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Les Etats-Unis en guerre

Les archives de France-Amérique 
Semaine du 13 au 19 octobre 2001

 

Nature et valeurs de l’islam
Le Coran et la pauvreté en partage
 

Un milliard de musulmans inquiètent l’Occident. Mais qu’ont-ils véritablement en partage ? Le Coran, certes, mais aussi la pauvreté de masse ; cette absence du développement économique me semble, entre eux, un dénominateur plus fort encore que ne l’est le Coran.

L’unité des musulmans à s’en tenir à une approche strictement religieuse du monde musulman est en effet ténue.

La Umma ou communauté des croyants existe avant tout en théorie ; les musulmans au cours de l’histoire se sont plus souvent combattus entre eux qu’ils n’ont combattu ensemble contre un ennemi commun qui serait l’Occident.

Cette communauté des croyants existe peu parce que les allégeances ethniques, culturelles, tribales, nationales, linguistiques sont plus fortes au sein du monde musulman que l’allégeance religieuse.

Un musulman javanais est d’abord javanais et plus proche d’un Javanais non musulman que d’un musulman égyptien ; les musulmans de l’Inde participent d’abord de la civilisation indienne, ils appartiennent ensuite à une communauté locale organisée autour du culte d’un saint et l’islam vient plus tard.

Il en est de même en Afrique noire où l’islam est moins universel qu’il n’est enraciné dans une langue ou une culture tribales. Mais cette infinie fragmentation du monde musulman se réduit.

Depuis trente ans à peu près, une tendance forte à la réunification, sous couvert de l’islamisme, enjambe les anciennes frontières culturelles. Ce nouvel universalisme est-il dû au Coran ou aux circonstances économiques qui permettent de recruter des intégristes ?

L’islamisme qui coïncide surtout avec le monde arabe affecterait peu les Afghans si ceux-ci étaient formés et financés par des Saoudiens ou des familles du Golfe.

De même, au Pakistan ou en Inde, les écoles coraniques et les mosquées intégristes sont toutes financées depuis le monde arabe.

On ne peut cependant nier que l’islamisme arabe est de moins en moins contenu par les traditions locales, et qu’il progresse, du Maroc aux Philippines.

Les islamistes, il est vrai, peuvent payer leur conquête avec l’argent du pétrole. Mais ils proposent au monde musulman une explication simple de leur pauvreté de masse : si les musulmans sont pauvres, c’est parce que les Occidentaux sont riches.

De plus, les islamistes prêchent une voie alternative vers le développement ; le Coran offrirait une solution économique et il suffirait d’en suivre les préceptes pour rattraper et dépasser les Occidentaux.

De ce discours, les banques islamiques que l’on trouve dans les Etats du Golfe, au Soudan et au Pakistan, sont la seule manifestation, sans résultat convaincant.

On ne connaît pas dans le monde musulman, et surtout pas dans le monde arabo-musulman, une tentative d’expliquer de manière rationnelle cet échec économique.

Par défaut, on avancera ici deux hypothèses qui doivent aux observations de terrain et au commentateur du Coran que fut Jacques Berque.

Berque proposait une explication historique et intellectuelle de la pauvreté des musulmans ; l’islam, selon lui, fut une religion ouverte de ses origines jusqu’à la faillite économique du monde arabe au XIVe siècle ; cet effondrement fut provoqué par la marine européenne qui accéda directement aux richesses de l’Asie en contournant le commerce arabe.

Par suite, les institutions politiques s’effondrèrent et le pouvoir fut saisi par des docteurs de la loi autoproclamés qui confisquèrent à leur profit la lecture et l’interprétation du Coran.

Sous l’emprise de cette « mollacratie », l’Islam se referma, l’esprit critique disparut au moment même où il s’imposait dans le monde chrétien avec la Renaissance et la Réforme.

Si l’on admet que l’esprit critique est le fondement de l’innovation scientifique et de l’aventure économique, on en déduira que la fermeture du Coran et l’ouverture de la Bible coïncident avec l’appauvrissement des musulmans et la prospérité des chrétiens.

Jacques Berque rejoignait là tous les économistes qui attribuent un rôle essentiel à la relation entre culture et développement : le regard sur le monde conditionnerait l’emprise sur le monde.

Voici pourquoi de nombreux intellectuels musulmans espèrent la réouverture d’une interprétation critique du Coran.

Sans succès ; ils sont immédiatement sanctionnés, voire exterminés par les docteurs de la loi qui craignent un affaiblissement de leur autorité.

Non seulement l’islam n’a pas eu son Vatican II, il attend encore un Erasme qui survivrait à une fatwa.

J’ajouterai en complément et non en contradiction avec Jacques Berque, que ce sont les institutions politiques plus que le Coran qui enferment le monde musulman dans la pauvreté de masse (à distinguer bien entendu de la prospérité de quelques individus, tout aussi typique du sous-développement des nations).

En Occident, en effet, le développement économique s’est fondé sur deux piliers, l’esprit critique et la dualité des institutions ; là où le pouvoir politique, religieux et économique est Un, le développement n’apparaît pas.

En revanche, s’il est loisible aux entrepreneurs de créer des activités sans référence aux autorités religieuses ou politiques et n’obéissant qu’à des critères économiques, le développement en résulte.

On constate qu’au sein du monde occidental, c’est bien dans les lieux où l’autorité du pape se distingua de celle du roi et quand une bourgeoisie autonome apparut qu’il devint possible de créer des entreprises.

A l’inverse, dans le monde chrétien-orthodoxe où cette séparation des pouvoirs fut plus tardive, le développement économique fut bloqué ; les nations orthodoxes se retrouvèrent ainsi économiquement à mi-chemin entre le monde catholique et protestant et le monde musulman.

L’absence de distinction entre les pouvoirs est plus radicale encore dans la tradition arabo-musulmane au nom d’une interprétation littérale du Coran et en souvenir de la théocratie de Mahomet et de ses successeurs immédiats, considérée comme modèle indépassable.

Si l’on accepte ces hypothèses, contenir puis refouler l’islamisme exigerait une solution économique. Elle serait aussi souhaitable que difficile à mettre en œuvre.

Comment inciter les théologiens à s’autocritiquer ?

Comment les rallierait-on à une interprétation libérale de l’islam, voire à un islam laïc ?

Comment restaurer les droits des femmes dans l’islam ? Un texte aussi touffu que le Coran le permettrait, en théorie, car il n’est pas fermé en soi ; Bourguiba en Tunisie s’employa à le rouvrir mais il versa dans l’anticléricalisme qui conduisit à son rejet.

Mustafa Kemal commit la même erreur ; en confondant islam et mollacratie comme obstacle à la modernité, il suscita chez les Turcs un choc en retour de l’intégrisme.

L’ancien président Wahid en Indonésie se situa en revanche sur une ligne plus fine, essayant de concilier un islam libéral avec le progrès économique.

Mais il fut bien vite lâché par les Occidentaux, un abandon qui renvoie à celui du shah d’Iran ; lui aussi avait compris, mieux que les Occidentaux, que la modernisation de son pays passait par la réduction de la mollacratie conservatrice.

Certes, il n’existe pas dans le monde musulman une armée de réserve de théologiens éclairés disposés à prendre le pouvoir spirituel et ils n’y parviendraient évidemment pas s’ils étaient désignés par l’Occident.

Mais celui-ci pourrait repérer parmi les dirigeants du monde musulman ceux qui seraient susceptibles de concilier le Coran avec le développement et ceux qui en sont incapables.

Or si l’on compulse les références coraniques et économiques des alliés et des clients actuels de l’Occident dans le monde musulman, aucun de ces deux critères ne semble satisfait. Ces gouvernements alliés des nôtres sont contestés par leur peuple à la fois pour leur défaillance spirituelle et/ou pour leur échec économique.

Trop souvent, l’Occident soutient des tyrans qui font preuve d’anti-islamisme, sans s’inquiéter de leur échec économique et moral; au nom de la lutte à court terme contre l’islamisme, on en renforce donc la base de recrutement à long terme.

Dans la déchirante révision diplomatique née des événements de New York, mieux choisir nos amis ne garantirait pas le développement économique du monde musulman ; mais, au moins, veillons à ne pas en perpétuer la pauvreté par des rapprochements de circonstances avec certains tyrans qui, autant que les islamistes, font le malheur de leur peuple.

Par Guy SORMAN *

* Essayiste


 

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