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INFOS - DOSSIER |
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L'actualite
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Par-delà l’entrée à
Kaboul de l’Alliance du Nord |
Le « djihad du
président Bush » |
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L’étranger qui vit
aujourd’hui en Asie centrale et connaît le peuple afghan est saisi de
pitié à l’égard des Pachtouns et de colère à l’encontre des Américains.
Comment le peuple le plus riche de la terre peut-il bombarder comme il
le fait le peuple le plus pauvre ? Le coup terrible qu’il a reçu le 11
septembre lui a-t-il fait perdre la tête ? Combien de temps les
soi-disant nécessités de la politique intérieure aux Etats-Unis
continueront-elles à rendre ce grand pays si maladroit quand il agit
dans le tiers-monde ? Ce qu’il eût fallu mener et le président Bush semblait, les premiers jours, sur la bonne voie quand il parlait de «guerre de la patience» c’était, pour traquer Ben Laden et ses sbires, la «guerre du renseignement». Les Américains disposent de tout pour cela : moyens techniques d’écoute, argent pour soudoyer, missiles précis et puissants prêts à exploiter l’information, gouvernements révoltés par l’attentat, décidés à dire tout ce qu’ils savent et faire tout ce qu’ils peuvent. Il fallait, en utilisant par exemple le truchement des Services pakistanais qui sont les plus avertis en terre afghane, prendre des contacts personnels et discrets avec les chefs de tribu de tout bord, en particulier avec les talibans modérés qui, voici quelques semaines encore, existaient. Autrement dit, il fallait se renseigner, influencer pour mieux frapper ou saisir, le moment venu, les coupables. Il fallait surtout, par ces contacts, essayer de séparer les Pachtouns des talibans, les talibans de Ben Laden. La direction américaine a peut-être tenté tout cela, mais, en même temps, elle a commis des erreurs funestes et sans retour depuis l’utilisation des B 52 qui ont réduit à néant ses efforts. Première erreur : elle a bombardé l’Afghanistan. Des Afghans innocents et notamment des Pach-touns payent pour les innocents du World Trade Center. C’est une victoire pour Ben Laden, car les bombes rassemblent les Pachtouns derrière les talibans dressés contre les infidèles et tenants du devoir d’hospitalité. Farouches et invincibles sur leur terrain, comme les Tchétchènes, ils ne céderont pas. Les victimes des bombardements en font des enragés. La guerre est pour nombre d’entre eux une sorte de sport où l’Américain sera le plus prestigieux des gibiers, en Afghanistan comme dans le reste du monde. S’appuyant sur l’argent
de la drogue parce qu’ils ne pourront pas faire autrement, les Pachtouns
se maintiendront dans un sanctuaire d’où personne n’aura le courage de
les déloger et y feront figure de justiciers de l’Islam : ils seront les
héros dont les terroristes ont tant besoin pour rassembler autour de
leur triste cause. Les armes les plus sophistiquées ne peuvent rien contre des guerriers motivés, chevronnés, disposant de bases arrière inaccessibles. Voici un mois, on laissait peu de chances aux talibans «qui avaient fait leur temps». Voici qu’aujourd’hui ils continuent à se défendre comme de beaux diables mais intelligemment, épargnant judicieusement leurs forces en évacuant Mazar-e Charif. L’occupation de cette grande cité est bien sûr un succès tactique et même stratégique de l’Alliance du Nord et des Américains : la base aérienne ainsi conquise n’a pas de prix pour la guerre conventionnelle qui a été choisie. Mais quelle fut l’utilité pour les Russes d’avoir conquis Grozny sur les Tchét-chènes ? Ils en ont fait des fous furieux, meilleurs guerriers que jamais. Quelle fut l’utilité pour les Américains d’avoir tenu treize ans à Saïgon ? Quelle fut l’utilité pour Israël d’avoir gagné sur les Arabes et les Palestiniens cinq guerres classiques perdues ensuite politiquement et psychologiquement ? Maintenant l’Alliance du Nord, si elle continue ses opérations, va rentrer en zone pachtoune et le combat risque de prendre une autre dimension. Il faudrait s’arrêter à ce point et réfléchir, aussi bien à Washington, à Islamabad qu’à Kaboul. Troisième erreur : les Américains mènent cette guerre à partir de pays musulmans et surtout du Pakistan, pays fragile s’il en est. Le risque de déstabilisation est considérable pour la péninsule indienne, mais surtout pour le monde islamique. Des foyers d’instabilité comme la Palestine ou le Cache-mire n’en seront que plus virulents. Et que dire du Ferghana si le président ouzbek Karimov offre un soutien appuyé aux Américains ? Mais ce serait étonnant de la part de cet homme d’Etat avisé. De toute façon, les régimes islamiques modérés risquent d’être débordés par des foules fanatisées mises en rage par l’intervention américaine judicieusement qualifiée en Asie centrale de « djihad du président Bush ». Et si maintenant les réactions à l’intervention semblent modestes, ce n’en est que plus grave : ulcérés par ce peu d’écho et par l’échec, les fanatiques n’en plongeront que plus profondément dans le terrorisme. Si par miracle l’Amérique, à coup de bombes et de dollars, semble gagner la guerre en Afghanistan, cette guerre sera perdue ailleurs par la rage qu’elle aura suscitée chez les victimes et la démoralisation qu’elle aura insinuée chez les pseudo-vainqueurs. Si les Américains se targuent d’être chrétiens, qu’ils se comportent au moins chrétiennement au lieu de jeter l’opprobre sur toute une communauté religieuse. Quatrième erreur : la Maison-Blanche compte trop sur l’Alliance du Nord qui, après Massoud, n’est qu’un magma d’ethnies sans chef véritable, assorti de personnages douteux comme Dostom. Une prise de contrôle de l’Afghanistan passe aussi par les Pachtouns, toujours furieux quand on fait donner à leur encontre « leurs » minorités. Les Américains, par leur maladresse, ont d’ores et déjà déclenché contre eux-mêmes une guerre sainte qui, renforcée par la population pakistanaise, sera difficilement réduisible par les moudjahidin. D’ailleurs, Washington ferait bien d’être sur le qui-vive quant à la fidélité d’une Alliance du Nord composée elle aussi de musulmans. Cinquième erreur : l’Amérique n’agit pas contre la drogue (peut-être pour ménager l’Alliance du Nord...). Pourtant, stocks et laboratoires seraient la plus justifiable des cibles : trafic de drogue et terrorisme ont souvent partie liée et se soutiennent mutuellement. Comment, aussi, ne pas penser, face aux tapis de bombes, à l’influence aux Etats-Unis du lobby militaro-industriel ? L’intervention en
Afghanis-tan, telle qu’elle est conçue, est une aubaine aussi bien à
Washington qu’à Moscou pour relancer certaines fabrications d’armement
ou de munitions. Une trêve à l’occasion du
ramadan, à la mi-novembre, ayant été repoussée avec hauteur par la
Maison-Blanche, il ne reste plus aux Américains qu’à reconnaître
discrètement leur erreur en profitant de leur succès actuel et de
l’hiver pour se désengager en douceur : plus de bombardements mais au
contraire une aide humanitaire colossale pour sauver les populations
qu’ils ont contribué à plonger dans le malheur. Montrons que nous disposons encore de la liberté de ne pas nous aligner sur les Etats-Unis. Maintenons nos distances comme nous l’avons si bien fait jusqu’ici en nous focalisant sur l’action humanitaire et une influence discrète, qui nous valent sur le terrain prestige et reconnaissance. Avec un tel capital notre heure viendra au moment des négociations de paix. En attendant, n’omettons pas de dire à Washington que son « leadership » devrait lui imposer une certaine retenue. Quand on prétend représenter une civilisation et régenter un monde, on ne peut pas tout se permettre et recourir, par exemple, à la barbarie des B 52. Le peuple américain ne connaît pas la misère indicible des Afghans et du tiers-monde. Il ne sait pas que la rallonge consentie par son Administration pour la guerre en Afghanistan est égale aux budgets annuels des quinze pays africains les plus pauvres. Il ne sait pas que le coût d’un seul missile « Toma-hawk» permettrait d’agencer une aide qui calmerait quelques-uns des futurs Ben Laden et autres Saddam Hussein que nous concocte la misère actuelle. Il n’imagine pas encore l’intensité de haine qu’il faut pour jeter sans défaillir un avion contre un gratte-ciel. Il n’imagine pas et le camp occidental non plus que cette haine va s’accroître et nous valoir un terrorisme encore plus terrifiant. Que le plus ignoble des attentats nous ouvre enfin les yeux, au moins sur le monde islamique. Mettons fin à notre égoïsme et, tout en poursuivant implacablement les coupables, ne faisons pas la guerre, pansons les plaies, calmons les esprits, prenons enfin en pitié nos victimes directes ou indirectes, qu’elles soient palestiniennes ou afghanes ! Utilisons le succès
actuel pour réfléchir à la fois à une meilleure action contre Ben Laden
et à un rattrapage des erreurs commises à l’encontre des Pach-touns. La
chute de Kaboul et de Mazar-e Scharif ne règle rien.
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