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Le courrier français des Etats-Unis

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Les Etats-Unis en guerre

Les archives de France-Amérique
Semaine du 10 au 16 novembre 2001

 

Le conflit entre l’occident et l’extrémisme islamisant
Les vraies causes du terrorisme
 

A mesure que le conflit entre les Occidentaux et les terroristes islamisants s’éternisera, les origines en deviendront plus confuses.

Déjà dans les cercles intellectuels, médiatiques et diplomatiques français, l’on entend que tout n’aurait pas commencé le 11 septembre à New York mais un an auparavant quand Ariel Sharon pénètre dans les lieux saints de l’islam à Jérusalem ; par ce geste provocateur, il aurait déclenché la violence, la chute de son prédécesseur, sa propre victoire politique, l’interruption du processus de paix au Moyen-Orient et, in fine, l’attentat du 11 septembre.

A cette interprétation quasi mathématique, les mêmes experts ajoutent leur solution d’apparence tout aussi rationnelle ; il suffirait qu’Israël cède aux Palestiniens ce qu’ils réclament pour que le terrorisme palestinien et arabe reflue spontanément. Ben Laden lui-même n’a-t-il pas accrédité cette thèse en déclarant qu’il se battait pour les Palestiniens ?

Comme on aimerait que ce soit si simple ! Tout d’abord, l’attentat du 11 septembre n’est lié en rien au gouvernement de Sharon pour la raison reconnue qu’il fut préparé plusieurs années avant l’alternance politique en Israël.

Que le gouvernement israélien soit de droite ou de gauche, conciliant ou intransigeant, n’a aucune influence sur les actions terroristes ; Ben Laden le démontre comme l’ont illustré avant lui tous les attentats terroristes perpétrés depuis le monde arabe dès les années 70.

Ensuite, lier l’interruption des attentats à un accord de paix en Palestine suppose que cette paix soit possible. L’est-elle et les Israéliens sont-ils seuls responsables du conflit en raison de leur nuque trop raide ?

En vérité, quelle que soit la mauvaise volonté des Israéliens, ce sont les Palestiniens qui s’avèrent les plus réticents à un accord. N’est-ce pas Yasser Arafat qui a repoussé les concessions territoriales du gouvernement Barak sur Jérusalem-Est?

Les Palestiniens veulent toujours plus parce que, en fait, ils veulent tout. Osera- t-on dire sans passer pour un fasciste que l’existence même de l’Etat d’Israël n’est pas intériorisée par les Palestiniens et pas seulement chez les plus extrêmes ?

J’ai pour ma part perdu mes illusions, qui étaient considérables, lors de débats avec des étudiants de l’université palestinienne de Bir Zeit ; j’y ai découvert leur manque d’intérêt pour Israël, son histoire, sa langue, sa culture, sa religion.

Alors que toute université israélienne propose à ses étudiants d’apprendre l’arabe et de connaître la civilisation musulmane, l’université de Bir Zeit comprend bien une chaire consacrée à la culture israélienne, mais elle n’a ni professeur ni étudiants.

Ceux-ci considèrent qu’Israël ne mérite pas d’être connu et justifient leur indifférence par la certitude qu’Israël est un Etat provisoire comme le fut en son temps le royaume franc de Jérusalem.

La référence aux Francs qui partirent sans laisser de traces après un siècle d’occupation est une rengaine dans toute discussion avec les élites palestiniennes, aussi éclairées soient-elles. Le temps seul dira s’ils ont raison.

Admettons cependant que les Israéliens pactisent avec les Palestiniens, leur abandonnent la Cisjordanie et Jérusalem-Est.

Le conflit au Proche-Orient cesserait-il comme par miracle, le terrorisme n’aurait-il plus raison d’être, Ben Laden prendrait-il sa retraite à l’instar de son prédécesseur Abou Nidal qui achève paisiblement sa vie de poseur de bombes en Egypte, oublié de tous ?

Il faut envisager que même dans cette hypothèse improbable le terrorisme islamisant ne serait pas désamorcé.

Car la Palestine est une allégorie plus que la raison première de Ben Laden et compagnie ; la vérité est que les islamisants haïssent le judaïsme tout autant que le sionisme ; Ben Laden le proclame. N’ignorons pas que New York a été prise pour cible comme emblème américain, mais aussi parce qu’elle est la plus grande ville juive au monde, siège de médias et d’activités financières que les islamisants, et pas eux seulement, identifient aux juifs.

Osera-t-on écrire que cet antisémitisme ne se limite pas aux terroristes ? La presse égyptienne, sous contrôle d’un gouvernement pro-occidental en paix avec Israël, n’en est pas moins la plus antisémite qui soit au monde. Ceux qui estiment la paix possible au Proche-Orient tentent de nous rassurer : cet antisémitisme, nous dit-on, disparaîtra avec l’antisionisme dès que les Palestiniens auront un Etat.

Feignons d’y croire. Imaginons que l’antisionisme a disparu et que l’antisémitisme n’est plus qu’un mauvais souvenir ; le terrorisme cesse-t-il ?

Probablement pas, car dans la ligne de mire de Ben Laden figureront toujours les dirigeants musulmans non islamistes, de Moubarak aux rois d’Arabie et du Maroc, aux émirs du Golfe, au président du Pakistan. Aussi longtemps que les dirigeants du monde musulman ne seront pas tous islamistes au sens où l’entendent les intégristes, les terroristes ne prendront pas leur retraite.

Poursuivant la parabole, imaginons que tous les gouvernements musulmans soient fondamentalistes, la cause du terrorisme serait-elle enfin éliminée ? Non. Car toutes les cibles énoncées ne sont que diversions de la réalité.

La réalité, c’est que le terrorisme naît de l’incapacité du monde musulman à trouver sa voie vers la modernité ; il est l’avers de cet échec.

Aucune nation musulmane et surtout arabo-musulmane n’est parvenue à se doter d’institutions politiques stables, légitimes et efficaces; celles qui s’en approchent comme le Maroc et la Jordanie bénéficient de dynasties locales dont le modèle n’est pas reproductible ailleurs. L’échec politique se double d’un échec économique.

Là où les ressources naturelles abondent s’est constituée une ploutocratie, de l’Algérie à l’Arabie ; mais ce n’est pas le développement.

En dehors du monde arabe, en Malaisie ou en Indonésie musulmanes, le développement qui s’esquisse est conduit par des minorités non musulmanes.

De cette double impasse politique et économique est née une frustration gigantesque face à un Occident quelque peu arrogant et exhibitionniste ; une sous-intelligentsia islamisante en a surgi.

Ben Laden en est le porte-parole. Le fait que ces islamisants perçoivent dans le juif la raison de tous les malheurs du monde musulman ne fait que confirmer la vocation de l’antisémitisme comme idéologie des imbéciles dans toutes les civilisations et à toutes les époques.

Les musulmans sont ainsi pris en étau entre des dictateurs et des sous-penseurs ; certains pourraient trouver là une vraie raison de lancer des bombes, mais les terroristes se trompent de cible car le trouble est en eux.
A terme, pourrait-on réconcilier l’islam avec le monde moderne ?

Bien des tentatives furent entreprises au vingtième siècle, de la Turquie de Mustafa Kemal à la Tunisie de Bourguiba, du Pakistan de Jinna au parti Baas en Syrie et en Irak, aux monarchies éclairées d’Iran, du Maroc et de Jordanie.

Ce serait une erreur de croire en l’immobilisme du monde musulman ; mais aucune de ces recherches n’a encore permis de définir une insaisissable modernité musulmane.

Le Coran serait-il l’origine de cette difficulté ? On observera au contraire, en nous cantonnant à l’économie, que le Coran est plus favorable au développement que ne le sont les Evangiles ; celui-ci sanctifie le marché tandis que celles-là le vilipendent. Mais il n’appartient pas aux Occidentaux non musulmans de se substituer aux musulmans pour entreprendre une lecture révisée du Coran qui légitimerait la démocratie libérale.

Notre première responsabilité est de nous défendre contre la violence avant d’en explorer les causes et avant d’en inventer de fausses ; la seconde est d’appuyer les régimes qui partagent nos valeurs plutôt que ceux qui les méprisent.

S’il fallait en trouver une troisième, on avancera ici, encore une fois, qu’il serait préférable de coopérer avec ceux qui dans l’islam s’attachent au progrès ; Massoud ne fut que l’un d’entre eux.

Par Guy SORMAN

* Essayiste ; dernier livre paru : Le Progrès et ses ennemis (Fayard).


 

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