| Quel rapport entre
Saint-Exupéry et un restaurant qui nexistait pas au temps de son séjour à New
York? A première vue,
linitiative dapposer une plaque à la mémoire de lécrivain-aviateur à
lenseigne du 3 de la 52ème rue Est, à deux pas du Rockefeller Center, a de quoi
surprendre.
Mais la section américaine du Souvenir Français, que
préside Christian Bickert, a estimé que cest à cette adresse que lauteur du
Petit Prince a passé quelques-uns de ses meilleurs moments new-yorkais, dans
latelier de son ami le peintre Bernard Lamotte, dont il a dailleurs beaucoup
sollicité les conseils pour lillustration de son plus célèbre livre.Il existe
toujours, cet atelier que lartiste avait surnommé «le bocal», avec son style
«loft», son très haut plafond, ses grandes baies vitrées et sa superbe cheminée.
Situé juste au-dessus de la salle à manger du restaurant «
La Grenouille », il est resté « inchangé », aujourdhui mi-salon mi-musée cher
au directeur de létablissement Charles Masson, peintre par vocation et restaurateur
par accident la mort de son père en 1975 qui la appelé à prendre la suite
aux côtés de sa mère puis, maintenant, de son frère Philippe.
«Cest là où jai grandi, où mon père
exerçait cette passion quil avait lui aussi de la peinture, où Bernard Lamotte
venait encore nous servir de guide à tous les deux.»
Charles a gardé le chevalet où le peintre, quand il
habitait «le bocal» avec son oncle «Minos» dans les années 40, travaillait dans le
coin entre la cheminée et la fenêtre de lextrémité sud-est pour un maximum de
luminosité : «Jai pensé approprié de placer la plaque sur le mur extérieur mais
juste au-dessous de cette fenêtre», explique le co-propriétaire de « La Grenouille ».
Ce nom aurait-il un rapport avec «le bocal» ?
« Pas du tout, cétait un hasard: ma mère avait
racheté le petit immeuble du 3, 52ème Est alors que mon père travaillait dans la
restauration sur un paquebot, et elle lavait prévenu par télégramme, dans lequel
elle lui demandait quel nom donner au restaurant quelle voulait ouvrir. Mon père
avait lhabitude dappeler sa femme « ma petite grenouille » (son vrai nom est
Gisèle Masson). La réponse fut donc toute trouvée.»
Derrière lapparence du hasard, Charles devine
cependant une convergence.
Car la rencontre entre les Masson et Bernard Lamotte est
aussi celle de deux destinées qui, se rejoignant dans lamour de lart, ont
permis de sauvegarder lantre new-yorkais où la mémoire dAntoine de
Saint-Exupéry est sans doute la plus vivante.
Reprenons le fil de lhistoire, danecdote en
anecdote.Un point de rencontre« Saint-Ex » débarque à New York le 31 décembre 1940.
Il a emporté avec lui ladresse dun de ses bons amis quil a fréquenté
aux Beaux-Arts Bernard Lamotte.
Peu après son arrivée, accompagné du cinéaste Jean Renoir
avec qui il a fraternisé pendant le voyage sur le « Siboney », il surprend le peintre
dans ce que celui-ci appelle son «bocal à cornichons» au moment du déjeuner
et
de lapéritif.
Lamotte, qui fait des publicités pour Birrh, a quelques
bouteilles de cet alcool au frais, mais pris au dépourvu, na quun camembert
à offrir de solide à ses hôtes impromptus.
En ce dimanche, les magasins sont fermés, mais Lamotte fait
appel à un ami qui dirige un cabaret tout en bas et le petit groupe fait un festin de
sardines et de veau marengo, sans oublier le camembert, le tout copieusement arrosé de
birrh !
Ce nétait que la première des innombrables
retrouvailles du «bocal» où allaient converger régulièrement exilés célèbres et
gens du spectacle, de Jean Gabin à Charlie Chaplin en passant par Greta Garbo.
Le «bocal» allait devenir un point de rencontre et de
ralliement pour « Saint-Ex » et ses amis.
Un jour où Bernard se retrouva avec une trentaine de
convives alors que sa table ne pouvait en accueillir que quelques-uns, « Minos »,
ingénieur de formation, humaniste et homme à tout faire, en sculpta une immense munie de
trous pour les verres et dempreintes pour les signatures des invités gravées dans
le bois.
Cette table a été récupérée pour être intégrée au
Musée de lair au Bourget.Bernard Lamotte était arrivé à New York avant la
guerre.
Après la mort de son épouse qui dirigeait lédition
française de Vogue à Paris, il avait répondu, en 1936, à linvitation de son «
oncle dAmérique », Jean Doléans dit « Minos », qui sétait le premier
installé au 3, 52ème Est.
Bernard, venu pour quelques semaines à loccasion de
son exposition « New York sans gratte-ciel » chez Sothebys Park Bernet, finit par
sinstaller chez son oncle (qui nétait son aîné que de deux ans), « Minos
» occupant le petit studio du troisième étage où Charles-Eugène Masson, le père de
lactuel directeur de « La Grenouille », installa son atelier (encore utilisé tel
quel par son fils).
Après son remariage (avec Lilian Kent), Bernard habita sur
Central Park West jusquà sa mort en 1983 (« Minos » est décédé en 1996).
Entre-temps, sa carrière américaine avait été couronnée
par la réalisation dune fresque pour la Maison Blanche sous la présidence Nixon,
uvre qui a malheureusement disparu depuis que la pièce qui laccueillait a
fait place à une piscine.
Mais une autre fresque de Bernard Lamotte na pas
disparu : celle du restaurant de Jean-Jacques Rachou «La Côte Basque».
Elle avait à lorigine été commandée par Henri
Soulé, le patron du «Pavillon» qui avait ouvert dans les années 50 à lendroit
de lancienne « Côte Basque » (55ème rue Ouest).
Et cest là que les trajectoires de Lamotte et des
Masson se croisent.
Charles-Eugène Masson était en effet arrivé à New York en
1938 avec la « brigade » culinaire quHenri Saoulé avait réunie pour le Pavillon
français de la foire internationale.
On connaît la suite : la guerre, la débâcle, lordre
donné aux jeunes Français momentanément éloignés de ne pas rentrer. Charles-Eugène,
qui avait fait son service militaire en France, dut malgré tout servir dans lUS
Army à Hawaï pour adopter la nationalité américaine.
Il fit plus tard la connaissance de Gisèle, qui avait de son
côté décidé de tenter laventure américaine après la guerre et le couple se
lança dans la restauration.
Après diverses péripéties, ce fut lacquisition du
local que lon sait et louverture de « La Grenouille » un soir enneigé de
décembre 1962.
On sen doute : Bernard Lamotte y vint souvent déjeuner
ou dîner. Il fut bien sûr invité à revoir son « bocal ».
De fil en aiguille, il devint le mentor de Charles-Eugène
qui navait de cesse de passer des fourneaux à la palette.
Et il guida les premiers pas du fils aîné dans la peinture
: « cétait mon maître », dit Charles Masson, qui poursuivait des études de
dessin et darchitecture à Carnegie Melon en vue dune carrière artistique
quand la mort de son père lappela au restaurant à lâge de dix-neuf ans.
Mais la reconversion nen est quune demie.
Car «La Grenouille» nest pas seulement un restaurant
: cest une féerie de couleurs animée par les spectaculaires compositions florales
de la salle à manger.
Un décor nature renouvelé chaque jour selon la volonté du
fondateur qui a fait des fleurs fraîches la marque de létablissement.
«Monsieur Masson, avec vos fleurs, vous jetez largent
par les fenêtres», lui avait dit un jour Salvador Dali, «mais il vous revient par la
porte.»
Charles, son frère et sa mère sont évidemment restés
fidèles à la tradition et pour le premier, lart de la composition florale, ainsi
que sa représentation sur toile, sont une belle façon de retrouver une vocation
interrompue.
Si madame Masson navait pas dinstinct, au début
des années 60, acheté le petit édifice du 3, 52ème rue Est, face à limmeuble
Cartier et si près des plus prestigieuses adresses de la Cinquième Avenue, le « bocal
» et sa mémoire auraient sans doute été engloutis, sans laisser la moindre trace
visible du séjour de Saint-Exupéry à New York, lieu de naissance du Petit Prince. Si la
rencontre du « bocal » et de « La Grenouille » est fortuite, le hasard fait bien les
choses.
Jean-Louis TURLIN
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