sans doute été engloutis, sans laisser la moindre trace visible du séjour de Saint-Exupéry à New York, lieu de naissance du Petit Prince. Si la rencontre du « bocal » et de « La Grenouille » est fortuite, le hasard fait bien les choses.

Jean-Louis TURLIN

 

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