Serge Tchuruk, le président d'Alcatel, a
enfin gagné son pari. Cinq ans après une première
tentative, il est parvenu à rapprocher le groupe français
et l'américain Lucent pour créer le numéro
deux mondial des télécommunications. Les actionnaires
d'Alcatel détiendront 60 % du nouveau géant dont
le siège sera à Paris. Il vaut 30 milliards d'euros
en Bourse et son chiffre d'affaires pèse 21 milliards.
Ce regroupement va entraîner la suppression de 10 % des
effectifs, soit 8 800 emplois, essentiellement aux États-Unis.
La concentration est enfin en marche chez les industriels des
télécommunications. Le français Alcatel et
l'américain Lucent ont annoncé le 2 avril dans l'après-midi
la création du numéro deux mondial du secteur derrière
l'américain Cisco. Le nouveau géant aura son siège
en France et sera de droit français. Il réalisera
environ 21 milliards d'euros de chiffre d'affaires et emploiera
88 000 salariés. Sa capitalisation boursière sera
d'environ 30 milliards d'euros. Les actionnaires d'Alcatel détiendront
environ 60 % de son capital, ceux de Lucent 40 %. Le conseil d'administration
sera composé de six administrateurs venant d'Alcatel et
de six administrateurs proposés par Lucent. Une parité
exacte. Il comprendra également deux administrateurs indépendants
d'origine européenne choisis à la fois par Alcatel
et Lucent.
Les deux groupes, qui sont présents dans des activités
sensibles, vont prendre toutes les précautions pour respecter
les exigences des gouvernements français et américain.
Lucent va mettre en place une filiale spécialisée
dans les contrats avec le Pentagone qui possédera un conseil
d'administration composé de trois Américains. Alcatel
veut apporter ses satellites à Thales.
Alcatel et Lucent sont très complémentaires en terme
de produits et sur le plan géographique. Le nouveau numéro
deux mondial dont le nom sera connu plus tard, réalisera
35 % de son chiffre d'affaires en Europe, 34 % en Amérique
du Nord et 31 % en Asie Pacifique et dans le reste du monde. Il
sera puissant en Chine où le groupe français est
solidement implanté. Il disposera d'une force de frappe
en recherche de 26 100 ingénieurs.
Comme toujours dans le cadre d'un mariage, les deux sociétés
promettent des synergies importantes. La fusion devrait permettre
des économies de 1,4 milliard d'euros par an. L'essentiel
sera réalisé en 2006 et 2007. Mais des coupes claires
sont également prévues. Serge Tchuruk, qui sera
président non exécutif du conseil d'administration
du nouveau géant, et Pat Russo, sa directrice générale,
ont annoncé qu'ils allaient supprimer 10 % des effectifs
dans le monde. Soit 8 800 emplois.
Les réductions de postes devraient toucher essentiellement
les États-Unis. La CFDT, syndicat majoritaire chez Alcatel,
a vivement réagi et " réunira des représentants
de toutes les filiales françaises dans la semaine pour
étudier en détail les conséquences de cette
fusion. "
Le projet de fusion doit encore recevoir l'aval de la Commission
européenne et des autorités antitrust américaines.
Elles pourraient rendre leur avis dans les six à douze
mois.
Cette fusion est la conséquence de la course à la
concentration des clients de Lucent et d'Alcatel, les opérateurs
de télécommunications. Elle risque d'avoir de formidables
conséquences. L'allemand Siemens va devoir réagir.
Le géant de Munich s'interroge sur l'avenir de sa branche
télécommunications. Il est condamné à
trouver un allié car la concurrence va être de plus
en plus brutale en Europe, aux États-Unis et en Chine.
Les deux groupes sécurisent
leurs activités sensibles
La course à l'innovation explique le mariage entre Alcatel
et Lucent annoncé le 2 avril. " Nous connaissons le
même phénomène que l'industrie pharmaceutique
: nous fusionnons pour amortir sur une base plus large nos investissements
en recherche ", explique Serge Tchuruk, le futur président
du conseil d'administration du numéro deux mondial des
télécommunications. Le nouveau géant va pouvoir
compter sur un budget de 2,4 milliards d'euros en matière
de recherche. Ses laboratoires vont employer 26 100 salariés
sur un total de 88 000 personnes. Les réductions d'effectifs
qui frapperont 8 800 personnes ne devraient pas toucher de manière
significative ce secteur, notamment en France contrairement aux
craintes du syn-
dicat CFDT. Le nouveau groupe va également s'appuyer sur
les Bell Labs apportés par Lucent. Mais il n'est pas question
pour Alcatel et Lucent de partager des informations relevant de
secteurs sensibles. Aux États-Unis, Lucent a nommé
le 3 avril les trois administrateurs de nationalité américaine
qui vont diriger la société qui regroupera ses activités
dans la défense.
En France, Serge Tchuruk est plus que jamais décidé
à conclure enfin un accord avec Thales. Alcatel veut apporter
ses satellites et monter de 9,5 % à environ 25 % au capital
de l'électronicien de défense. Mais il ne souhaite
pas que cet accord se réalise en même temps que celui
défendu par EADS. La maison mère d'Airbus veut elle
aussi apporter ses activités satellites à Thales
et entrer dans son capital à hauteur de 20 %. Les premiers
jours d'avril pourraient être décisifs. Thales présentait
le 4 avril à ses salariés, dans le cadre d'un comité
central d'entreprise, et à son conseil d'administration,
les propositions d'Alcatel et d'EADS. Denis Ranque, le PDG de
Thales, espère obtenir de ses administrateurs - surtout
ceux représentant l'État, premier actionnaire avec
30 % du capital - un accord de principe pour concrétiser
le projet défendu par Alcatel. Un certain optimisme régnait
chez Thales. Il paraît difficile que l'État refuse
cette opération présentée comme la meilleure
façon de " sécuriser " les activités
sensibles d'Alcatel. D'autant que le tandem Alcatel-Thales est
prêt à discuter très vite avec EADS. Mais
EADS restait ferme sur ses positions : il souhaite l'ouverture
immédiate de négociations à trois ou menace
de se retirer du jeu.
Enfin, le conseil d'administration d'Alcatel propose de prolonger
de quelques mois le mandat de Serge Tchuruk. Celui-ci devait abandonner
le premier juin ses responsabilités opérationnelles
pour se limiter au poste de président de conseil d'administration.
Mais le mariage avec Lucent change la donne. " Tout le monde
a pensé qu'il était un peu étrange que celui
qui a mené la négociation disparaisse quelques mois
plus tard ", observe Serge Tchuruk. La prolongation de son
mandat de PDG d'Alcatel " sera soumise au vote " lors
de la prochaine assemblée générale des actionnaires.
Yann LE GALES et Véronique GUILLERMARD
Naissance d'un géant du téléphone
Après le mariage entre Alcatel et Lucent,
" nous serons le numéro un ou deux mondial pour la
plupart des technologies clés " des télécommunications,
a expliqué le 3 avril Patricia Russo, la présidente
de Lucent. " Il n'existe pas un grand ou un petit opérateur
qui ne soit pas déjà client de l'un des deux groupes
", a précisé Serge Tchuruk, le président
d'Alcatel et du futur géant. Ensemble, les deux entreprises
vont réaliser un tiers du chiffre d'affaires (21 milliards
d'euros) en Amérique du Nord, un tiers en Europe et le
solde dans le reste du monde. Revue de détail des différents
métiers.
- Dans les équipements pour les communications fixes, Alcatel
renforce sa place de numéro un mondial grâce à
son union avec Lucent. Le groupe français s'est très
tôt imposé comme le champion de la technologie DSL
(Digital Subscriber Line), utilisée pour doper une ligne
téléphonique classique et permettre à l'abonné
de se relier à l'Internet haut débit. Cette méthode
d'accès est en plein essor, mais les prix baissent. De
son côté, Lucent Technologies apporte son savoir-faire
dans les réseaux dits de nouvelle génération
pour véhiculer voix, données et vidéo, complémentaires
à ceux d'Alcatel.
- Dans les équipements pour la téléphonie
mobile, où le nouvel ensemble revendique la place de numéro
deux mondial derrière le suédois Ericsson, chaque
partenaire s'est développé dans une direction distincte.
Alcatel est spécialisé dans les réseaux dits
GSM, la technologie utilisée en Europe, en Afrique et dans
une large partie d'Asie. Lucent s'est concentré sur la
méthode concurrente, appelée CDMA, déployée
aux États-Unis et en Chine. Lucent apporte ainsi des contrats,
notamment celui de Cingular Wireless aux États-Unis, et
Alcatel souligne que 18 de ses clients sont en passe de moderniser
leurs réseaux. Le futur ensemble serait bien placé
pour décrocher des contrats en Chine " probablement
passés cette année ".
- Dans les services, les deux groupes se hissent à la deuxième
place mondiale, avec un chiffre d'affaires cumulé de 4,1
milliards d'euros. Il s'agit, par exemple, de véhiculer
des images vidéo quel que soit le terminal utilisé
par les abonnés. Les deux entreprises pourront offrir des
services de bout en bout aux opérateurs. Il s'agit aussi
de la prise en charge partielle ou totale des réseaux d'un
client.
- La recherche et développement du futur ensemble concentre
26 100 salariés, dont 15 600 viennent de chez Alcatel.
Sur un portefeuille de 25 000 brevets, 15 000 sont apportés
par Lucent Technologies. Une filiale sera créée
aux États-Unis pour séparer les
" Bell Labs " qui travaillent pour le gouvernement américain.
Marc CHERKI