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Le courrier français des Etats-Unis

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Les Etats-Unis en guerre

Les archives de France-Amérique
Semaine du 24 février au 1er mars 2002

 

Défense - La guerre en Afghanistan a mis en évidence
le fossé entre l’armée US et ses alliés
La technologie du Pentagone écrase l’Europe

La vengeance est automatique, robotisée même. L’arme qui a éliminé l’un des plus hauts responsables d’Al Qaida n’est pas celle d’un pilote de l’Air Force, mais celle d’un avion sans pilote.

Le premier lieutenant de Ben Laden, Mohamed Atef, aurait en effet été tué le 15 novembre dernier par un missile antichar Hellfire tiré depuis un Predator. Ce drone armé l’aurait repéré avec son radar et sa caméra vidéo, avant de le pulvériser avec ses armes guidées par laser.

Le redoutable drone aurait aussi failli accrocher le Mollah Omar lui-même à son tableau de chasse. C’était la nuit du 7 octobre, celle des premières frappes sur l’Afghanistan.

Un Predator aurait repéré le chef borgne dans une colonne de véhicules. Une information immédiatement transmise au centre des opérations.

Un adjoint du général Franks aurait temporisé. Et, quand le « bon à tuer » est enfin arrivé, le mollah avait filé à l’anglaise.

L’emploi de ces drones n’est pas une première. Pas tout à fait, plus exactement. Le Predator a déjà de nombreuses heures de vol à son actif au-dessus des Balkans. Mais, sur ce théâtre, il observait sans frapper.

La nouveauté, dans les montagnes centre-asiatiques, c’est l’utilisation du drone comme appareil d’attaque au sol.

Ainsi que la mise en œuvre du Global Hawk, un autre drone, gigantesque celui-ci, et volant à une altitude de 20 000 mètres deux fois celle des avions de ligne pour fournir des images radars d’une stupéfiante précision.

Au-delà du spectaculaire, l’entrée dans la danse de ces armes marque une véritable révolution dans l’art de la guerre. « Révolution » est en effet le terme employé par le patron de l’US Air Force, James Roche.

Car, plus que l’innovation technologique de telle ou telle arme, c’est dans le réseau constitué par tous ces systèmes que l’Amérique a fait un pas de géant.

Et c’est là que se situent les enjeux de la guerre du futur, de la guerre de demain comme vient de l’exprimer James Roche, alors que ses hommes continuent à faire le coup de feu depuis le ciel afghan.

« Le défi pour le XXIe siècle est d’arriver à avoir une vision totalement transparente du champ de bataille, a-t-il déclaré lors d’un entretien au Jane’s. Nous voulons pouvoir détecter des cibles mobiles, avoir de l’information sur elles en temps réel et pouvoir les attaquer instantanément ou quasi instantanément. »

Commentaire d’un militaire français spécialiste du dossier : « En Afghanistan, les Américains ont réussi à faire communiquer tous leurs différents systèmes de surveillance et d’attaque de manière impressionnante. Il leur reste encore à gagner en rapidité.

Il leur fallait encore souvent une vingtaine de minutes avant de frapper. Ils veulent réduire ce délai à zéro. » Faire converser ce fameux réseau est pourtant d’une complexité incroyable, tant les éléments en sont hétéroclites.

On a ainsi vu des commandos des Forces spéciales caracolant avec les moudjahidin de l’Alliance du Nord et guidant, depuis leur monture, un raid de B 52 sur un fortin ennemi.

Le Moyen Age mâtiné de guerre high-tech. Ces hommes pouvaient aussi correspondre avec leurs commandements dans la région ou aux Etats-Unis et recevoir des informations venant des drones.

Ceux-ci transmettant en direct leurs images vers un satellite de communication, qui répercute l’information vers le Jstars, un avion bourré d’électronique qui peut coordonner des forces terrestres, aériennes et navales dans un rayon de 250 kilomètres.

Les pilotes de l’Air Force ont eu un peu de mal à accepter ces avions qui fonctionnent sans eux. Et cette guerre par écrans interposés ne se fait pas sans bavures. Malgré cela, vu d’Europe, la révolution militaire américaine donne des sueurs froides. Le fossé technologique entre les deux continents prend des proportions abyssales.

« Dans le Golfe, 15 % des munitions tirées par les Américains étaient guidées par laser. Au Kosovo, le pourcentage est monté à 60 % pour atteindre 80 % en Afghanistan, explique l’amiral Jacques Lanxade, ancien chef d’état-major des armées, mais c’est surtout ce fameux réseau, à la fois de surveillance et de mise en œuvre des armes, qui nous renvoie à nos faiblesses. Nous n’avons rien de tout cela et un réseau de ce type demande de tels moyens qu’une coordination entre Européens est indispensable. »

Plus graves encore sont les répercussions politiques de ce lâchage technologique. Dans les crises à venir, en dehors de toute considération diplomatique, les Européens seront hors jeu.

« En Afghanistan, les chasseurs européens ne pouvaient utiliser le système de communications ultramoderne américain, constate Alan Isenberg, chercheur au CSIS (Center for Strategic and International Studies) à Washington, et les Etats-Unis avaient plus besoin de l’Ouzbékistan que de la France ou de l’Allemagne. »

Cruel, mais juste. « Nos systèmes d’armes ne pourront bientôt plus du tout s’insérer dans un dispositif américain, confirme un militaire français, on ne pourra nous confier que des missions annexes, à la marge. C’est déjà quasiment le cas. »

Au cœur du problème, l’anémie des budgets de défense européens. « Tout cela va très loin. Nous sommes au bord d’un véritable divorce stratégique, estime Pierre Lellouche, député et secrétaire de la commission de la défense de l’Assemblée nationale, et cela va conduire inéluctablement à repenser les relations au sein de l’Otan.

On parlait de « couplage », mais si les Etats-Unis restent les seuls à avoir des options militaires, nous serons en situation de déséquilibre total. »

Dans les prochaines guerres, les Européens n’auront plus que des missions marginales, de sécurisation après la bataille, ou humanitaires. Comme le résume de manière assassine Pierre Lellouche, « dans ces conflits, les Américains feront la cuisine et nous ferons la vaisselle »...

Arnaud de LA GRANGE




 

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