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Les Etats-Unis en guerre

Les archives de France-Amérique
Semaine du 12 au 18 janvier 2002

 

La lutte contre les attentats des deux côtés de l’Atlantique
Le juge Garzon, moine soldat de l’antiterrorisme

Depuis le 11 septembre, le célèbre magistrat espagnol, qui appelle depuis des années à la création d’un espace judiciaire européen, se sent moins seul.

Au-dessus de lui, une horloge marque toujours la même heure. Baltasar Garzon aime à faire des pieds de nez au temps. Le juge le plus célèbre d’Espagne sait qu’il est relatif. Sous la table basse, encombrée, un clown en plâtre invite aussi, avec son nez rouge, à se moquer des autres ou de soi-même. Selon les jours. Au gré des vanités.

Le bureau du juge madrilène ressemble à une caverne d’Ali Baba. C’est un incroyable enchevêtrement de statuettes, bibelots, toiles modernes, dessins plus classiques, photos dédicacées, livres, drapeaux, dossiers.

Ils s’empilent. Don Baltasar lui-même est un étrange croisement entre Tintin et le Cid Campeador, Julio Iglesias et Eliot Ness. Il y a à la fois du Saint-Just et du professeur Tournesol chez cet homme de 46 ans qui se bat sans discontinuer contre le crime organisé, la corruption et le terrorisme.

Convaincu depuis des années de la nécessité de coordonner l’action de la justice dans l’UE, Baltasar Garzon a enregistré, avec satisfaction, les progrès réalisés au sommet de Laeken sur la mise en place de l’espace judiciaire européen, mais il craint que « l’effet des tours jumelles de New York ne s’estompe » et que dans trois mois « l’Europe ne se perde, de nouveau, dans des discussions stériles ».

Pour lui une seule solution : « Faire de la lutte contre le crime et le terrorisme une priorité. » C’est l’objectif de l’Espagne durant les six mois au cours desquels Madrid assumera la présidence de l’Union européenne.

Le Premier ministre, José Maria Aznar, l’a affirmé : « C’est notre premier défi. » Sans doute parce qu’elle affronte depuis plus de trente ans le terrorisme basque, l’Espagne s’est engagée, sans barguigner, aux côtés des Etats-Unis.

« Ce qui est en jeu, a déclaré José Maria Aznar, c’est notre liberté, ce sont nos valeurs démocratiques. » Pour le chef du gouvernement espagnol, le 11 septembre est une date presque plus importante que celle de la chute du Mur de Berlin en 1989.

Pour lui, la réunification de l’Allemagne sonnait le glas d’un monde divisé en deux blocs. Mais les attentats de New York et de Washington révèlent brutalement la véritable dimension internationale du terrorisme et la complexité des réseaux souterrains qui menacent tous les Etats attachés au droit.

La justice pour Baltasar Garzon est un sacerdoce. Il l’exerce avec passion. En 1993 déjà, au cours d’une conférence à Bruxelles, il avait plaidé pour une Europe où circuleraient librement non seulement les biens et les personnes, mais aussi la justice.

Il aura cependant fallu attendre le sommet de Tampere (Finlande) en 1999 pour que l’Union européenne décide de mettre en oeuvre l’espace européen de sécurité, de liberté et de justice.

A en croire Madrid, jusqu’au 11 septembre dernier, l’organisation du « nouvel ordre européen » piétinait. Le choc provoqué par les attentats a débloqué un certain nombre de dossiers en souffrance.

Et les réticences des uns ou des autres se heurteraient désormais à la volonté du plus grand nombre.

Ainsi après Europol et Eurodac (fichier des empreintes), l’Union va se doter d’Eurojust, une unité de coopération judiciaire.

Elle a entériné à Laeken la création du mandat d’arrêt européen qui préfigure la fin du processus d’extradition et à terme la mise à disposition automatique des détenus ou des suspects sur demande d’un magistrat instructeur dans tout l’espace européen.

Une définition commune du terrorisme a été également adoptée. Une liste noire, à l’exemple de celle établie par les Etats-Unis, a été publiée fin décembre.

Dans son bureau, le juge Garzon parle de l’inertie fatale des administrations, voire des gouvernements. « Mais le crime, dit-il, n’attend pas. Chaque retard dans la mise en application du nouvel ordre européen est une aubaine pour les terroristes. Ils sont de mieux en mieux organisés.

Les délais favorisent toujours la criminalité qui a pris des formes de plus en plus complexes. Nous devons lui opposer des structures judiciaires adaptées, donc sophistiquées.

Et j’espère bien que l’Espagne va profiter de sa présidence pour faire appliquer les mesures déjà adoptées. Les citoyens de l’Union auraient le droit de se sentir trahis si l’espace européen de sécurité, de liberté et de justice restait une coquille vide. »

Les leçons de la lutte contre ETA

Baltasar Garzon vient de déclarer illégale «Gestoras pro amnistia», une association basque qui milite, de part et d’autre des Pyrénées, en faveur des prisonniers d’ETA.

Le mouvement est inscrit sur la liste noire européenne. C’est un nouveau coup porté aux terroristes après la mise hors la loi d’Egin, un quotidien qui participait au financement d’ETA, de l’organisation politique Ekin, de celle des affaires extérieures Xaki et du rassemblement des jeunes, Haika.

Depuis 1998, le juge madrilène a donné une nouvelle impulsion à la lutte contre ETA en s’attaquant non seulement aux commandos de tueurs, mais à toutes les sociétés écrans et aux « vitrines » culturelles, politiques ou financières de l’organisation armée.

Don Baltasar ne se déplace qu’en voiture blindée. Son domicile est sous surveillance permanente et lui-même est toujours entouré de gardes du corps.

Le procureur de l’Audience nationale de Madrid, Jesus Santos, explique comment la justice espagnole a progressé en pénétrant les structures parallèles d’ETA.

« Nous nous sommes attaqués, dit-il, à la tête du mouvement, c’est-à-dire aux instigateurs et planificateurs, à son coeur, les dirigeants de diverses associations, et à l’estomac, c’est-à-dire aux financements.

Mais tout ce combat contre les terroristes ne peut donner des résultats probants que dans la mesure où notre action ne s’arrête pas aux frontières de l’Espagne. »

Année après année, Madrid n’a cessé de demander davantage de collaboration de la part des autres Etats membres de l’Union européenne. Selon José Maria Aznar, l’Espagne s’est souvent sentie « un peu seule » jusqu’à ce que la France lui emboîte le pas.

« Tous les terrorismes, affirme le chef du gouvernement espagnol, se valent. On ne peut être, précise José Maria Aznar, que d’un seul côté. »

Pour lui, les Etats-Unis ne sont pas les seuls à être menacés par les islamistes radicaux. Le terrorisme basque concerne aussi l’Europe tout entière.

Le juge Garzon est peut-être le symbole, et pour certains le premier héros, de la future « globalité judiciaire ». Le 13 novembre dernier, soit deux mois après les attentats de New York et de Washington, il démantelait une filière d’Al Qaida.

Huit membres présumés du réseau ont été incarcérés. Le dossier d’instruction fait état de plusieurs chefs d’inculpation : « Appartenance à une organisation terroriste, vol, falsification de documents, complicité d’attentats contre des personnes. »

La cellule, dirigée par un père de famille d’origine syrienne mais de nationalité espagnole, serait liée à Mohamed Atta, auteur d’un des attentats de New York, et à Zacarias Moussaoui, un Franco-Marocain arrêté aux Etats-Unis.

Des ramifications avec un réseau en Allemagne ont pu être établies grâce à des écoutes. La piste remonterait, selon le juge, de Madrid, en passant par Londres, jusqu’en Indonésie où le groupe d’Abu Dahdah envoyait des recrues dans un camp d’entraînement d’Al Qaida.

Irina de CHIKOFF



 

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