France-Amérique

DOSSIER  11 SEPTEMBRE : UN AN APRES

L'actualite

- International
- Politique
- Economie
- Actualité
- Sports
- Culture
- Magazine
- Sciences
 

Le courrier français des Etats-Unis

Dossiers

 

 

 

 


11 septembre 2002 :
Un anniversaire de réflexion

Entretien avec Frederick Wiseman,
documentariste américain et fervent francophile

« Certaines réactions des Français m’ont beaucoup surpris »

Frederick Wiseman est l’un des documentaristes américains les plus célèbres aux Etats-Unis. Ses films, parmi lesquels Titicut Follies, Juvenile Court, Hospital ou Domestic Violence et Domestic Violence II, son dernier film, décrivent les travers de la société américaine.

Le 11 septembre 2001, le réalisateur s’apprêtait à venir en France, où il a séjourné jusqu’en mai dernier, pour le tournage de La Dernière Lettre, un long-métrage adapté de la pièce jouée l’an passé à la Comédie francaise — qu’il avait déjà mis en scène — qui avait fait le tour des Etats-Unis.


FRANCE-AMÉRIQUE : Vous êtes arrivés en France une semaine après le 11 septembre. Quelles sont les réactions aux événements qui vous ont le plus marqué en tant qu’Américain ?
FREDERICK WISEMAN :
C’est difficile de généraliser, mais je peux vous donner des exemples de débats, de discussions que j’ai eus avec des Français. Naturellement, pour des raisons évidentes, ils étaient autant horrifiés que les Américains. Mais j’ai entendu aussi un autre type de réaction, venant souvent de milieux plutôt à gauche.

Souvenez-vous, on a pensé à un moment que 6.000 personnes avaient été tuées. Et bien j’ai entendu des gens dire que 6000 morts, qu’est-ce que c’était finalement, qu’il y avait 6.000 personnes qui mouraient chaque année dans des accidents de la route.

J’étais également scandalisé par ceux qui disaient que les terroristes étaient des gens courageux. Ou que les attentats étaient la conséquence directe de la politique étrangère américaine.

Cela m’a particulièrement choqué que des gens en France puissent avancer ce type d’argument.

L’Amérique, ne l’oublions pas, a aussi fait de bonnes choses pour le monde, comme le Plan Marshall et les mesures prises au lendemain de la guerre pour permettre le redressement des économies européennes, française et allemande en particulier.

Cela ne veut pas dire que j’approuve tout ce que font les Américains, mais de là à dire que la politique étrangère des Etats-Unis pouvait expliquer de tels agissements, cela m’a beaucoup surpris des Français.

J’attribue de type de réactions à un certain anti-américanisme et au pouvoir de l’Amérique. J’ai trouvé ce comportement anti-humaniste aussi, très cynique.

Est-ce la réaction du faible face au puissant ?
Je n’aime pas généraliser. Je trouve ça d’autant plus regrettable que j’ai l’impression que les relations entre la France et l’Amérique sont très fortes, qu’il y a une grande amitié entre les deux pays et que naturellement il existe en France comme ailleurs toutes sortes d’opinions politiques.

Ce qui m’a choqué, c’est que dans les premières semaines après les événements il y ait des gens qui aient pu dire cela. L’horreur de ce qui s’était passé dépassait pour moi les généralisations sociologiques ou politiques et ce type de banalités.

A votre retour aux Etats-Unis, avez-vous trouvé le pays changé ?
Quand je suis rentré aux Etats-Unis, peu de choses avaient changé si ce n’est les files d’attente dans les aéroports qui sont plus longues. Les gens parlent de terrorisme et pour la plupart d’entre nous la vie continue comme elle était auparavant. Il faut discuter du terrorisme, en parler entre nous, mais également continuer à vivre.

Quant à la fin du sentiment d’invulnérabilité, c’est le cas effectivement aujourd’hui aux Etats-Unis, mais c’était vrai aussi avant le 11 septembre. C’est un pays démocratique où n’importe qui peut venir sans qu’on sache forcément d’où il vient. C’est impossible dans une société comme la notre de se prémunir contre ça.

Les institutions, les bâtiments fédéraux sont ouverts… Malgré toutes les précautions, si quelqu’un veut agir, cela lui est très facile. Le grand défi aux Etats-Unis, c’est de trouver le bon équilibre entre les mesures contre les terroristes et le respect des droits démocratiques.

C’est la question qui se pose alors que de nombreux suspects sont emprisonnés pour une durée indéterminée, sans avoir même le droit de parler à un avocat. Par ailleurs, John Ashcroft, le ministre de la justice, a demandé aux Américains de composer un numéro spécial s’ils détectent une menace terroriste.

En extrapolant, cela peut ressembler à ce qui se passait dans les pays communistes ou en Allemagne sous Hitler. C’est ce que la Stasi essayait de faire…

Ce serait horrible si tout le monde commençait à agir ainsi. D’un autre coté, le problème du terrorisme est réel et nous devons essayer de nous protéger. Mais mettre à mal les institutions démocratiques, c’est grave aussi, c’est une bombe sociale.

Un an après, peut-on mieux appréhender les raisons qui ont poussé les terroristes à agir ainsi ?
Non, pas du tout. Je pense que les conflits doivent être résolus par des négociations. Leur façon d’agir est contre tout ce que je respecte et le système de valeurs auquel j’adhère. Je ne sais même pas quelle idéologie les a poussés à agir ainsi. Ce sont des fondamentalistes islamistes, mais qu’est-ce que ça veut dire ? Ils sont contre la présence de l’Amérique en Arabie saoudite, croient que les bases américaines la-bas détruisent l’Islam.

Le 11 septembre marquera-t-il les Américains comme la Deuxième Guerre mondiale a marqué plusieurs générations de Français et d’Européens ?
Le pays est très marqué évidemment. Mais c’est différent de ce qu’ont vécu les Européens car, à moins que l’un des vôtres ait été tué, les guerres étaient assez faciles ici. Le niveau des pertes humaines n’est pas comparable…

Les retombées du 11 septembre sur l’Amérique, sujet de l’un de vos prochains documentaires ?
(Rires). Je suis sûr que je trouverai des traces des événements en interrogeant les gens lors de mes prochains documentaires, des références à ce qu’ils ont vécu. Mais ce n’est pas mon style de leur poser ce type de questions !

Propos recueillis par Karen LENTSCHNER
 



 

IMPRIMER
Copyright (c) FA. 2000.

Pour en savoir plus : l'édition papier de France-Amérique qui paraît en kiosque chaque jeudi.
ABONNEZ VOUS