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DOSSIER  11 SEPTEMBRE : UN AN APRES

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Le courrier français des Etats-Unis

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11 septembre 2002 :
Un anniversaire de réflexion

Entretien avec Elie Wiesel, écrivain et Prix Nobel de la Paix

« Les terroristes ont fait de Dieu leur complice »

L’écrivain francophone et Prix Nobel de la Paix a vécu les attentats du 11 septembre en tant que New-Yorkais. Pour celui qui a connu les camps de concentration, une tragédie ne diminue pas l’autre. Le juif qu’il est pense que le brûlot du Proche-Orient attise la haine qui menace la stabilité du monde. Il appelle à une réconciliation avec les communautés musulmanes. Profondément croyant, il dénonce le blasphème des terroristes qui ont « accaparé » Dieu pour en faire « un meurtrier ».


FRANCE-AMÉRIQUE : Vous avez souvent dit que vous n’aviez pas été surpris qu’un acte terroriste vise ainsi l’Amérique…

ELIE WIESEL : Je m’attendais à un acte terroriste mais pas comme celui-ci. Parce que je savais que le terrorisme était une sorte de malédiction, affectant non seulement Israël mais aussi le monde entier. On n’arrête pas la haine, c’est un cancer dangereux. C’est l’ampleur de l’acte qui m’a saisi. J’ai été choqué, bouleversé, stupéfait, mais pas vraiment surpris. C’est l’ampleur de l’acte qui m’a saisi. On a d’abord parlé de 10 000 victimes… et voir à la télévision les mêmes images, les visages, la cendre, les gens qui courent, la police, les pompiers… C’est comme si c’était hier.

Un an après le 11 septembre, avez-vous le sentiment qu’on comprend mieux ce qui s’est passé?
On ne comprend pas la terreur. Pour la première fois dans l’histoire du terrorisme, ces tueurs suicidaires n’avaient pas laissé de message. On sait très bien qu’il s’agit de haine, de fanatisme, d’une sorte d’exaltation incompréhensible dans la mort subie et donnée. Il est clair que ce terrorisme-là a franchi un seuil. Autrefois, le terrorisme avait un côté romantique, aux XIXe et XXe siècle : se battre pour un idéal, pour l’humanité. Et même s’ils devaient tuer, ceux-là ne tuaient jamais des civils, jamais des enfants. Le 11 septembre, les terroristes ont tué des foules, des civils, des enfants, des vieillards qu’ils ne connaissaient pas, qui ne leur avaient rien fait. C’est un phénomène nouveau.

Quand on est survivant de la Shoah et que l’on assiste aux événements qui ont fait l’actualité de ces douze derniers mois, quel regarde porte-t-on sur ce monde de l’après-11 septembre ?

E. W. : On ne peut pas comparer ces événements. Pour moi, la Shoah est un événement unique et le restera au-delà de toutes les analogies. Néanmoins, le 11 septembre dernier, j’ai reçu un appel d’un ami, également survivant. Je lui ai dit ce que j’éprouvais, et il m’a dit d’une voix mélancolique, « souviens-toi, lorsque nous étions là-bas, 10 000 morts, cela prenait une nuit. Quand les juifs hongrois sont arrivés à Auschwitz, on en a gazé 12 000 par nuit ». Alors, je lui ai dit, attention, ne répète pas ça. Cela pourrait être interprété comme une volonté de diminuer l’importance et l’horreur de cette tragédie, qui est survenue le 11 septembre 2001. Il faut respecter les victimes et leurs familles, il ne faut pas leur dire qu’autrefois c’était pire. Pour eux, c’est, en effet, le pire qui leur est arrivé.

Comment peut-on croire encore après avoir été témoin de tels événements ? Quel réconfort les victimes peuvent-elles espérer trouver dans la religion ?
C’est difficile, car les terroristes fanatiques ont agi au nom de la religion, de Dieu et du Coran. Ils n’ont pas compris qu’en disant cela ils faisaient de Dieu leur complice, mais aussi un meurtrier, un assassin, ce qui constitue un vrai blasphème de leur part.

Pour nous juifs, c’est autre chose, bien sûr. Il faut vivre pour Dieu, et le martyr, ce qu’on appelle en hébreu le kidouch achem (la sanctification du nom de Dieu) est extrêmement limité. Il faut choisir la vie. Ces hommes ont prétendu choisir un retour à la religion. Il faut donc, si je puis dire, sauver Dieu pour qu’il ne soit plus « accaparé » par ces assassins.

Résidant aux Etats-Unis, comment avez-vous vu évoluer les rapports entre les Musulmans et les autres communautés ?
Je n’ai pas le droit de parler en leur nom. Cela étant, je n’ai jamais cru en la culpabilité collective. On n’a pas le droit de condamner une communauté entière pour les agissements de certains en son nom. C’est l’opinion, je crois, de la majorité des Américains. Ne pas assimiler les tueurs à l’ensemble des Musulmans. Par ailleurs, il ne faut surtout pas créer les conditions d’une guerre entre le judaïsme et l’islam.

L’antagonisme qui existe aujourd’hui dans certains pays entre les deux communautés ne date pas du 11 septembre mais plutôt de ce qui se passe en Israël. Des voix continuent de s’élèver pour essayer de comprendre l’autre. Je joins d’ailleurs ma voix à la leur, pour ne pas juger et condamner à la légère. Cela prendra du temps. Le signal viendra d’Israël. Lorsqu’on se rapprochera de la paix là-bas, le dialogue reprendra.

Comment avez-vous vu l’Amérique et les Américains changer en un an ?
Le 11 septembre a représenté un tournant dans l’histoire américaine. Techniquement, on prend moins l’avion. Les files d’attentes nous rappellent l’événement. On surveille autour de soi, on se demande quelle est l’identité de son voisin.

Et puis, malheureusement, on se demande quand et sous quelle forme surviendra la prochaine attaque, car on est presque sûr que tout cela n’est pas terminé, que ce n’était que le commencement.

En outre, on sent une plus grande curiosité chez les Américains. Les gens veulent s’enrichir intellectuellement, développer leur connaissance. Car il faut continuer à vivre. Le millénaire vient à peine de commencer. Il faut s’adresser aux enfants.

Personnellement, j’enseigne, je suis responsable de mes élèves comme nous sommes tous responsables de nos enfants. C’est bien qu’on se ressaisisse depuis le 11 septembre.

Les événements ont donné lieu à une vague de générosité, une passion qui a déferlé sur l’Amérique, c’était très beau. Voir les gens faire la queue pour donner leur sang alors que toutes les radios leur demandaient de cesser d’affluer ainsi. Apporter des bouteilles d’eau à « ground zero »…

C’est paradoxal, mais en ces heures-là l’honneur de l’homme était finalement sauf, grâce à tous ceux qui avaient ainsi réagi face au mal et s’étaient tournés vers l’humain. C’est là que réside l’avenir, comme un défi. Et j’espère qu’on en sera digne.

De quelle nature est l’antagonisme qui s’est développé entre Européens et Américains, qu’il s’agisse des discussions de salon anti-américaines ou des différences idéologiques plus profondes qui les ont notamment opposés sur la guerre contre le terrorisme? Le 11 septembre n’a-t-il pas finalement creusé l’écart ?
Oui et non. Je crois que le 11 septembre a dû souder les continents et les nations qui appartiennent aux mêmes civilisations. Le reste n’est qu’épiphénomène. C’est politique et cela finit par disparaître. Or il s’agit ici de métaphysique. On est rentré dans une ère où la vie et la mort de la planète sont en jeu.

Ceux qui menacent l’Amérique menacent aussi l’Europe et ceux qui menacent l’Europe sont aussi des ennemis de l’Amérique. Parce qu’on fait partie du même camp. Le reste passera.

Je ne veux pas rentrer dans les détails à ce sujet. Ce qui importe aujourd’hui c’est le 11 septembre et la mémoire des victimes. Nous devons nous élever, et avec nous élever le niveau de la chronique de ce souvenir-là.

Propos recueillis par K.L.

 

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