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L’écrivain francophone et Prix Nobel de la Paix a vécu les attentats du
11 septembre en tant que New-Yorkais. Pour celui qui a connu les camps
de concentration, une tragédie ne diminue pas l’autre. Le juif qu’il est
pense que le brûlot du Proche-Orient attise la haine qui menace la
stabilité du monde. Il appelle à une réconciliation avec les communautés
musulmanes. Profondément croyant, il dénonce le blasphème des
terroristes qui ont « accaparé » Dieu pour en faire « un meurtrier ».
FRANCE-AMÉRIQUE : Vous avez souvent dit que vous n’aviez pas été
surpris qu’un acte terroriste vise ainsi l’Amérique…
ELIE WIESEL : Je m’attendais à un acte terroriste mais pas comme
celui-ci. Parce que je savais que le terrorisme était une sorte de
malédiction, affectant non seulement Israël mais aussi le monde entier.
On n’arrête pas la haine, c’est un cancer dangereux. C’est l’ampleur de
l’acte qui m’a saisi. J’ai été choqué, bouleversé, stupéfait, mais pas
vraiment surpris. C’est l’ampleur de l’acte qui m’a saisi. On a d’abord
parlé de 10 000 victimes… et voir à la télévision les mêmes images, les
visages, la cendre, les gens qui courent, la police, les pompiers… C’est
comme si c’était hier.
Un an après le 11 septembre, avez-vous le sentiment qu’on comprend
mieux ce qui s’est passé?
On ne comprend pas la terreur. Pour la première fois dans l’histoire du
terrorisme, ces tueurs suicidaires n’avaient pas laissé de message. On
sait très bien qu’il s’agit de haine, de fanatisme, d’une sorte
d’exaltation incompréhensible dans la mort subie et donnée. Il est clair
que ce terrorisme-là a franchi un seuil. Autrefois, le terrorisme avait
un côté romantique, aux XIXe et XXe siècle : se battre pour un idéal,
pour l’humanité. Et même s’ils devaient tuer, ceux-là ne tuaient jamais
des civils, jamais des enfants. Le 11 septembre, les terroristes ont tué
des foules, des civils, des enfants, des vieillards qu’ils ne
connaissaient pas, qui ne leur avaient rien fait. C’est un phénomène
nouveau.
Quand on est survivant de la Shoah et que l’on assiste aux événements
qui ont fait l’actualité de ces douze derniers mois, quel regarde
porte-t-on sur ce monde de l’après-11 septembre ?
E. W. : On ne peut pas comparer ces événements. Pour moi, la Shoah est
un événement unique et le restera au-delà de toutes les analogies.
Néanmoins, le 11 septembre dernier, j’ai reçu un appel d’un ami,
également survivant. Je lui ai dit ce que j’éprouvais, et il m’a dit
d’une voix mélancolique, « souviens-toi, lorsque nous étions là-bas, 10
000 morts, cela prenait une nuit. Quand les juifs hongrois sont arrivés
à Auschwitz, on en a gazé 12 000 par nuit ». Alors, je lui ai dit,
attention, ne répète pas ça. Cela pourrait être interprété comme une
volonté de diminuer l’importance et l’horreur de cette tragédie, qui est
survenue le 11 septembre 2001. Il faut respecter les victimes et leurs
familles, il ne faut pas leur dire qu’autrefois c’était pire. Pour eux,
c’est, en effet, le pire qui leur est arrivé.
Comment peut-on croire encore après avoir été témoin de tels
événements ? Quel réconfort les victimes peuvent-elles espérer trouver
dans la religion ?
C’est difficile, car les terroristes fanatiques ont agi au nom de la
religion, de Dieu et du Coran. Ils n’ont pas compris qu’en disant cela
ils faisaient de Dieu leur complice, mais aussi un meurtrier, un
assassin, ce qui constitue un vrai blasphème de leur part.
Pour nous
juifs, c’est autre chose, bien sûr. Il faut vivre pour Dieu, et le
martyr, ce qu’on appelle en hébreu le kidouch achem (la sanctification
du nom de Dieu) est extrêmement limité. Il faut choisir la vie. Ces
hommes ont prétendu choisir un retour à la religion. Il faut donc, si je
puis dire, sauver Dieu pour qu’il ne soit plus « accaparé » par ces
assassins.
Résidant aux Etats-Unis, comment avez-vous vu évoluer les rapports
entre les Musulmans et les autres communautés ?
Je n’ai pas le droit de parler en leur nom. Cela étant, je n’ai jamais
cru en la culpabilité collective. On n’a pas le droit de condamner une
communauté entière pour les agissements de certains en son nom. C’est
l’opinion, je crois, de la majorité des Américains. Ne pas assimiler les
tueurs à l’ensemble des Musulmans. Par ailleurs, il ne faut surtout pas
créer les conditions d’une guerre entre le judaïsme et l’islam.
L’antagonisme qui existe aujourd’hui dans certains pays entre les deux
communautés ne date pas du 11 septembre mais plutôt de ce qui se passe
en Israël. Des voix continuent de s’élèver pour essayer de comprendre
l’autre. Je joins d’ailleurs ma voix à la leur, pour ne pas juger et
condamner à la légère. Cela prendra du temps. Le signal viendra
d’Israël. Lorsqu’on se rapprochera de la paix là-bas, le dialogue
reprendra.
Comment avez-vous vu l’Amérique et les Américains changer en un an ?
Le 11 septembre a représenté un tournant dans l’histoire américaine.
Techniquement, on prend moins l’avion. Les files d’attentes nous
rappellent l’événement. On surveille autour de soi, on se demande quelle
est l’identité de son voisin.
Et puis,
malheureusement, on se demande quand et sous quelle forme surviendra la
prochaine attaque, car on est presque sûr que tout cela n’est pas
terminé, que ce n’était que le commencement.
En outre, on sent une plus
grande curiosité chez les Américains. Les gens veulent s’enrichir
intellectuellement, développer leur connaissance. Car il faut continuer
à vivre. Le millénaire vient à peine de commencer. Il faut s’adresser
aux enfants.
Personnellement, j’enseigne, je suis responsable de mes élèves comme
nous sommes tous responsables de nos enfants. C’est bien qu’on se
ressaisisse depuis le 11 septembre.
Les
événements ont donné lieu à une vague de générosité, une passion qui a
déferlé sur l’Amérique, c’était très beau. Voir les gens faire la queue
pour donner leur sang alors que toutes les radios leur demandaient de
cesser d’affluer ainsi. Apporter des bouteilles d’eau à « ground zero »…
C’est
paradoxal, mais en ces heures-là l’honneur de l’homme était finalement
sauf, grâce à tous ceux qui avaient ainsi réagi face au mal et s’étaient
tournés vers l’humain. C’est là que réside l’avenir, comme un défi. Et
j’espère qu’on en sera digne.
De quelle nature est l’antagonisme qui s’est développé entre
Européens et Américains, qu’il s’agisse des discussions de salon
anti-américaines ou des différences idéologiques plus profondes qui les
ont notamment opposés sur la guerre contre le terrorisme? Le 11
septembre n’a-t-il pas finalement creusé l’écart ?
Oui et non. Je crois que le 11 septembre a dû souder les continents et
les nations qui appartiennent aux mêmes civilisations. Le reste n’est
qu’épiphénomène. C’est politique et cela finit par disparaître. Or il
s’agit ici de métaphysique. On est rentré dans une ère où la vie et la
mort de la planète sont en jeu.
Ceux qui
menacent l’Amérique menacent aussi l’Europe et ceux qui menacent
l’Europe sont aussi des ennemis de l’Amérique. Parce qu’on fait partie
du même camp. Le reste passera.
Je ne
veux pas rentrer dans les détails à ce sujet. Ce qui importe aujourd’hui
c’est le 11 septembre et la mémoire des victimes. Nous devons nous
élever, et avec nous élever le niveau de la chronique de ce souvenir-là.
Propos recueillis par K.L.
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