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DOSSIER  11 SEPTEMBRE : UN AN APRES

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11 septembre 2002 :
Un anniversaire de réflexion

Presse - Parution d’un livre, « Out of the Blue », co-signé par la rédaction du quotidien et Richard Bernstein

Entretien avec Richard Bernstein, ancien correspondant à Paris

FRANCE-AMÉRIQUE : Quelle était l’atmosphère au New York Times en ce 11 septembre 2001 ?
RICHARD BERNSTEIN ;
Lorsqu’on pénétrait dans la rédaction, il n’était pas si évident que quelque chose d’aussi grave s’était passé ce jour-là. Les gens travaillaient comme les autres jours derrière leurs écrans d’ordinateur. Il fallait sortir le journal le lendemain.

En fait, le journal se met en marche presque automatiquement un jour comme celui-ci. Il s’agit d’une équipe de journalistes professionnels qui savent quoi faire sans recevoir des instructions.

Pas besoin de mode d’emploi dans une telle crise car les journalistes ont déjà couvert des moments graves dans le passé. Toutefois, dans les coulisses, près de la machine à café notamment, dans l’ascenseur, on voyait des gens s’embrasser...

Dans les premières heures qui ont suivi l’attaque, les gens étaient plus choqués que tristes. Il y avait une intensité particulière, qu’on remarquait dans les conversations individuelles.

Alors, on a réagi comme des journalistes, on a fait notre travail, mais aussi comme des êtres humains et des citoyens. Il s’agissait d’une catastrophe impensable. Tout le monde se posait la même question : « Connaissais-tu quelqu’un dans les tours ? ».

C’était la première fois dans les 150 d’histoire du New York Times que la guerre se déroulait presque aux portes du journal. Comment le quotidien, qui a reçu notamment 6 Prix Pulitzer pour sa couverture des événements, s’est-il distingué de ses concurrents ?

C’est un journal qui a énormément de ressources, une énorme machine capable de recueillir beaucoup d’informations et d’analyser les événements.

Du coup, le 11 septembre, le New York Times avait rapidement une centaine de personnes qui circulaient dans le Lower Manhattan pour recueillir des témoignages. Il y avait des équipes au téléphone, des chefs de rubrique qui préparaient la sortie du journal du lendemain.

On savait que ce serait un numéro historique et qu’il faudrait être à la hauteur de cette tâche.

Dans les jours qui ont suivi, d’autres ont notamment enquêté sur les raisons techniques qui ont conduit les deux tours à s’effondrer une heure après l’impact. Cinq jours plus tard, on avait 5 à 6 journalistes au Pakistan et en Afghanistan, en Indonésie et en Malaisie, à Hambourg, un des centres d’Al-Qaeda.

Certains de ces journalistes enquêtaient sur Al-Qaeda et sur le terrorisme arabe depuis des années déjà. Contrairement à d’autres journaux, nous ne partions pas de zéro dans notre compréhension des origines de cet événement.

Le journal s’est distingué par sa couverture complète, je crois, des attentats. On n’a pas manqué un seul sujet. Ce qui n’a pas empêché nos concurrents de faire un excellent travail, que ce soit Newsweek, le Los Angeles Times ou le Washington Post qui, à certains égards, ont dépassé le Times.

Le New York Times n’a jamais reçu autant de courrier de lecteurs que pour ses « Portraits of Grief », ces quelque 2000 courts portraits de victimes parus quotidien-nement au cours des trois mois qui ont suivi les attentats. Qu’est-ce qui a motivé la rédaction pour lancer un tel projet ?

La rédaction s’est vite rendue compte que la tragédie du 11 septembre résidait dans le fait qu’il s’agissait de 3000 désastres… et que ça ne suffisait pas d’évoquer le «background» politique, historique de l’événement. Il fallait montrer ce que cela signifiait pour chaque personne touchée par la mort d’un proche.

Montrer aussi la mosaïque que composaient les victimes. Beaucoup de nationalités ont été touchées, des Chinois, des Japonais, des Musulmans, des Hindous…

Dans le restaurant qui se situait en haut de la tour nord, Windows on the World, les employés venaient de 22 pays différents. C’est ce qui symbolisait New York, la grande ville d’immigrants, cela a toujours été le cas et j’espère que ça continuera à l’être.

Les « Portraits of Grief » concrétisaient cette mosaïque. C’était impossible de traiter l’événement de façon abstraite. Là, on est directement confronté aux visages des victimes et à ceux qui continuent à vivre sans leur père, leur mari ou sœur, et que 143 journalistes du Times ont interviewé pour écrire ces portraits.

Il y a beaucoup d’histoires de gens qui ce jour-là s’étaient rendus plus tôt que prévu à leur travail. Il y avait cette femme, une immigrante du Kazakhstan, qui avait gagné son entrée aux Etats-Unis à la loterie, venue ici avec son mari et sa petite fille, Sasha, 6 ans. C’était sa première journée de travail.

Comme elle était soucieuse de l’impression qu’elle donnerait pour son premier jour, en tant que nouvelle employée et citoyenne américaine, elle est arrivée plus tôt, et elle est morte. Avec ces « Portraits », on comprend l’événement et ses milliers d’acteurs.

Vous donnez parfois l’impression dans le livre de connaître personnellement les victimes. Comment fait-on, quand on est un journaliste américain, new-yorkais, frappé presque dans sa chair par un événement comme celui-ci, pour rester objectif ?
Parfois, l’émotion est l’ennemi de l’objectivité, mais pas dans ce cas-là. Je ne crois pas avoir été obligé dans mon travail de contrôler mon émotion. Je pense qu’au contraire c’est une bonne chose, qui pousse à la découverte de la réalité de l’événement.

C’est bien sûr une expérience inoubliable de connaître les victimes et leur famille et de voir leur chagrin de près. L’objectivité compte pour rien dans un travail comme celui-ci.

L’engagement émotionnel aide, au contraire, à bien faire. Quant aux autres aspects de l’événement, l’enquête sur les 19 personnes qui ont conduit les attentats, les efforts pour essayer de reconstruire leur parcours et leurs mobiles, ou les efforts pour comprendre ce qui a conduit à l’aveuglement des administrations, je ne crois pas avoir été débordé par mon émotion…

Propos recueillis par K.L .
 


 



 

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