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Le courrier français des Etats-Unis

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Les Etats-Unis en guerre

Les archives de France-Amérique
Semaine du 1er au 7 decembre 2001

 

Terrorisme - Thèses sur une nouvelle menace
11 propositions sur le 11 septembre

Depuis l’explosion fondatrice de l’ère nouvelle, les images, les commentaires et les prophéties nous ensevelissent sous une avalanche d’informations et de désinformation. Essayons à ce stade du conflit de trier et d’y voir clair, sans parti pris, si faire se peut.


1 Les Occidentaux sont solidaires

La solidarité est un fait plus encore qu’un choix. Ni les gouvernants ni les opinions publiques ne nient cette solidarité ; tous, nous avons été frappés ou nous pourrions l’être.

L’attentat souligne qu’il existe bien une civilisation occidentale dont l’unité est plus forte que ne laisseraient paraître les querelles transatlantiques : une unité moins politique qu’adhésion instantanée à un ensemble de valeurs dont participent aussi les codes de la guerre.

Malgré les dissidences, pétitions et réserves sur les méthodes du conflit, l’unité prévaut aussi parce que les Occidentaux sont tous des victimes futures possibles. Ce n’est pas nous qui en décidons, mais l’adversaire ; lui désigne qui est américain et qui est juif, les deux ennemis nommément désignés. Nous sommes solidaires parce que nous sommes tous des juifs américains sur la liste des cibles.

2 La sécurité précède l’interprétation

Le 11 septembre a fait resurgir la vocation première et indépassable des Etats, refoulant au second rang des attentes plus contemporaines dans l’ordre économique ou social ; l’Etat doit aux citoyens, avant tout, protection et sécurité. Il est, si l’on peut dire, payé pour cela, un assureur d’ultime recours.

On entend bien quelques contestataires qui souhaiteraient que l’on définisse les origines du conflit avant de le résoudre, ou qui exigent une éradication des causes du terrorisme préalable à tout combat.

Mais, dans le monde réel, le temps manque pour trouver un accord intellectuel qui précéderait l’action ; par ailleurs, ces demandes d’interprétation ne sont souvent que prétexte pour contester les valeurs occidentales ou masquer un antiaméricanisme primitif.

S’il n’est pas niable que la pauvreté, l’absence de démocratie et l’arrogance occidentale constituent le lit du terrorisme, ces causes profondes relèvent de la longue durée, tandis que l’acte terroriste exige une riposte instantanée.

De même, la définition du terrorisme est un exercice si aléatoire qu’il convient de reconnaître la menace avant que de philosopher sur sa nature.

3 Le péril persistera longtemps

Certains, qui tentent de se rassurer pour vivre comme auparavant, minorent les risques. D’autres soupçonnent les gouvernements occidentaux de grossir le danger pour justifier l’instauration d’un ordre policier et militaire ; pareilles dérives sont envisageables, et elles exigent la vigilance.

Il n’en reste pas moins que la guerre en Afghanistan n’est qu’un moment non définitif dans la nouvelle épopée terroriste contre la civilisation occidentale ; des terroristes, pas toujours islamistes, disposent d’armes chimiques, nucléaires et bactériologiques d’un usage simple, comme on put le constater à Tokyo avec les attaques au gaz sarin.

Contre ces armes, il n’existe pas de défense préalable ni postérieure à l’attaque ; tout individu irradié, gazé ou infecté est à peu près certain d’en mourir.

Les membres de la secte Aum, d’Al Qaida, du Hamas, de la guérilla tchétchène, tamoule, ou du Cachemire, sont disposés à mourir pour leur cause. Devrait-on satisfaire leur exigence pour que cette cause disparaisse ?

Cette approche rationaliste supposerait que la cause obéisse à une définition claire et que la solution soit possible. En général, ces deux conditions ne sont pas remplies ; il conviendrait aussi d’admettre, ce que l’on souligne rarement, que la violence pour ces groupes est une fin et une source de jubilation.

4 L’Occident n’est pas en guerre contre l’islam

Répéter que nous ne sommes pas en guerre contre l’islam ou que l’islam n’est pas en guerre contre nous nous rassure ; mais est-ce exact ? Les islamistes aimeraient nous persuader du contraire pour mondialiser leur combat. Or ils n’y parviennent pas.

Du côté occidental, la haine de l’islam est moins répandue que ne l’est son ignorance. Rappelons aussi que les interventions militaires récentes du camp occidental ont toutes été conduites en faveur de nations musulmanes, en Bosnie, au Koweït, au Kosovo.

Enfin, une guerre des civilisations supposerait que les musulmans soient unis, ce qu’ils ne sont pas. Le conflit en Afghanistan n’a pas mobilisé le monde islamique ; les rares signes de soutien aux talibans émanèrent des tribus Pathans dont ils sont issus.

Les conflits au Koweït, en Yougoslavie et au Caucase avaient déjà révélé que les solidarités jouaient entre ethnies plus qu’elles ne mobilisent un milliard de musulmans.

Ce milliard est plus divisé en cultures, tribus, langues, obédiences, qu’il n’est uni dans une Umma mythique ; la solidarité s’est en réalité manifestée plus efficacement au sein d’un Occident déchristianisé qu’au sein de la Umma islamisée.

Il n’en reste pas moins que l’attentat du 11 septembre a suscité une liesse publique dans de nombreuses nations non occidentales, jusqu’en Afrique noire non musulmane ; on y verra la preuve que l’absence de perspectives économiques, plus que l’islam, engendre un ressentiment antiaméricain et antioccidental qui a peu de relation avec le Coran.

5 Le lien entre la Palestine et Ben Laden est circonstanciel

Laisser croire que le 11 septembre n’aurait pas eu lieu sans l’occupation de la Cisjordanie par l’armée israélienne ou le gouvernement Sharon relève du préjugé, pas de l’analyse.

Ben Laden n’a enrôlé la cause palestinienne que tardivement, de même que Saddam Hussein, embourbé au Koweït, avait tenté de masquer sa tentative d’annexion derrière un désir de libération de Jérusalem.

Ce sont d’ailleurs les juifs plus que les Israéliens qui obsèdent les terroristes ; on ne voit pas comment leur donner satisfaction et supprimer la soi-disant cause du terrorisme, sauf à supprimer Israël et les juifs.

Si les terroristes islamistes poursuivent un but identifiable, celui-ci consiste à prendre le pouvoir politique dans un pays musulman comme l’Arabie Saoudite ou l’Egypte, plutôt que de doter les Palestiniens d’un Etat qui ne serait certainement pas islamique.

S’il est vrai cependant que le conflit palestinien fédère le monde arabo-musulman, c’est comme symptôme d’une relation difficile entre ce monde arabo-musulman et l’Occident depuis plusieurs siècles ; la Palestine est une allégorie du malaise arabe, qu’une solution diplomatique pourrait ne pas éteindre.

6 Les terroristes appartiennent à une semi-intelligentsia

A confondre terrorisme et islamisme, on néglige les terroristes non musulmans et ceux du passé. Or, en comparant les uns et les autres, il semble s’en dégager une sociologie de recrutement et de la tentation de la violence.

Les terroristes ne sont pas non plus issus des groupes les plus défavorisés, ni paysans, ni prolétaires.

Par contre, les anarchistes russes des années 1880, les sectes terroristes de Chine ou du Japon, les terroristes tamouls, basques, irlandais ou islamistes ont en commun d’avoir reçu quelque éducation intermédiaire et de n’avoir pas ensuite trouvé leur voie dans leur société.

De leur échec personnel, dû parfois à une fermeture de ces sociétés, les terroristes en ont conclu à la nécessité de la violence rédemptrice.

Une maîtrise relative de la dialectique leur permet d’habiller leurs revendications d’un vernis politique ou religieux ; ces idéologies, par leur simplicité même, peuvent séduire les esprits simples, car elles semblent conférer une intelligence du monde.

Comme toute idéologie, le discours d’accompagnement du terrorisme fournit une explication en kit qui remplace la réflexion complexe et substitue l’histoire à la responsabilité personnelle.

La résistance au terrorisme exige donc de comprendre cette fonction de l’idéologie pour l’analyser et non pas tomber dedans.

7 L’énigme est avant tout arabo-musulmane

Parmi toutes les formes du terrorisme, l’islamisme est singulier en ce qu’il se réclame de l’universel.

Mais il n’est en réalité qu’arabo-musulman ; son recrutement, sa base, son discours, sa mise en scène participent moins de tout l’islam que de la seule culture arabe ; les soufis de l’Inde, les communautés africaines ou javanaises sont étrangères à l’islamisme, et les terroristes arabes ne les sollicitent pas.

Si l’on cherche à comprendre cet incompréhensible terrorisme islamique, il convient donc de fouiller non pas dans le Coran, mais dans l’histoire et la société arabes.

Il est peu contestable que le monde arabe est en panne d’histoire et semble ne pas trouver sa juste place dans le triptyque moderne : démocratie, économie de marché, laïcité.

Cette panne n’explique pas le terrorisme, mais elle fournit le terreau fertile dans lequel les terroristes recrutent, et elle leur fournit une chambre d’écho.

De l’occident, on invite les arabo-musulmans à se livrer à une lecture critique du Coran et de l’histoire ; mais outre que l’on ne peut le faire à leur place, ces appels supposent le problème résolu.

La lecture critique ne peut en effet commencer que si les conditions culturelles et religieuses sont réunies pour l’autoriser ; or la dictature religieuse des mollahs, tolérée ou encouragée par les régimes autoritaires du monde arabe, bloque l’ouverture.

8 La relation de l’Occident avec le monde arabo- musulman est à réviser

Nous devons, en Occident aussi, nous livrer à une autocritique. Certes, n’allons pas jusqu’à transférer la responsabilité du terrorisme des coupables sur les victimes ; une tentation perverse qui existe chez certains, que l’antiaméricanisme rend aveugles mais pas muets.

Aussi, pour ménager des intérêts immédiats, les gouvernements occidentaux soutiennent des régimes politiques qui ne sont pas toujours respectés par leurs propres peuples.

Cette étrange alliance choque bien des Arabes ; comment ne s’insurgeraient-ils pas contre un Occident qui préconise la démocratie libérale partout sauf dans le monde arabe ?

De plus, notre realpolitik pourrait se révéler contre-productive : à court terme, elle semble cantonner l’islamisme, mais l’inefficacité économique des régimes autocratiques, à long terme, le radicalise.

9 Il faut atteler la mondialisation au développement

Les partisans du nationalisme intégral comme du socialisme dans un seul pays (qui serait la France) tentent d’imposer une lecture biaisée des événements pour imposer leur idéologie antimondialiste.

On ne voit pas comment la circulation des idées, la liberté du commerce ou Internet auraient pu conduire au terrorisme ; on ne voit pas non plus comment le repli de chaque nation sur elle-même éliminerait le terrorisme ou nous placerait, nous seuls, à l’abri.

A l’inverse, plus de communications entre les peuples, les cultures, les artistes, les intellectuels, les entrepreneurs, pourrait nous enrichir tous, matériellement et spirituellement.

Le drame économique des nations les plus pauvres surgit non pas de la mondialisation mais de ce que celles-ci n’y participent pas.

L’expérience économique de ces trente dernières années démontre que le commerce peut conduire à des inégalités, mais que, sans commerce du tout, il n’existe aucun espoir de développement ; si le terrorisme est un défi né de la pauvreté, le repli n’est donc pas la solution.

Le dialogue des cultures et la coopération économique constituent la seule voie concrète pour retrouver la sympathie de peuples qui se défient de nous. Et pour leur permettre de prospérer, créant ainsi un monde plus juste.

10 Restons fidèles à nos libertés

Sur un mode ironique, Salman Rushdie écrivit après le 11 septembre que le meilleur moyen de résister à l’islamisme était de boire et danser. Il est vrai qu’abandonner nos valeurs reviendrait à concéder la victoire.

Mais plus essentiel encore que l’alcool ou la danse, il paraît nécessaire de ne pas entrer dans un ordre policier sous prétexte de lutter contre le terrorisme.

Or la tentation existe, chez des gouvernements occidentaux ou non, de supprimer des libertés aussi précieuses que celles de l’information ou du secret des communications.

Celles-ci ont manifesté avant le 11 septembre une certaine légèreté, voire un manque d’intelligence dans l’appréciation de la menace.

La résistance au terrorisme est une affaire trop sérieuse pour être abandonnée aux seuls spécialistes ; il serait donc souhaitable que la sécurité contre la guerre couverte fasse l’objet d’un débat suivi d’un pacte de défense de la République.

11 Montrons l’exemple par la bonne insertion de notre islam

Nos concitoyens d’origine arabe ne sont ni complices du terrorisme ni approbateurs ; mais on ne niera pas que celui-ci ébranle quelques esprits faibles. Sans doute est-ce une réaction à l’échec de situation d’un trop grand nombre de Français d’origine arabe et musulmane.

Double échec, car ces immigrants ont perdu leur culture d’origine sans en retrouver une autre à la place ; ils sont fort peu musulmans, plus du tout arabes, et pas complètement français. Cet échec est celui de la nation entière, sans solution évidente.

On sait que deux écoles explicatives s’opposent ; la première estime que la diversité culturelle n’a pas été suffisamment respectée, et que les jeunes Arabes prennent leur revanche dans une culture contestataire.

L’autre considère que l’excès de tolérance a conduit à la désintégration de notre société, dont les immigrants sont victimes. Entre ces deux écoles, le pire est de ne pas choisir et de verser dans l’anomie politique.

On observera ici, sans trancher entre les deux thèses, que l’avantage de la solution laïque et républicaine est d’avoir fait ses preuves, alors que la thèse multiculturaliste, même si on le regrette, tend à échouer en Europe.

Par Guy SORMAN*

* Essayiste.

 

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