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John Connally occupe une place particulière dans la
mémoire collective des Américains : en tant que
gouverneur du Texas, il roulait aux côtés de John
Kennedy le 22 novembre 1963 et fut sérieusement blessé
dans l'attentat qui coûta la vie au président. Les
Européens ont une autre raison de se souvenir de ce Texan
pur sucre. John Connally était le secrétaire au
Trésor du président Nixon (son ministre des Finances)
en 1971, lorsque les États-Unis décidèrent
de mettre fin à la convertibilité du dollar en or.
Il fit alors ce commentaire mémorable et prophétique
à l'adresse des autres nations : " Le dollar est notre
monnaie et c'est votre problème. " L'instabilité
de la devise américaine, et ce qu'on a appelé le
" benign neglect " (l'indifférence) de la Maison-Blanche
à son égard, ne faisait que commencer.
Alors que le billet vert dégringole à nouveau,
il n'est pas inutile de se remémorer la déclaration
narquoise de Connally, disparu en 1993. D'une certaine façon
les Européens ont compris la leçon : à l'issue
d'une longue marche d'un quart de siècle, leur réponse
a consisté à créer l'euro. L'Euroland constitue
sans conteste aujourd'hui un havre de paix monétaire :
les dévaluations sauvages qui ont tant de fois déchiré
le Vieux Continent appartiennent à un passé révolu.
Les économies européennes sont-elles pour autant
devenues invulnérables aux soubresauts de la monnaie américaine
? Certainement pas. L'Europe a tout à craindre d'une chute
désordonnée et brutale du billet vert. La Chine
et le Japon, pour ne pas les nommer, ont démontré
ces dernières années qu'elles étaient bien
mieux à même de maîtriser le taux de change
de leurs monnaies.
Constatons, au préalable, que l'apparition de l'euro au
1 er janvier 1999 n'a nullement contribué à atténuer
les fluctuations des taux de change. La devise européenne
qui avait été introduite sur les marchés
au cours de 1,19 dollar, est tombée à 0,80 dollar
en novembre 2000.
À l'inverse, elle a atteint un sommet historique de 1,36
à la fin 2004, soit un écart de plus de moitié
entre ces cours extrêmes. Une telle amplitude n'a rien à
envier à la volatilité qui prévalait du temps
du deutschemark et du franc. La seule novation - et de taille
- est que l'Allemagne et la France partagent maintenant la même
monnaie. Pour le meilleur et pour le pire.
Dans la colonne des avantages, la stabilité monétaire
qui lie les pays européens dans leurs échanges commerciaux
mutuels, arrive en tête. Par ailleurs, on ne saurait sous-estimer
les dividendes d'un euro fort en ces temps de flambée du
pétrole et des matières premières. Imaginons
qu'il soit resté à son plus bas historique de l'automne
2000 : l'automobiliste français paierait aujourd'hui le
litre de super sans plomb 1,70 euros, au lieu de 1,30 euros, selon
les calculs communiqués par l'institut Rexecode. Pour les
industriels français, la douloureuse serait encore plus
lourde : ils devraient débourser 446 euros pour une tonne
de fuel lourd au lieu des 292 euros qu'ils acquittent actuellement.
La médaille de l'euro fort a hélas son revers. Elle
en possède même plusieurs, pourrait-on dire, à
l'instar des pièces de l'euro dont on sait qu'elles présentent
une " face nationale " propre à chaque pays.
Toutes les économies tendent certes à ralentir lorsque
leur monnaie s'apprécie et vice versa. Le regain de croissance
observé ces derniers mois en Europe s'explique au moins
en partie par la dépréciation de l'euro, qui sur
l'ensemble de l'année 2005 a perdu en moyenne 10 % vis-à-vis
des autres monnaies. C'est cette tendance qui est aujourd'hui
en train de s'inverser et dont on risque de payer les conséquences
en termes d'activité économique, avec le délai
habituel de six mois à un an. Or les industriels européens
ne sont pas tous égaux vis-à-vis d'une hausse de
l'euro. Certains, comme les Allemands qui fabriquent majoritairement
des biens d'investissement et qui les vendent en Asie ou dans
les pays producteurs de pétrole, sont moins sensibles que
d'autres. Les Italiens, les Espagnols ou les Français produisent
des biens de consommation pour lesquels l'élément
prix est essentiel. Ces disparités des économies
nationales de l'Euroland sont de nature structurelle. Elles deviennent
réellement problématiques à partir du moment
où l'euro s'apprécie.
Le fait que l'Allemagne, la France, l'Italie et l'Espagne, pour
ne retenir que les plus grandes économies de l'Union monétaire
européenne, se trouvent dans des situations différentes,
rend d'autant plus difficile une position commune sur le taux
de change. Est-ce la raison pour laquelle l'Euroland semble être
le muet du sérail dans le concert des nations ? On chercherait
en vain une analyse comparable à l'étude semestrielle
que vient de produire le Trésor américain sur "
les politiques de change dans le monde ". Car depuis les
années 70, le " benign neglect " américain
est devenu sélectif : après avoir pourfendu la sous-évaluation
du yen japonais au tournant des décennies 80 et 90, Washington
fait une fixation sur le yuan chinois.
Cette analyse est relayée par le Fonds monétaire
international et par le G7 qui considèrent que les déséquilibres
vertigineux des balances commerciales impliquent nécessairement
un réajustement des grandes monnaies. D'un côté,
une réappréciation des devises asiatiques et, de
l'autre, une baisse du dollar. Dans le jargon international cela
s'appelle un " réajustement ordonné "
des taux de change. Les Européens estiment à juste
titre que leur monnaie ne devrait pas être affectée
par ce mouvement d'ensemble. Leurs échanges commerciaux
ne sont-ils pas globalement équilibrés et l'euro
n'est-il pas à son " point d'équilibre ",
comme l'affirme officiellement le FMI ?
Malheureusement, cette belle théorie risque d'être
emportée par la vague de fond qui menace le dollar. Depuis
le 21 avril, date de la dernière réunion du G7 l'euro
s'est apprécié de plus de 4 % alors que le yuan
restait stable. Pour parodier la vielle remarque d'Henry Kissinger
: " Le ministre des finances de la zone euro, quel numéro
de téléphone ? "
Jean-Pierre ROBIN *
* Chroniqueur économique au Figaro.
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