|
|
![]() |
![]() |
|
|
INFOS - DOSSIER |
|
L'actualite
|
Lutte antiterroriste - A
Munich, fossé transatlantique |
en matière de défense
Grogne européenne
contre |
l’unilatéralisme américain
|
Le secrétaire général de l’Otan, lord Robertson, a mis en garde hier les Européens et les Américains contre l’élargissement du fossé qui les sépare en matière de capacités militaires. Il a appelé les premiers à dépenser plus pour leurs armées et les seconds à partager plus leurs technologies. « Pour éviter une évolution des Etats-Unis vers l’unilatéralisme ou l’isolationnisme, tous les pays européens doivent manifester une nouvelle volonté de développer des capacités efficaces de gestion de crise », a-t-il dit lors de la Conférence de Munich sur la politique de sécurité (Wehrkunde), en fin de semaine dernière. En marge de la réunion, la police bavaroise a appréhendé quelque 500 manifestants antimilitaristes. Parmi les mythes sécuritaires qui ont péri le 11 septembre 2001 dans les décombres du World Trade Center, on doit compter celui du « pilier européen » de l’Otan. La Conférence sur la politique de sécurité de Munich, rendez-vous annuel des stratèges et experts militaires mondiaux, a montré la profondeur du fossé transatlantique. Les Européens se plaignent d’être tenus pour quantité négligeable par les Etats-Unis dans la guerre contre le terrorisme. Ils ont été ravalés au rang de « pygmées militaires », selon l’expression acerbe du secrétaire général de l’Otan, lord Robertson. Pourtant, ils se sentent tout autant menacés que les Américains et au moins aussi vulnérables. Mais ils n’ont guère les moyens d’imposer leurs priorités. Au grand désappointement des Européens, les Américains ont répété à Munich leur choix de privilégier les coalitions à géométrie variable dans la lutte contre le terrorisme. Ils n’assignent aucun rôle particulier à l’Otan. Ils n’en prévoient pas non plus pour l’Union européenne, juste au moment où cette dernière vient de déclarer « opérationnelle » l’Europe de la défense. « Il n’y aura pas une seule coalition, mais bien plutôt des coalitions différentes pour des missions différentes», a assuré le secrétaire adjoint à la Défense, Paul Wolfowitz. Le numéro deux du Pentagone a appelé à une réforme de fond en comble de l’Otan, lors du sommet de l’Alliance prévu en novembre à Prague. « Nos vieilles suppositions, nos vieux plans, nos vieilles capacités sont démodés », a déclaré Wolfowitz. « Nous sommes confrontés à de nouveaux risques et nous devons développer de nouvelles capacités », a-t-il dit en évoquant notamment la lutte antiterroriste. Les Européens, qui attendaient de la délégation américaine des assurances sur la concertation ou la reprise du dialogue, en auront été pour leurs frais. Reprenant le thème de « l’axe du mal », développé la semaine dernière par le président George W. Bush, Wolfowitz a souligné que « la meilleure défense (contre le terrorisme), c’est de porter la guerre chez l’ennemi (...) Les pays qui ont choisi de tolérer le terrorisme, qui refusent d’agir contre lui ou, pire, qui continuent à le soutenir, ceux-là devront en affronter les conséquences ». L’influent sénateur républicain John McCain a réclamé que le « précédent et le modèle » établis par la campagne d’Afghanistan soient rapidement transposés en Irak, contre le régime de Saddam Hussein. Les réticences européennes à une campagne contre Bagdad, exprimées à plusieurs reprises ces dernières semaines, ne semblent pas être prises en compte à Washington. Il est vrai que les Européens n’ont pas proposé beaucoup d’alternatives. Mais comment pourraient-ils influencer les projets américains ? Jamais l’écart avec les Etats-Unis n’a été aussi grand en matière de défense. Après la chute du mur de Berlin, les Européens ont recueilli ce qu’ils appelaient les « dividendes de la paix » en diminuant graduellement leurs budgets militaires. Celui de la Russie s’est effondré en termes réels. Les Etats-Unis, en revanche, n’ont cessé d’augmenter le leur. Il atteint cette année le chiffre astronomique de 329 milliards de dollars. C’est plus que la somme des neuf budgets militaires nationaux les plus importants après le leur. Et ce n’est pas fini. L’administration Bush vient de proposer au Congrès d’augmenter de 48 milliards de dollars, soit de 15 %, le budget américain de la défense pour 2003. A ce prix, les Etats-Unis peuvent être les rois du monde. Ce qui était déjà apparent pendant la guerre du Kosovo en 1999 est devenu évident pendant la campagne d’Afghanistan en 2001 : ils n’ont besoin de personne pour mener une guerre à l’autre bout de la planète. Les Européens ne font plus le poids. « Il y a un fossé technologique qui est en train de devenir un fossé politique », a averti à Munich l’ancien secrétaire américain à la Défense William Cohen. « Plus il sera grand, moins les Etats-Unis se sentiront obligés de prendre en compte les demandes de leurs alliés. Il faut combler le fossé, aussi vite que possible », a-t-il dit. Côté européen, le constat est tout aussi sombre. « Trop d’armées se reposent encore sur des antiquités de l’époque de la guerre froide », a affirmé lord Robertson. Le renseignement au sol, l’acquisition de munitions de haute précision, les capacités de transport, le ravitaillement d’avions en l’air sont autant de domaines où les Européens souffrent de handicaps. « Nous avons deux millions d’hommes sous les armes dans les pays européens de l’Otan, mais nous n’arrivons pas à en trouver 30 000 à envoyer au Kosovo dans le cadre des rotations bi-annuelles », a regretté le secrétaire général de l’Otan. Les tentatives de combler le retard dans le domaine du transport stratégique, en développant l’Airbus militaire A 400M, se heurtent encore aux hésitations allemandes. L’élargissement de l’Otan vers l’Est, qui doit être discuté au sommet de Prague, ne peut pas apporter de solution. Aucun des pays candidats ne dispose de capacités militaires significatives. Certains Européens préconisent d’augmenter les budgets militaires. « Nous ne devons pas seulement nous reposer sur l’Amérique », a plaidé le ministre président de Bavière Edmund Stoiber, candidat de la droite aux élections de septembre en Allemagne. « Nous devons faire plus pour notre propre sécurité et pour la paix du monde. Nous avons besoin de forces modernes, mobilisables rapidement et dotées du meilleur équipement. » Cependant, un tel effort budgétaire serait-il réaliste, alors que la Commission européenne vient d’appeler l’Allemagne à éponger les déficits de ses finances publiques ? Les Américains, de leur côté, œuvrent à maintenir les Européens dans un état de dépendance. Ils imposent de sévères restrictions aux transferts de technologie vers leurs alliés. Ils développent des systèmes d’armes qui ne sont pas opérables en commun. Ils réservent la plupart de leurs contrats à leurs propres entreprises. « Les Etats-Unis doivent être plus souples sur la question des transferts de technologie », a plaidé le ministre allemand de la Défense, Rudolf Scharping. Cinq mois après le 11 septembre, l’exceptionnelle manifestation de solidarité transatlantique qui a suivi les attentats s’est dissipée. La conférence de Munich a montré le fort malaise des Européens. « Les Américains prennent le silence de ces derniers pour un assentiment, alors qu’en fait, il s’agit d’une profonde réserve », a observé un diplomate. Rien ne dit que les Etats-Unis vont tenir compte de cette grogne. Au contraire, tout indique qu’ils vont continuer de faire cavalier seul.
Luc de BAROCHEZ
|