| Rarement un écrivain aura
décrit avec autant de justesse, de finesse et dhumour Paris et ses habitants
quAdam Gopnik, journaliste au New Yorker et auteur de Paris to the Moon,
qui connaît actuellement un succès de librairie fulgurant aux Etats-Unis. Expatrié pendant cinq ans dans la capitale française
avec son épouse et son petit garçon, Luke, pour, écrit-il, « une rééducation
sentimentale » et accessoirement pour que son fils échappe à linfluence
pernicieuse |
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| du personnage de dessin animé
Barney Adam Gopnik sest employé à découvrir en quoi consiste la fameuse «
exception française ». Ce
faisant, il saisit avec bonheur la douceur de vivre et la mélancolie parisiennes et
décrit avec tendresse et un humour dévastateur les petitesses et les grandeurs des
Français.
Au fil du récit du journaliste new-yorkais,
un gouvernement tombe, des bombes explosent, une brasserie est rachetée, la Tour Eiffel
explose en milliards détincelles ; on voit défiler la grande grève contre le plan
Juppé, le procès Papon, la victoire française lors de la Coupe du monde 1998 ; et le
Carrousel du Jardin du Luxembourg continue de tourner, imperturbablement.
Pendant ce temps, Luke grandit, personnage
central au travers des yeux duquel son père fait lapprentissage de sa nouvelle vie.
Grâce à la naïveté de son regard, la chronique dAdam Gopnik rappelle
irrésistiblement lodyssée parisienne du petit garçon du film Le Ballon Rouge
qui hante ce livre. |
France-Amerique : En quoi cette expérience vous
a-t-elle changé ?
Adam Ponik - Ca a entraîné une
transformation complète, énorme, de toutes mes habitudes, de ma façon de vivre, de mes
attentes. Dabord sur les questions politiques.
Par exemple, jai été radicalisé sur des questions
telles que la couverture de santé, le contrôle des armes et la peine de mort. Cest
là que résident les plus grandes différences.
Quand jai quitté les Etats-Unis pour la première
fois, même la pei-ne de mort était pour moi une question ... pas triviale mais mineure.
ça faisait partie du fait de vivre aux Etats-Unis.
Au début, jétais presque offensé par la virulence de
mes amis français sur la question. Maintenant, je dois admettre quils avaient tout
à fait raison, quil est insupportable pour une société qui a la prétention
dêtre civilisée dexécuter des gens.
Cest devenu pour moi aussi incompréhensible que pour
un Français, de même que la question de lassurance sociale. Pour moi, cest
maintenant un droit humain davoir un accès libre à la santé.
Lidée quon puisse diviser une société entre «
ceux qui ont » et « ceux qui nont pas » au niveau du système de santé,
nest pas équitable. Le système français est supérieur au système américain :
ce nest pas même un choix, cest une réalité.
Quand Martha, ma femme était enceinte dOlivia, notre
nounou, Michèle, était également enceinte. Elle a reçu le même niveau de soin que
Martha : pour moi, cest fondamental.
Ca se sont les grands principes. Est-ce que vous avez
également modifié vos habitudes quotidiennes ?
Concernant les petites choses de la vie quotidienne,
ça a été très douloureux pour moi davoir quitté la France.
Par exemple, quand je suis en retard à un rendez-vous : en
France, je savais que la personne qui mattendait dans un bistrot pouvait
sasseoir, prendre un café, lire le journal, ça naurait pas été une
catastrophe.
Aux Etats-Unis, tout est organisé autour du travail, des
affaires. Jaimais tellement le déjeuner qui dure deux heures, avoir le temps de
préparer le dîner, de faire les courses.
Le déjeuner du dimanche est devenu important pour moi, je
suis toujours à la maison à ce moment-là. Je fais la cuisine tous les soirs, ce que
tout le monde ne fait pas en France, dailleurs. Mais cest un modèle,
cest lambition de tous mes amis français, davoir une vraie vie
familiale.
Et puis, vous savez quel est le bon côté de la culture
française ? Cest le fait de faire attention aux petites choses. Là-bas, jai
appris à ralentir et à faire attention.
A New York, au contraire, vous devez ap-prendre à ne pas
faire attention : il y a trop de choses laides et trop difficiles à regarder.
Avez-vous également changé dans votre relation aux
autres ?
A Paris, jaimais le fait que mes amis
nétaient pas obsédés par le travail, ne se définissaient pas en fonction de leur
carrière.
Là-bas, on ne vous demande pas sur quoi vous travaillez, ce
nest pas la première question que les gens posent.
A New York, tout le monde por-te un culte au travail : si,
ici, un ami auquel vous navez pas parlé depuis un mois vous appelle pour prendre
des nouvelles et que vous lui répondez : « Je travaillais », cest normal.
En France, on ne peut pas seulement dire que cétait
une question de travail. Dabord on ne vous croirait pas, mais surtout, ce serait une
insulte : « Si ton travail est plus important que notre amitié, cest que nous ne
sommes pas amis ». ça ma pris du temps de comprendre quen France, on ne
pouvait pas avoir de « casual friendship ».
Le fait de dire : « Jai passé une tellement bonne
soirée, je tappellerai demain », ce nest pas seulement une façon de parler
en France.
Quest-ce qui, à linverse, vous a manqué
lorsque vous viviez là-bas ?
Il y a une chose sur laquelle je nai pas
changé, cest sur le sujet des enfants. Cest une chose que je nai jamais
acceptée en France : mêmes nos amis les plus proches étaient offensés quand nous
partions dun dîner de bonne heure ou quand nous refusions de venir à cause des
enfants. Ce nest pas de cette manière quils organisent leur vie.
Cest peut-être le monde dans lequel je vivais, celui
des intellos et des écrivains, où on a tendance à être un peu séparé des enfants ...
Etaient-ce les seules person-nes que vous
fréquentiez à Paris ?
Au début, jai fréquenté pas mal le cercle
germano-pratin parce que nous avons une grande amie en France, la rédactrice en chef
dEgoïste. Elle nous a fait rencontrer tout « son monde ».
En tant que journaliste, on a toujours des relations avec
dautres gens. Par exem-ple, je déjeunais tous les mois avec Philippe Labro qui
nétait pas un intime mais qui était lune de mes sources.
Et puis André Glucksman, qui est devenu un véritable ami.
Mais notre vie normale se passait avec les parents des copains de mon fils. Nous voyions
aussi des Américains qui vivaient à Paris, mais pas beaucoup parce que nous trouvions le
petit monde des Américains à Paris très fermé sur lui-même, très fatigant. Ce
nest plus les années vingt ...
A la lecture de votre livre, il semble que ce soit la
bataille contre la revente de la brasserie Balzar au groupe Flo qui vous ait transformé.
Le plupart du temps, jétais observateur plus
quacteur dans la vie française. Sauf dans la bataille du Balzar. Je pense que ça a
été lexpérience cruciale, celle qui ma transformé.
Toutes mes plaintes contre la stagnation française, en tant
quAméricain, étaient vidées par la réalité. Je ne pouvais imaginer que
quelquun ait pu dire : « cest fini » et que ce soit simplement fini. Miramax
va faire un film à partir du livre a acheté les droits.
Le producteur ma dit que cette bataille devait être le
centre de lhistoire, à cette différence quil voudrait que lacheteur du
restaurant soit américain. Je ne crois pas que ça marche, cest trop gros.
En outre, pour moi, le livre est avant tout lhistoire
dun père et de son fils, un père découvrant son fils. Nous étions ensemble
presque toute journée.
Cest en France avec mon fils, cest là que
jai pris conscience dêtre père. Et jimagine que si on était resté à
New York, les choses se seraient passées de manière très différente.
Le sentiment dêtre isolé, dêtre juste tous les
trois, cette clarté aurait été perdue. Toutes mes expériences à Paris ont eu lieu
avec lui.
Maintenant, cest une grande absence, même sil
est toujours avec moi. Il sest trouvé ici un petit monde, des amis à
lécole, la télé américaine. Jai limpression de lavoir un peu
perdu, et cest un peu triste pour moi.
Dans votre livre, non seulement beaucoup de choses
sont vues à travers les yeux de votre fils, mais vous décrivez souvent vos expériences
comme si vous aviez le même âge.
Nos deux expériences sont équivalentes : lunivers
était nouveau pour lui, lunivers français était nouveau pour moi. Jétais
comme un enfant. Nous avions tous les deux besoins dapprendre une nouvelle langue en
même temps.
Cest pourtant pour lui que vous souhaitiez
rentrer ...
La plus progressiste des éco-les françaises est plus
autoritaire que la plus autoritaire des écoles new-yorkaises. De plus, ses journées
étaient trop longues pour un enfant de cinq ans : je lamenais à lécole à 8
heures du matin et jallais le chercher à 4 heures de laprès-midi, il ne
voyais jamais le soleil.
Léducation y était merveilleuse, ses professeurs
étaient très bons, mais ils ne laimaient pas : ils étaient là pour
léduquer. Ce nest pas une critique envers eux, mais ce nétait
simplement pas naturel pour moi. Jai un grand respect pour le système
denseignement primaire en France, mais je trouve aussi quil y règne un esprit
trop rigide.
Votre fils a-t-il beaucoup changé depuis son retour
?
Je suis terrifié parce que Luke, après deux ans ici, est
transformé. Il était un petit garçon français civilisé et sage, il est devenu un
petit garçon américain, avec un petit air arrogant.
Tous les enfants français que je connais sont vraiment
sensi-bles, ils ont conscience que le monde est difficile. Ici, on donne lillusion
à nos enfants quil ny a pas de difficulté dans le monde, quil a été
créé juste pour eux.
Le moment de la révélation est retardé jusquaprès
luniversité, jusquà la première journée de travail. Le choc est difficile.
Jai limpression que tous les Américains
éprouvent une grande nostalgie de leurs années dadolescence.
Quand on est adolescent, en Amérique, on a toutes les
libertés : liberté sexuelle, les drogues, lalcool. Il me semble quen France,
jusquaprès le bac, la vie est difficile.
Tu peux donc imaginer la trentaine, la quarantaine, comme un
bon moment. Pour les Américains, cest terrible, parce que cest la fin des
bonnes années.
Cest la raison pour laquelle les Américains de 50 ans
shabillent comme sils en avaient 16. Et, de fait, quand jai quitté New
York, je mhabillais comme un collégien.
En France, jai pris lhabitude de porter des
chemises et des cravates.
Il y a tout de même des avantages dans le fait de
vivre à New York plutôt qu à Paris, non ?
Quest-ce que je peux dire ? Jadore Paris. Les
lumières de Paris me manquent, tous mes amis français. A Paris, vous avez toujours la
possibilité dune journée, dune soirée, sans « terminaison fixe ». ça,
cest latmosphère, lesprit de Paris, de la culture française.
A ce propos, il y a une anecdote dans votre livre qui
est touchante, celle du flipper.
Cest lune des images centrales de mon expérience
: ce café où nous allions toutes les semaines jouer au flipper, Luke et moi. Personne ne
nous disait bonjour, personne ne nous souriait. Mais il y avait toujours cette chaise qui
nous attendait pour que Luke puisse sy installer et tout le personnel a compris que
cétait « notre » chaise. Cet épisode est lessence de mon amour pour la
France.
Propos recueillis par Laurence OIKNINE
Paris to the Moon dAdam Gopnik (Random House).
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