Les instants de victoire à Wimbledon sont comme des
images fixées à jamais dans l'éternité.
Il y a eu les chutes à genoux de Borg, l'escalade des
gradins de Pat Cash pour aller y étreindre les siens,
les sauts de cabri de Venus Williams et enfin le coup de fil
de Maria Sharapova à sa mère. Maintenant, il y
aura les gestes d'Amélie Mauresmo, gravés à
leur tour dans l'histoire vivante et vibrante du plus prestigieux
tournoi de la planète.
À genoux, la tête dans les mains, puis se glissant
dans la foule et jouant les funambules jusqu'aux sièges
où était installé son clan. La Française
a laissé éclater sa joie, après avoir arraché
en trois sets son premier triomphe dans le stade du All England
Club et son deuxième titre du Grand Chelem de l'année.
Plus tôt dans l'après-midi, alors que Justine Henin-Hardenne
venait de signer un lumineux premier set, les affaires de Mauresmo
semblaient pourtant fort mal engagées. Mais d'une explosion
d'agressivité au début du deuxième set
qui a fait douter la Belge, jusqu'aux derniers jeux du match
- où elle a servi avec autorité et sans trembler
- la championne d'Australie a construit sa victoire dans la
constance et la détermination (2-6, 6-3, 6-4). Son nom
est désormais inscrit sur la fameuse assiette qu'elle
a brandie haut dans le ciel de Londres, et plus personne ne
viendra contester sa légitimité.
" Il fallait être capable d'aller le chercher, elle
l'a fait, piaffe Nathalie Tauziat, dernière Française
finaliste ici en 1998. Je l'ai rarement vue volleyer aussi bien.
" " C'est difficile de mieux jouer qu'elle l'a fait,
enchaîne Loïc Courteau, l'entraîneur comblé.
Elle a un jeu tellement magnifique. "
" J'ai toujours dit qu'elle était costaud mentalement,
insiste Xavier Moreau, son préparateur physique depuis
2003. Sa constance au plus haut niveau le prouve. Sans cela,
ça fait longtemps qu'elle aurait plongé. "
Pour celui qui l'a façonnée, la nouvelle championne
de Wimbledon " est explosive et possède de grosses
qualités de vitesse " . Qui s'expriment dans leur
plénitude sur gazon, même si celui-ci est moins
rapide que jadis à Wimbledon.
Mais alors que l'entourage de la joueuse se congratulait dans
le jardin où les joueurs attendent leurs matchs et se
reposent pendant le tournoi, la gagnante est arrivée
entre deux interviews et cérémonies officielles,
longue silhouette drapée dans un survêtement à
la blancheur virginale. Pour chacun la joueuse a eu une accolade
et quelques mots. Mais surtout, elle est tombée dans
les bras de sa mère, y versant avec elle beaucoup de
larmes. Un moment de forte émotion pour Amélie
Mauresmo, qui a toujours eu tellement de difficultés
à transformer l'orage qui bouillait dans sa tête
en énergie positive sur le court.
Un peu plus tôt dans son discours-interview sur le court,
elle avait eu ce trait d'humour pourtant significatif : "
Je ne veux plus entendre parler de mes nerfs ! " Les spectateurs
britanniques sont partis dans un bel éclat de rire et
le lendemain, la presse d'Albion ne s'est pas montrée
perfide. " Elle n'a pas craqué, Mauresmo est enfin
une vraie championne " , juge The Independant. " Mauresmo
franchit la dernière haie " , titre le Times. Alors
que dès le jour du match, samedi 8 juillet, le Daily
Express décrivait la numéro un mondiale comme
un " Federer au féminin ".
Si la comparaison ne peut que flatter la Française, qui
admire beaucoup sa contrepartie masculine, les mots de ses proches
la toucheront certainement encore plus. " C'est une fille
sensible, honnête et généreuse, vibre Alexia
Dechaume. Elle n'a jamais triché ni avec elle-même
ni avec les autres. " Outre la fierté nationale,
la victoire d'Amélie transmet un très beau message
à la jeunesse sportive et la jeunesse tout court : la
vie sourit aux opiniâtres.
Cécile SOLER
"
Je n'aurais jamais imaginé cela "
Deux heures après sa victoire, Amélie Mauresmo
n'en a toujours pas fini avec ses obligations médiatiques.
Affable et affamée, la Française croque avec enthousiasme
dans une barre de chocolat puis se confie au " Figaro ".
Pur moment d'émotion.
LE FIGARO. - Vous avez attendu 26 ans pour décrocher
votre premier Grand Chelem et là vous en remportez deux
dans l'année...
Amélie MAURESMO. - C'est inouï, je sais. Je
ne réalise pas. Je n'aurais jamais imaginé au
début de cette année que ça allait se produire.
C'est incroyable, je ne sais pas comment le dire. C'est un peu
abstrait pour moi. C'est difficile de prendre du recul quand
on est dans sa carrière, mais quand je me retournerai
sur ce que j'ai fait dans quelque temps, je pense que je serai
très très fière.
Quand vous êtes tombée à genoux sur
le Central, c'était pour Wimbledon ou également
pour l'Open d'Australie où vous aviez été
privée de la balle de match (par l'abandon de Justine
Henin) ?
Pour Wimbledon. On m'a demandé si ce qui c'était
passé en Australie m'avait donné encore plus d'envie,
mais ce n'est pas le cas. Et je crois qu'il ne fallait pas mettre
d'énergie ailleurs que sur ce qui était important
: aller vers l'avant, bien jouer tactiquement et surtout retourner
la situation parce que Justine a joué un premier set
extraordinaire. Concernant ce moment de la balle de match, j'ai
toujours dit qu'il m'avait manqué en Australie, même
si je considère, vu la façon dont j'ai joué
à Melbourne, avoir remporté un vrai titre. Aujourd'hui,
j'ai ressenti la même émotion extraordinaire que
celle vécue à Los Angeles après mon succès
au Masters.
Et le fait de retrouver Justine Henin-Hardenne ?
C'est marrant, parce que j'y pensais déjà dès
les quarts de finale. Je savais que c'était possible
et je sentais que l'on allait se jouer. Mais le reste, c'est
pour la petite histoire.
Vous affirmez avoir toujours cru en vous dans les moments
difficiles de votre carrière, sur quoi vous êtes-vous
appuyée ?
On m'a souvent critiquée parce que mes émotions
rentraient en jeu et qu'à certains moments je menais
un match sans arriver à concrétiser. Ces émotions
sont une chose, je pense qu'elles sont plus vives chez moi que
chez d'autres personnes en général et d'autres
joueurs et joueuses. Pour contrer cela, il m'a fallu beaucoup
de force mentale. Ça m'arrivera encore, et c'est ainsi.
Les choses ne sont pas vraiment linéaires et jamais acquises.
Mais cette force de caractère-là, avec l'aide
des personnes de mon entourage, a fait que j'ai continué.
C'est aussi parce que le tennis, c'est ma passion. Je n'ai jamais
envisagé d'arrêter ma carrière parce que
je n'y arrivais pas. Et cette passion-là est encore plus
présente qu'avant.
À une époque, vous aviez une préparatrice
mentale en la personne d'Isabelle Inshauspé, qu'en est-il
aujourd'hui ?
Nous avons travaillé ensemble pendant à peu près
un an et demi. Je partais d'un peu loin et cela m'a beaucoup
aidée à me connaître moi-même, ce
qui est important quand on fait ce que je fais. Ensuite j'ai
surtout évolué avec moi-même. En parlant
également avec Loïc (Courteau, son entraîneur),
qui est assez porté sur l'aspect psychologique et mental
du tennis, sans rentrer trop en profondeur. Au fil de discussions,
de prises de conscience, de réactions, tout cela s'est
mis en place. Lentement, peut-être, mais le résultat
est là.
Quand vous aviez du mal à réussir, certains
joueurs ou joueuses sont-ils venus vous encourager ?
Pas vraiment. Mais ici après la demi-finale, Michael
Stich, Goran Ivanisevic et John McEnroe sont venus me souhaiter
bonne chance et me dire " tu joues bien, tu fais service-volée,
c'est fabuleux ". McEnroe a ajouté : " Tu te
rends compte, tu joues service-volée alors qu'aucun joueur
ne le fait, c'est comme cela qu'il faut jouer sur herbe. "
Êtes-vous en train de construire une carrière
à la Andre Agassi ?
J'espère avoir autant de titres que lui (8 du Grand Chelem)
! Sérieusement, on verra ce qui se produira. S'il y en
a encore d'autres, ce sera fabuleux. S'il n'y en a plus, cela
aura été de toute façon fabuleux et le
reste sera bien également. Mais maintenant, c'est vraiment
génial, surtout au niveau français. Je rentre
dans l'histoire et cela me fait vraiment plaisir.
Vous souvenez-vous de la première fois où
vous avez entendu parler de Suzanne Lenglen ?
Il y a très longtemps, parce que nous sommes toutes les
deux de l'Oise. On m'a souvent - avec beaucoup de modestie,
parce que je suis loin d'avoir son palmarès -comparée
à elle. Surtout ici d'ailleurs, à cause du service-volée.
Elle aimait bien venir vers l'avant et avait un tennis assez
aérien. Quant à lui succéder, je ne l'imaginais
vraiment pas.
Beaucoup de vos proches, dont votre mère pour la
première fois, sont venus assister à cette finale,
comment cela s'est-il décidé ?
C'était bien. Mes parents étaient venus ici il
y a dix ans, quand j'avais gagné les juniors. Mon père
était encore là. C'était donc encore plus
émouvant que ma mère puisse assister à
la victoire. J'avais peur que cela ne se passe pas très
bien. Ils sont tous venus et ça s'est décidé
naturellement.
Votre entourage loue régulièrement votre générosité,
mais lorsqu'on leur demande des exemples, ils sont très
gênés, pourriez-vous nous éclairer ?
(Rires.) J'aime bien partager avec eux. C'est difficile de parler
de cela. S'ils me trouvent généreuse j'en suis
heureuse parce que je pense que c'est une qualité essentielle
dans la vie...
Propos recueillis par Cécile SOLER
LE FIGARO ®
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